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Résumé : Dans cet épisode, le frère Paul-Adrien aborde le chapitre 28 du livre de Job, où apparaît pour la première fois l’éloge de la sagesse divine. Après avoir évoqué la protestation d’innocence de Job au chapitre 27, il médite sur cette sagesse inaccessible à l’homme, que ni la technique, ni la richesse, ni aucune créature ne peuvent contenir. Il montre comment la souffrance de Job devient une école de sagesse, une porte qui s’ouvre sur le mystère de Dieu.
Introduction
Nous terminons aujourd’hui notre troisième cycle de discours. Donc, ce sera le troisième compère, Sophar, qui va prendre la parole. Sauf que Sophar est parti. Il en a eu marre, il s’est — excusez-moi le terme — il s’est barré. N’ayant plus rien à dire, ayant perdu la face, ou alors étant parvenu au paroxysme de sa colère, Sophar, dans le texte du livre de Job, n’a pas de troisième discours. Et en fait, c’est tout de suite Job qui parle.
Nous allons commencer par une reprise ironique de ce que disent ses amis — mais ça, vous commencez à avoir l’habitude — chapitre 27, pour introduire au chapitre 28 un nouveau thème. C’est la première fois que cela apparaît, ou en tout cas dans cette proportion-là : l’éloge de la sagesse divine.
Lecture : Job 28
Mais la sagesse, où la trouver ?
Certes, il y a une mine pour l’argent, un lieu pour l’or que l’on affine. Le fer est tiré du sol et le cuivre s’obtient d’une pierre fondue. On met fin aux ténèbres, jusqu’au tréfonds on fouille la pierre obscure et sombre. On creuse une galerie à l’écart des habitants. Ignorés des passants, les mineurs sont suspendus. Loin de tout être humain, ils oscillent. La terre d’où sort le pain est bouleversée en ses entrailles comme par un feu. Ses pierres recèlent des saphirs et l’on y voit des poussières d’or. Sentier qui ignore le rapace, que l’œil du vautour n’a pas aperçu. Les fauves orgueilleux ne l’ont pas foulé. Le lion n’y est jamais passé. Sur le silex, le mineur a porté la main. Il a bouleversé les montagnes par la racine. Dans les rochers, il a percé des galeries, et tout ce qui est précieux, son œil l’a vu. Il a colmaté les suintements des fleuves et amené au jour ce qui était caché.
Mais la sagesse, où la trouver ? L’intelligence, quel est son lieu ? L’homme n’en connaît pas la valeur. Elle ne se trouve pas sur la terre des vivants. L’abîme a dit : « Elle n’est pas en moi », et la mer a déclaré : « Elle n’est pas chez moi. » On ne peut l’échanger contre de l’or massif, ni peser l’argent pour son prix. L’or d’Ophir ne saurait la payer, ni la cornaline précieuse, ni le saphir. Même l’or et le verre ne peuvent l’égaler. On ne l’obtiendrait pas contre un vase d’or fin. Corail et cristal, n’en parlons pas. Mieux vaut recueillir la sagesse que les perles. La topaze de Nubie ne l’égale pas, et l’or pur ne saurait la payer.
Mais la sagesse, où la trouver ? L’intelligence, quel est son lieu ? Elle a été cachée aux yeux de tout vivant, et dissimulée à l’oiseau du ciel. L’abîme et la mort ont dit : « Nos oreilles ont perçu sa renommée. » Dieu en a discerné le chemin. Il a su, lui, où elle était. Lorsque du regard il atteignait les confins de la terre et voyait tout sous les cieux, pour régler le poids du vent et fixer la mesure des eaux, lorsqu’à la pluie il a signé sa limite et son chemin aux nuages qui tonnent, c’est alors qu’il la vit, qu’il l’évalua, qu’il l’établit et même l’explora. Puis il dit à l’homme : « La crainte du Seigneur, voilà la sagesse. S’éloigner du mal, voilà l’intelligence. »
Commentaire
Commençons par quelques mots sur la présomption d’innocence de ceux qui souffrent. Une présomption qu’il ne faut jamais oublier, contrairement à ce que font les amis de Job. En fait, Job ici se présente comme innocent. Et même, si j’ose dire, doublement innocent. Innocent parce qu’il n’a pas fait le mal et qu’il ne mérite pas la souffrance et le châtiment. Et innocent d’une deuxième manière, parce que Dieu l’a privé de son droit à la justice et que donc il en a fait comme une sorte de mission officielle de réclamer son innocence. Une innocence pour pouvoir assigner Dieu en justice et rappeler où est le droit. Donc il est innocent parce qu’il n’a pas fauté. Et il est innocent parce qu’en face de Dieu, telle est sa mission : lui rappeler où est le droit.
