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Résumé : Dans cet épisode, le frère Paul-Adrien commente le chapitre 5 du livre des Nombres, qui traite de l’exclusion des impurs hors du camp, de la restitution des fautes, et surtout de la loi de jalousie concernant la femme soupçonnée d’adultère. Il explique comment l’ordalie — ce jugement divin par l’eau amère — constituait en réalité un progrès judiciaire protégeant la femme de l’arbitraire masculin, tout en reconnaissant que ce passage reste insatisfaisant et en invitant à le relire à la lumière de Jésus face à la femme adultère (Jean 8). L’épisode se conclut avec le Psaume 21, grand psaume messianique de la Passion.
Introduction
Notre secours est dans le nom du Seigneur, qui a fait le ciel et la terre.
Il a été question jusqu’à présent de l’armée, puis des lévites. Nous passons maintenant à des cas individuels : le lépreux, la femme adultère, le naziréat. On se dit, mais qu’est-ce que ça vient faire là ? Ben on verra en temps et en heure, on en parlera à la fin du naziréat. Pour l’instant, premier épisode, on commence avec le lépreux et la femme adultère. La femme adultère ? Mais n’est-ce pas un peu sexiste de se centrer uniquement sur des femmes adultères ?
Lecture : Nombres 5
Le Seigneur parla à Moïse, il dit : Ordonne aux fils d’Israël de renvoyer du camp tous les lépreux, toute personne atteinte d’un écoulement ou rendue impure par le contact d’un mort. Hommes ou femmes, vous les enverrez à l’extérieur du camp, vous les renverrez pour qu’ils ne rendent pas impur ce camp où je demeure au milieu d’eux. Ainsi firent les fils d’Israël et ils les envoyèrent à l’extérieur du camp, comme le Seigneur l’avait dit à Moïse. Ainsi firent les fils d’Israël.
Le Seigneur parla à Moïse, il dit : Parle aux fils d’Israël. Lorsqu’un homme ou une femme commet l’un ou l’autre péché envers autrui, se rendant ainsi infidèles au Seigneur, ces gens-là sont coupables. Ils confesseront le péché qu’ils ont fait. Et le coupable restituera entièrement l’objet du délit, il ajoutera un cinquième de sa valeur et donnera le tout à celui envers qui il est coupable. Si ce dernier a disparu sans avoir de proche parent, l’objet du délit restitué au Seigneur ira au prêtre. Il y aura en outre le bélier d’expiation pour le rite d’expiation sur le coupable. Toute part prélevée concernant les choses saintes que les fils d’Israël consacreront et apporteront au prêtre lui reviendra. À chacun les choses saintes qu’il a consacrées. Mais ce qu’il donne au prêtre est au prêtre.
Le Seigneur parla à Moïse et dit : Parle aux fils d’Israël. Tu leur diras : Si un homme dont la femme se conduit mal en lui étant infidèle, un autre homme couche avec elle pour avoir des rapports sexuels avec elle à l’insu du mari, car elle s’est dissimulée tandis qu’elle se rendait impure. Il n’y a pas de témoin contre elle. Elle n’a pas été surprise. Mais un esprit de jalousie s’empare de l’homme et il devient jaloux de sa femme qui s’est rendue impure. Ou bien, un esprit de jalousie s’empare de l’homme et il devient jaloux de sa femme alors qu’elle ne s’est pas rendue impure.
Dans l’un ou l’autre cas, l’homme amènera sa femme au prêtre et apportera pour elle le présent réservé : le dixième d’une mesure de farine d’orge. Il n’y versera pas d’huile et n’y mettra pas d’encens, car c’est une offrande de jalousie, une offrande en mémorial rappelant une faute.
Le prêtre fera approcher la femme et la placera devant le Seigneur. Il prendra de l’eau sainte dans un vase d’argile. Il prendra de la poussière qui se trouve sur le sol de la demeure et la mettra dans l’eau. Alors, il placera la femme devant le Seigneur et lui dénouera les cheveux. Il posera sur ses paumes l’offrande en mémorial — c’est une offrande de jalousie — et lui-même aura dans ses mains l’eau amère qui porte la malédiction.
