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Résumé : Le frère Paul-Adrien lit et commente les deuxième et troisième discours d’Élihu (Job 34-35), dans lesquels le jeune sage affirme la justice souveraine et transcendante de Dieu. Si Dieu est au-dessus de toute atteinte humaine, alors sa souffrance ne saurait être une vengeance divine, mais signifie autre chose — un mystère que Job, aveuglé par sa douleur, peine à percevoir. L’épisode s’achève par une prière tirée du psaume 18, demandant à Dieu de purifier notre discours.
Introduction
Nous continuons les discours d’Élihu dans le livre de Job. Courage, tout le monde. Je sais que ça se mérite, Job, mais je vous jure, vous serez content, non seulement de l’avoir lu, mais d’y avoir passé un petit peu de temps. Ça reste un des sommets de la littérature mondiale qui a traversé tous les millénaires. Vous avez entendu la profondeur du thème, la manière magistrale dont c’est traité. Donc, oui, c’est une lecture difficile parce qu’elle est belle et qu’on se lasse de tout, malheureusement, nous qui sommes sur Terre, même de la beauté. Mais, je vous jure, vous serez content.
Donc, aujourd’hui, deuxième et troisième discours d’Élihu. On essaye de mettre les bouchées doubles. Chapitres 34 et 35.
Lecture : Job 34
Élihu prit la parole et dit :
« Sages, écoutez mes paroles. Savants, prêtez-moi l’oreille. Car l’oreille apprécie les discours comme le palais goûte la nourriture. Mettons-nous en quête du droit. Reconnaissons entre nous ce qui est bon. »
Job a déclaré : « J’ai raison, mais Dieu a écarté mon droit. » Malgré mon bon droit, je passe pour menteur. Une flèche est en moi, blessure incurable, sans que j’aie péché.
Y a-t-il un homme comme Job ? Il boit le sarcasme comme de l’eau. Il chemine en compagnie des malfaiteurs et fait route avec les hommes de méchanceté, car il a dit : « L’homme ne gagne rien à mettre sa joie en Dieu. »
Aussi, écoutez-moi, hommes sensés. Loin de Dieu, la méchanceté. Loin du Puissant, l’injustice. Il rend à l’homme selon ses actes et traite chacun d’après sa conduite. Non, certes, Dieu ne fait pas le mal. Le Puissant ne fausse pas le droit.
Qui donc lui a confié la terre ? Qui l’a chargé du monde entier ? S’il ne pensait qu’à lui-même, s’il concentrait en lui son esprit et son souffle, toute chair expirerait à la fois et l’homme retournerait à la poussière.
Si tu as de l’intelligence, écoute ceci. Prête l’oreille au son de mes paroles. S’il détestait le droit, pourrait-il gouverner ? Condamneras-tu le juste, le puissant ?
Dit-on au roi : « Vaurien ! » et au notable : « Criminel ! » ? Dieu, lui, ne prend pas le parti des princes, ne reconnaît pas plus le nanti que le faible. En un instant, les princes meurent, même au milieu de la nuit. Le peuple s’agite et ils disparaissent. On écarte un tyran sans effort, car Dieu a les yeux sur les chemins de l’homme. Il voit tous ses pas. Ni ténèbres ni ombre de mort où puissent se cacher les malfaiteurs.
Il n’a pas besoin d’observer longtemps quelqu’un pour le faire venir devant lui en jugement. Sans enquête, il brise les puissants et met d’autres hommes à leur place. C’est qu’il démasque leurs manœuvres. Il les renverse dans la nuit, ils sont écrasés. Tels des criminels, il les gifle dans un lieu bien en vue. Parce qu’ils se sont détournés de lui, qu’ils ont méconnu tous ses chemins. Il fait monter vers lui le cri du faible, le cri des pauvres, et il l’entend.
Même s’il reste inactif, qui le condamnera ? S’il cache sa face, qui l’apercevra ? Il veille pourtant sur les nations comme sur l’individu, pour que ne règne aucun impie, qu’aucun piège ne soit tendu au peuple.
Supposons que l’on dise à Dieu : « J’ai expié, je ne ferai plus le mal. Ce qui échappe à ma vue, montre-le-moi. Si j’ai commis l’injustice, je ne continuerai pas. » Dieu devrait-il alors punir selon tes convictions ? Puisque tu as critiqué, puisque c’est toi qui décides, et non moi. Ce que tu sais, dis-le.