Et ici, il faudrait presque le concevoir non pas comme une révolte de l’homme qui veut réclamer à Dieu sa justice, mais plutôt comme un service que Job finalement entend rendre à Dieu. Lui rappeler qu’il est Dieu. Je cite :
Par la vie de Dieu qui a récusé mon droit, par le Puissant qui m’a rempli d’amertume, tant que la respiration sera en moi et le souffle de Dieu dans mes narines, mes lèvres ne vont pas dire de paroles injustes, ni ma langue murmurer la fausseté.
Vous voyez cette phrase dont on ne sait pas très bien quoi dire, sinon qu’elle ressemble étrangement au moment où nous sommes complètement perdus dans notre vie parce qu’on n’en peut plus. Il dit à Dieu qu’il veut lui rappeler le droit, et il dit qu’en faisant ça, il est inspiré par Dieu. Tant que le souffle de Dieu résidera en moi.
Ensuite, cette protestation d’innocence, Job continue en parlant des méchants :
Que mon ennemi ait le sort du méchant et mon adversaire celui de l’injuste.
En note de bas de page, j’ai ceci : apparemment excessives, ces formules typiquement orientales signifient, semble-t-il, « que le sort du méchant ne soit pas le mien ».
Tous ces passages donnent l’impression d’un Job qui passe à travers une sorte de yo-yo émotionnel, à travers toutes les couleurs de l’émotion. De l’indignation à la révolte, de la révolte à la dépression, de la dépression à la confiance, de la confiance à la protestation d’innocence, de la protestation d’innocence à la réclamation de la justice, puis à la colère et à nouveau au désespoir. Ce désordre existentiel émotionnel porte en lui le sceau de l’authenticité. Celui qui a écrit le livre de Job connaissait la souffrance, il sait de quoi il parle.
Et à ce moment-là, se produit dans le texte comme une sorte de percée vers le ciel. Quelque chose de totalement inattendu — on n’est plus à une incohérence près, telle est la vie de l’homme. Au chapitre 28 commence l’éloge de la sagesse. Certes, il y a une mine pour l’or, un lieu pour l’argent que l’on affine, etc.
Essayons de nous représenter la conversation telle qu’elle a dû apparaître aux amis de Job. Imaginez une conversation où — moi, je ne sais pas — vous êtes en face, tenez, par exemple, de sainte Thérèse d’Avila, et vous êtes en train de parler de problèmes existentiels, de problèmes moraux, et puis vous sentez qu’il y a une certaine forme de souffrance, et tout d’un coup, vous ne savez pas comment, mais tout d’un coup, la personne qui est en face de vous, sainte Thérèse d’Avila, je ne sais quoi, part — elle n’est plus là, elle est en face de vous devant les yeux, mais c’est comme si tout d’un coup elle avait une extase, et elle était là et elle n’était plus là. Bon, ben ça, c’est exactement ce que vous venez d’entendre : Job qui commence à avoir des extases.
C’est ce que je vous disais : la souffrance l’a grandi, la souffrance l’a amené jusqu’au ciel, et grâce à elle, il est en train d’explorer le mystère de Dieu à travers le mystère du mal. C’est beau, ça. La souffrance est une école de sagesse. La souffrance est une école de sagesse. Personne n’a envie de se mettre à son école parce qu’elle a une pédagogie qui n’est pas… Ah voilà, la pédagogie par la souffrance, mon Dieu. Et en même temps, la leçon qu’elle donne — je ne veux pas dire que l’un justifie cela — mais il y a quelque chose de très curieux dans la souffrance, c’est que c’est à la fois le plus noir et le plus proche de Dieu.