Le prêtre fera prêter serment à la femme et lui dira : Si aucun homme n’a couché avec toi, si tu ne t’es pas mal conduite et rendue impure en trompant ton mari, sois innocentée par cette eau amère qui porte la malédiction. Mais si toi, tu t’es mal conduite en trompant ton mari, si tu t’es rendue impure, si un autre homme que ton mari a eu des rapports sexuels avec toi — alors le prêtre fera prêter serment à la femme, un serment imprécatoire. Il lui dira : Que le Seigneur fasse de toi un objet d’imprécation et de serment au milieu de ton peuple. Qu’il fasse dépérir ton flanc et gonfler ton ventre. Que cette eau qui porte la malédiction pénètre tes entrailles pour faire gonfler ton ventre et dépérir ton flanc. Et la femme dira : « Amen, amen ! »
Puis le prêtre écrira ces imprécations sur un document et les effacera dans l’eau amère. Il fera boire à la femme l’eau amère qui porte la malédiction, et l’eau qui porte la malédiction entrera en elle pour la rendre amère. Le prêtre prendra des mains de la femme l’offrande de la jalousie. Il la présentera au Seigneur sur l’autel avec les gestes d’élévation. Puis le prêtre prélevera sur l’offrande une poignée de farine comme mémorial et la fera fumer sur l’autel. C’est alors qu’il fera boire l’eau à la femme.
S’il se trouve qu’elle s’est rendue impure, si elle a été infidèle à son mari, l’eau qui porte la malédiction entrera en elle pour la rendre amère. Son ventre gonflera et son flanc dépérira. Alors la femme deviendra un objet d’imprécation au milieu de son peuple. Mais si la femme ne s’est pas rendue impure, si elle est restée pure, elle sera innocentée et pourra être féconde.
Telle est la loi de jalousie concernant la femme qui se conduit mal en trompant son mari et se rend impure, ou concernant l’homme dont s’empare un esprit de jalousie et qui devient jaloux de sa femme. Celui-ci placera sa femme devant le Seigneur et le prêtre accomplira pour elle toute cette loi. L’homme sera exempt de faute, et cette femme portera le poids de sa propre faute.
Commentaire
Et les hommes dans tout ça, c’est pas juste ? Y’a que les femmes qui souffrent ? Bah écoutez, vous oubliez vite les choses. On en a déjà parlé de l’adultère dans le Lévitique, il me semble, c’était y’a pas si longtemps que ça. Et pour le coup, c’était surtout les hommes qui s’en prenaient plein la figure. Donc là, il n’est pas question de sexisme, mais plutôt de la réponse du berger à la bergère. On est en train de traiter un cas particulier dont on avait oublié de parler dans le livre du Lévitique. Si c’est une femme qui est à l’origine de l’adultère, qu’est-ce qu’on fait ?
Et ce qui, cette fois-ci, déplace le regard vers quelque chose qui est peut-être encore plus bizarre que l’allégation supposée de sexisme, c’est cette question de rite bizarre qui est en fait un jugement divin à partir d’une eau amère. On se dit, mais qu’est-ce que ça veut dire ? Il faudrait qu’elle soit jugée ou qu’elle puisse se défendre. Et à la place de ça, elle a le droit à ce qu’on appelle une ordalie. Une ordalie, c’est un jugement divin.
Évidemment, nous, on arrive après 4 000, 5 000 ans de progrès judiciaire. Donc nous, quand on pense à une accusation, on pense à un tribunal, on pense à un avocat, on pense à une procédure. Mais il y a 4 000, 5 000 ans, on n’avait pas encore découvert tout ça. Et c’est à cette époque-là que ce qui faisait office de procédure judiciaire, c’était ce qu’on appelait ces ordalies, ces jugements divins. Et il fut un temps où ces ordalies représentèrent un progrès dans les procédures judiciaires, aussi étonnant que cela puisse paraître.