Les gens sensés me diront, ainsi que tout homme sage qui m’écoute : « Job parle sans savoir, et ses propos ne sont pas raisonnables. Ah, si seulement Job était examiné jusqu’au bout pour ses réponses dignes d’un mécréant ! Car à sa faute, il ajoute la révolte. Il s’applaudit lui-même au milieu de nous, et il multiplie ses discours contre Dieu. »
Lecture : Job 35
Élihu prit la parole et dit :
« Penses-tu être dans ton droit quand tu déclares : “J’ai raison contre Dieu” ? Quand tu lui dis : “Toi, que t’importe, et pour moi, quel profit si je pèche ou non ?” Moi, je te répliquerai, en même temps qu’à tes amis.
Considère les cieux et vois. Regarde les nuées, elles sont plus hautes que toi. Si tu pèches, en quoi vas-tu l’atteindre ? Et si tu multiplies les offenses, que lui fais-tu ? Si tu es juste, que lui donnes-tu ? Ou que reçoit-il de ta main ? Ta méchanceté ne touche que tes semblables, et ta justice, des fils d’hommes.
Sous le poids de l’oppression, ils gémissent. Sous la violence des grands, ils crient. Mais on ne dit pas : “Où est Dieu qui m’a fait, qui m’inspire des hymnes dans la nuit, qui nous instruit plus que les bêtes de la terre et nous rend plus sages que les oiseaux du ciel ?”
Dès lors, on crie, et lui ne répond pas, à cause de l’orgueil des malfaisants. Assurément, ce qui est illusoire, Dieu ne l’écoute pas. Le Puissant n’y prête pas attention. Alors encore moins quand tu dis : “Je ne l’aperçois pas, et mon procès est ouvert devant lui, et je l’attends.”
Et maintenant tu dis : “Sa colère ne châtie pas, il ne tient guère compte de l’arrogance.” C’est en vain que Job ouvre la bouche, et par ignorance qu’il accumule des mots. »
Commentaire
Nous continuons donc avec la légère correction du discours de Job qu’entreprend Élihu. Il reparle de l’innocence que Job réclame, dont nous avons vu quand même la limite : qui peut se dire vraiment totalement pur ? Même si ça ne justifie pas les châtiments de Job, ce n’est pas non plus la peine d’exagérer son innocence.
Ensuite, Job a dit, verset 9 : « Il ne sert de rien à l’homme de se lier d’amitié avec Dieu. » Et ça, pour Élihu, ce n’est pas possible. Et il a raison : même quand nous souffrons, même quand tout cela est absurde, même quand nous ne comprenons pas à quoi tout cela sert, dire que ça ne sert à rien de se lier d’amitié avec Dieu, on sait que c’est faux. Enfin, on sait que le monde ne vient pas de nulle part. On sait que même contempler l’abîme et le mystère, ça sert à quelque chose. Dieu, même quand il nous fait souffrir… je ne sais pas comment vous dire, mais on ne peut pas dire que ça ne sert à rien, même quand ça nous révolte.
Alors, continuons nos petites reprises par Élihu pour comme corriger et amender, aux entournures, le discours de Job. Chapitre 35, quand il dit : « Si tu pèches, en quoi vas-tu l’atteindre ? Et si tu multiplies les offenses, que lui fais-tu ? » C’est le thème de l’inaccessibilité, de la transcendance de Dieu qui est au-dessus de nous. Sauf que — alors c’est moi qui interprète ici — mais avant, chez les amis de Job, on avait le sentiment que l’inaccessibilité de Dieu, le fait de mettre sa justice complètement au-dessus de nous, en venait à comme éloigner Dieu de nous. Ici, il y a peut-être une pensée différente. Si Dieu est vraiment au-dessus de nous, si sa justice n’est pas comparable à la nôtre, cela veut dire aussi qu’on ne peut pas faire de mal à Dieu. Et si on ne peut pas faire de mal à Dieu, ça veut dire que quand il frappe Job, il n’est pas en train de chercher à se venger. De toute façon, on ne lui fait aucun mal. Donc, c’est que la souffrance de Job signifie peut-être autre chose que simplement la vengeance, la mesquinerie ou la colère de Dieu.