Là, vous êtes vraiment dans la souffrance. Vous êtes dans le mystère de Dieu qui brûle tellement que vous ne savez plus si jamais ce sont des flammes noires ou des flammes blanches. C’est le mystère de Dieu qui irradie à l’état pur. On appelle ça en théologie classique la suréminence de Dieu, qui en fait échappe à toutes nos catégories et qui arrive à réconcilier en lui toute chose. En physique, ça me fait penser à cette forme de lumière noire qui était tellement lumineuse qu’en fait, par excès de lumière, elle en devenait noire. C’est ce qui a amené à une des découvertes de la physique quantique — enfin bon, je ferme la parenthèse, mais ça vous donne un exemple de ce que j’essaie tant bien que mal de vous dire.
Dans la souffrance, il y a vraiment quelque chose de Dieu dans son mystère et qui nous échappe. Vous savez, le mystère de Dieu, on le met là où on veut, là où on peut. Certains vont le mettre dans la science et vont scruter les étoiles et les lois physiques pour observer quelque chose de la transcendance de Dieu. D’autres vont le mettre dans la civilisation et la beauté et vont regarder à travers l’histoire de l’humanité ce que ça dit du plan de Dieu sur nous. Job, lui, met le mystère de Dieu au cœur du mal. Et là, ça produit une sorte de contraste extraordinairement saisissant, à la fois le plus douloureux et le plus magnifique.
On n’ose pas dire quoi que ce soit parce que surtout, on ne veut pas oublier la souffrance. Tantôt c’est nous qui souffrons, tantôt ce sont les autres. Et on veut surtout avoir de la considération pour la maladie et savoir ce que c’est que de pleurer de douleur. Il ne faut jamais l’oublier. Et en même temps, ce qu’il dit de Dieu… la vie humaine est un mystère.
On aura le temps de reprendre ce thème de la sagesse qui va nous poursuivre maintenant jusqu’à la fin du livre de Job. Pour ceux qui voudraient reprendre tête reposée ce chapitre, je vous indique simplement ce qu’on distingue classiquement dans ce chapitre 28. D’abord, la sagesse qui est inaccessible à la volonté technique — ce que je vous disais, certains mettent la sagesse, la transcendance de Dieu dans la science et le mystère de la création. Ensuite, à partir du verset 12, aucune créature ne contient la sagesse. Et à la fin, Dieu seul connaît la sagesse, sagesse qui préside à la création, versets 20 à 27.
Je cite juste ce verset 22 : « L’abîme et la mort ont dit : nos oreilles ont perçu sa renommée. » Voilà jusqu’où l’a amené sa souffrance : jusqu’à entreapercevoir que l’abîme et la mort qu’il est en train d’éprouver dans sa chair sont en train de lui dire « nos oreilles ont perçu sa renommée ». Voilà que la souffrance en Job commence à parler comme si elle était une porte qui était en train de s’ouvrir et à travers laquelle il était en train d’apercevoir autre chose.
Prière
Je vous propose, en guise de prière finale, simplement de reprendre quelques versets qui nous amèneront jusqu’au pied du trône de Dieu.
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.
L’abîme a dit : « La sagesse n’est pas en moi », et la mer a déclaré : « Elle n’est pas chez moi. »
La sagesse, où la trouver ? L’intelligence, quel est son lieu ?
L’abîme et la mort ont dit : « Nos oreilles ont perçu sa renommée. »
Dieu a discerné le chemin, il a su, lui, où elle était.
Et puis il a dit à l’homme : « La crainte du Seigneur, voilà la sagesse. S’éloigner du mal, voilà l’intelligence. »
Et vous, que Dieu vous bénisse, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, pour les siècles des siècles.
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