En fait, pour être très précis, ce qui n’a pas encore été découvert, c’est la présomption d’innocence. Ça, ça vous viendra du Moyen-Âge, le code de droit canonique. Et ce qu’on appelle un débat contradictoire avec des avocats qui peuvent représenter les deux parties, et ça, ça vous viendra, encore plus étonnant, de l’Inquisition.
Alors avant, en l’absence d’enquête, en l’absence de présomption d’innocence, on faisait appel à des témoins. Mais qu’est-ce que vous faites quand il n’y a pas de témoins ? Et typiquement, dans l’adultère, généralement, il n’y a pas de témoins. Quand il n’y a pas de témoins, vous allez me dire, on fait une enquête. Mais là, à nouveau, il n’y a pas de médecin légiste, il n’y a pas d’enquêteur, il n’y a pas de police. Donc comment vous allez faire l’enquête ? Il n’y en a pas.
Et c’est là où, en fait, l’ordalie représente un progrès social et judiciaire. Parce qu’en l’absence de procès contradictoire, de présomption d’innocence et d’enquête préliminaire, c’est la loi du plus fort. Et l’ordalie, en fait, c’est ce qui permet de soustraire la femme à la loi du plus fort qui sera, pour l’occasion, celle de son mari.
Et d’ailleurs, si vous êtes attentifs à ce rite tel qu’il était décrit dans la Bible, vous voyez qu’en fait, on commence à mettre des barrières. D’abord, il faut payer une offrande et ça coûte cher, cette affaire. Ensuite, on dit que c’est un esprit de jalousie qui s’empare de l’homme. Ça veut dire que l’homme n’est pas forcément au meilleur de sa forme psychologique et que le problème vient peut-être de lui, pas de la femme. Et ensuite, vous avez un rite bizarre où on mélange de l’eau avec de la poussière. Ensuite, c’est tout. Ça vous fait quand même un rite qui est singulièrement inoffensif.
Il y a un petit côté sexiste dans ce rite parce qu’il nous est étranger et puis parce qu’on aimerait bien qu’il soit réciproque, que la femme puisse aussi accuser l’homme. Mais en attendant, c’est un rite qui est singulièrement inoffensif pour la femme et qui commence déjà à la soustraire de l’arbitraire masculin.
Alors, est-ce qu’avec un tel commentaire, nous parvenons entre guillemets à « sauver » ce passage ? C’est peut-être le moment où on va parler franchement. Je ne suis pas encore tout à fait convaincu de ce que je viens de dire. Là, j’ai quand même vaguement le sentiment d’essayer de tirer la couverture au maximum vers le texte biblique pour essayer de l’amener au plus haut de sa forme, si jamais je puis dire, mais à titre personnel… Ah, comment je pourrais dire ça ? C’est quand même un passage que je continue de trouver bizarre.
Mais c’est peut-être intéressant parce que ça vous montre aussi comment est-ce qu’on travaille la Bible. Quand il y a des passages de l’Ancien Testament qu’on essaie de tirer au maximum et puis il y a quelque chose qui résiste, on dit quoi, on fait quoi ? Eh bien, c’est le moment où, en tant que chrétien, on sort son joker. On a le droit de trouver des passages de l’Ancien Testament insatisfaisants. Et celui-là, je le trouve insatisfaisant. Même si vous avez entendu tout ce que je vous ai dit sur le progrès judiciaire et qu’il faut retenir au compte de la Bible. Mais vous avez le droit de trouver ce passage-là insatisfaisant. On n’a jamais dit que l’Ancien Testament était le sommet de la Révélation.
Et c’est là où vous sortez le joker. Joker, Jésus. Parce que ça devient quoi, ce passage dans la vie de Jésus ? Ça vous donne la femme adultère. Qu’est-ce qui se passe quand une femme est vraiment adultère ? Des pharisiens amènent la femme à Jésus pour qu’il la lapide. Jésus se retourne vers les pharisiens pour leur dire que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. Tout le monde s’en va. Et ensuite, il se retourne vers la femme pour lui dire : « Personne ne t’a condamnée. Moi non plus. Va et désormais ne pèche plus. »
Lisez-le, ce passage. Vous êtes dans l’Évangile selon saint Jean. Et c’est Jésus qui a permis, avec ce passage, que les femmes ne soient plus lapidées. Ce n’est pas rien.