C’est peut-être l’explication la plus évidente pour nous. Mais si vraiment Dieu est au-dessus de nous, si vraiment nous ne pouvons pas l’atteindre parce que Dieu est dans l’éternité et qu’on ne peut lui faire aucun mal, il n’y a pas de vengeance en lui. Il n’y a pas de colère à proprement parler. Mais alors, que veut dire la souffrance qu’il envoie ? Eh bien, on ne sait pas. Mais justement, ça, ça mérite d’être dit. Ça ne veut pas dire qu’elle ne dit rien. Ça veut dire qu’elle veut dire autre chose.
Et puis, Élihu continue, verset 14 : « Encore moins quand tu dis : je ne l’aperçois pas. » Alors, mes commentateurs disent — et je trouve ça assez beau comme commentaire — que si Dieu ne semble pas entendre, c’est parce que l’homme qui souffre ne voit que sa propre souffrance et ne perçoit plus le lieu où siège le juge divin. Autrement dit — alors je vous accorde que ce n’est pas évident de se dire que c’est vraiment ce que dit Élihu, mais écoutez, on ne prête qu’aux riches, donc essayons de trouver la meilleure interprétation — autrement dit, s’il est vrai que la souffrance ouvre les yeux parce qu’elle ancre l’homme dans la réalité, dans l’authenticité, et aussi parce qu’elle fait voler en éclats toutes les certitudes qui peut-être n’étaient que des réponses trop rapides, trop plaquées — donc elle nous remet en question en même temps qu’elle nous remet dans le monde — bon, s’il est vrai que la souffrance ouvre les yeux, on peut quand même dire aussi que la souffrance aveugle et qu’il est difficile de voir par-delà la souffrance. C’est comme si jamais elle entourait notre capacité de raisonner, notre lucidité, d’un halo nébuleux de ténèbres qui nous empêche de bien voir. Vous savez, quand quelqu’un va mal, on lui dit : « C’est pas le moment de prendre une décision. » Quand on va mal, il faut être prudent. On sait qu’on va mal. Et ça, c’est peut-être aussi ce qu’il manque dans l’attitude de Job.
Avec ses dernières phrases : « Et maintenant tu dis : sa colère ne châtie pas, il ne tient guère compte de l’arrogance. C’est en vain que Job ouvre la bouche. Par ignorance, il accumule des mots. » Et là, encore une fois, ça mérite d’être dit : Job qui dit à Dieu que sa colère ne châtie pas et que Dieu ne tient pas compte de l’arrogance… Si vous voulez que Dieu vous réponde, il faut aussi lui donner envie de vous répondre. Vous ne pouvez pas passer votre temps à vous plaindre de Dieu, à Dieu, en face de lui, pour lui dire qu’il fait mal son travail, que c’est un mauvais Dieu et qu’il est injuste, et vous étonner à côté que Dieu ne vous réponde pas. On ne peut pas tout avoir.
Et vous voyez comment, dans les paroles d’Élihu, j’essaye d’extraire un ou deux versets qui nous rappellent une leçon d’humanité. C’est-à-dire que dans tout discours, il y a des limites, et qu’avoir raison, ce n’est pas avoir raison sur tout. Et que même quelqu’un qui souffre — ce qui lui donne une place et une autorité particulière et singulière, ça, personne ne le conteste — mais même quelqu’un qui souffre, son discours n’est pas à prendre pour argent comptant. Ce qui nous renvoie à nous-mêmes : quand nous nous plaignons, c’est rarement parfaitement juste.
Alors maintenant, est-ce qu’il faut le lui dire, ou alors comment allez-vous le lui dire ? Ce n’est pas dit que la manière dont le dit Élihu avec la fougue de sa jeunesse soit la plus charitable et la plus appropriée. En même temps, c’est difficile de trouver la délicatesse pour écouter et la pédagogie pour exprimer les limites d’un discours. Bon, essayons de faire mieux avant de critiquer.
Psaume 18
Pour notre prière, je vous propose un petit extrait du psaume 18 que je trouve très approprié. C’est un psaume dans lequel nous demandons à Dieu de venir corriger notre discours pour qu’il soit agréable devant lui.
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.
Qui peut discerner ses erreurs ? Seigneur, purifie-moi de celles qui m’échappent. Préserve aussi ton serviteur de l’orgueil, qu’il n’ait sur moi aucune emprise. Alors je serai sans reproche, pur d’un grand péché. Accueille les paroles de ma bouche, le murmure de mon cœur. Qu’ils parviennent devant toi, Seigneur, mon rocher, mon défenseur.
Que Dieu bénisse votre journée, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Amen.
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