Ce qui est difficile dans le christianisme, ce n’est pas de dire que Jésus arrive à bien mêler justice et miséricorde. Parce que ça, c’est parfaitement clair. Quand on lit l’Évangile, c’est hallucinant. Ce qui est difficile dans le christianisme, c’est d’arriver à voir dans ce passage de l’Ancien Testament bizarre une préfiguration de ce que dira plus tard Jésus à cette femme adultère. Ça, j’avoue que ce n’est pas évident. Je suppose que c’est pour ça qu’on nous paye des études de théologie. On y arrive, on n’y arrive pas. Mais au moins, la conclusion, elle, ne souffre d’aucune ambiguïté.
Psaume 21
Nous nous tournons maintenant vers Dieu sous la forme d’un psaume.
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Le salut est loin de moi, loin des mots que je rugis. Mon Dieu, j’appelle tout le jour et tu ne réponds pas. Même la nuit, je n’ai pas de repos.
Toi pourtant, tu es saint, toi qui habites les hymnes d’Israël. C’est en toi que nos pères espéraient. Ils espéraient et tu les délivrais. Quand ils criaient vers toi, ils échappaient. En toi ils espéraient et n’étaient pas déçus.
Et moi, je suis un ver, pas un homme, raillé par les gens, rejeté par le peuple. Tous ceux qui me voient me bafouent, ils ricanent et hochent la tête : « Il comptait sur le Seigneur, qu’il le délivre, qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! »
C’est toi qui m’as tiré du ventre de ma mère, qui m’as mis en sûreté entre ses bras. À toi je fus confié dès ma naissance, dès le ventre de ma mère, tu es mon Dieu. Ne sois pas loin, l’angoisse est proche, je n’ai personne pour m’aider.
Des fauves nombreux me cernent, des taureaux de Bashân m’encerclent. Des lions qui déchirent et rugissent ouvrent leur gueule contre moi.
Je suis comme l’eau qui se répand, tous mes membres se disloquent. Mon cœur est comme la cire, il fond au milieu de mes entrailles. Ma vigueur est asséchée comme l’argile, ma langue colle à mon palais. Tu me mènes à la poussière de la mort.
Oui, des chiens me cernent, une bande de vauriens m’entoure. Ils me percent les mains et les pieds, je peux compter tous mes os. Ces gens me voient, ils me regardent. Ils partagent entre eux mes habits et tirent au sort mon vêtement.
Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin. Ô ma force, viens vite à mon aide. Préserve ma vie de l’épée, arrache-moi aux griffes du chien. Sauve-moi de la gueule du lion et de la corne des buffles.
Tu m’as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée.
Vous qui le craignez, louez le Seigneur. Glorifiez-le, vous tous, descendants de Jacob. Vous tous, redoutez-le, descendants d’Israël. Car il n’a pas rejeté, il n’a pas réprouvé le malheureux dans sa misère. Il ne s’est pas voilé la face devant lui, mais il entend sa plainte.
Tu seras ma louange dans la grande assemblée. Devant ceux qui te craignent, je tiendrai mes promesses. Les pauvres mangeront, ils seront rassasiés. Ils loueront le Seigneur, ceux qui le cherchent. À vous toujours la vie et la joie !
La terre entière se souviendra et reviendra vers le Seigneur. Chaque famille des nations se prosternera devant lui. Oui, au Seigneur la royauté, le pouvoir sur les nations. Tous ceux qui festoyaient s’inclinent, promis à la mort, ils plient en sa présence.
Et moi, je vis pour lui, ma descendance le servira. On annoncera le Seigneur aux générations à venir. On proclamera sa justice au peuple qui va naître. Voilà son œuvre.
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