Jour 107 ☾ — Israël veut un roi… mais à quel prix ?
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Résumé : Un chapitre charnière : vieillissant et trahi par ses fils corrompus, Samuel voit les anciens d'Israël réclamer un roi « comme en ont toutes les nations ». Dieu consent, mais fait énumérer les « droits du roi », qui ne sont que des promesses d'abus. Le frère Paul-Adrien montre que la Bible ne sacralise jamais l'institution monarchique : elle la date, la fait naître d'une initiative humaine, lui adjoint le contre-pouvoir prophétique et critique l'hérédité du pouvoir. L'épisode se termine par une prière pour l'organisation politique de l'Église.
Introduction
Ah, un chapitre important. Alors là, tout le monde ouvre ses oreilles. Un chapitre charnière. J'en dis pas plus, mais celui-là, vous faites attention quand vous l'écoutez. 1 Samuel, chapitre 8.
Lecture : 1 Samuel 8
Quand Samuel fut devenu vieux, il établit ses fils juges en Israël. Son fils aîné s'appelait Joël, et le second, Abia. Il jugeait à Bersabée. Mais ses fils ne marchèrent pas sur ses traces. Attirés par le gain, ils acceptèrent des cadeaux et firent dévier le droit.
Tous les anciens d'Israël se réunirent et vinrent trouver Samuel à Rama, et lui dirent : « Tu es devenu vieux, et tes fils ne marchent pas sur tes traces. Maintenant donc, établis pour nous gouverner un roi, comme en ont toutes les nations. »
Samuel fut mécontent parce qu'ils avaient dit : « Donne-nous un roi pour nous gouverner. » Et il se mit à prier le Seigneur.
Or le Seigneur lui répondit : « Écoute la voix du peuple en tout ce qu'ils te diront. Ce n'est pas toi qu'ils rejettent, c'est moi qu'ils rejettent : ils ne veulent pas que je règne sur eux. Tout comme ils ont agi depuis le jour où je les ai fait monter d'Égypte jusqu'à aujourd'hui, m'abandonnant pour servir d'autres dieux, de même agissent-ils envers toi. Maintenant donc, écoute leur voix, mais avertis-les solennellement et fais-leur connaître les droits du roi qui règnera sur eux. »
Samuel rapporta toutes les paroles du Seigneur au peuple qui lui demandait un roi. Et il dit : « Tels seront les droits du roi qui va régner sur vous. Vos fils, il les prendra ; il les affectera à ses chars et à ses chevaux, et ils courront devant son char. Il les utilisera comme officiers de milliers et comme officiers de cinquante hommes. Il les fera labourer et moissonner à son profit, fabriquer ses armes de guerre et les pièces de ses chars. Vos filles, il les prendra pour la préparation de ses parfums, pour sa cuisine et pour sa boulangerie. Les meilleurs de vos champs, de vos vignes et de vos oliveraies, il les prendra pour les donner à ses serviteurs. Sur vos cultures et vos vignes, il prélèvera la dîme pour la donner à ses dignitaires et à ses serviteurs. Les meilleurs de vos serviteurs, de vos servantes et de vos jeunes gens, ainsi que vos ânes, il les prendra et les fera travailler pour lui. Sur vos troupeaux, il prélèvera la dîme, et vous-mêmes, vous deviendrez ses esclaves. Ce jour-là, vous pousserez des cris à cause du roi que vous aurez choisi, mais ce jour-là, le Seigneur ne vous répondra pas. »
Le peuple refusa d'écouter Samuel et dit : « Non, il nous faut un roi. Nous serons, nous aussi, comme toutes les nations. Notre roi nous gouvernera, il marchera à notre tête et combattra avec nous. »
Samuel écouta toutes les paroles du peuple et les répéta aux oreilles du Seigneur. Et le Seigneur lui dit : « Écoute-les, et qu'un roi règne sur eux. » Alors Samuel dit aux hommes d'Israël : « Allez, chacun dans sa ville. »
Commentaire
Enfin, la question que le livre des Juges avait ouverte, la question de la royauté, enfin résolue. Il en aura fallu du temps. Oui, mais vous sentez que les hésitations que l'on avait déjà notées dans le livre des Juges sur la royauté — souvenez-vous par exemple de l'histoire de Gédéon — on les retrouve ici encore.
D'abord, Dieu qui dit à Samuel : « Ce n'est pas toi qu'ils ont rejeté, c'est moi qu'ils ont rejeté. » Dieu qui vous dit que demander un roi, c'est rejeter Dieu. Parce que normalement, il y a déjà un roi en Israël : c'est Dieu. Alors, comment une institution pourrait-elle être bonne, elle qui procède d'un abandon de Dieu ?
Ensuite, deuxième hésitation : Dieu qui demande à Samuel de rappeler les droits d'un roi, qui sont tout sauf des droits, mais plutôt des promesses d'abus. Et de fait, on verra dans le livre des Rois qu'ils sont peu nombreux, les hommes parvenus au sommet de la royauté, à rester intègres. David le premier, qui trompera avec Bethsabée. Comme si le pouvoir royal, parce qu'il était une formidable concentration de pouvoir dans les mains d'un seul, faisait irrémédiablement et toujours perdre la tête à ceux qui le possédaient, et finissait par corrompre les cœurs les meilleurs.
Et quant au verset 22, vous avez Dieu qui dit : « qu'un roi règne sur eux ». On ne sait pas s'il s'agit d'un ordre positif — « oui, je veux qu'il y ait un roi qui règne sur eux » — ou bien de quelque chose qui est simplement toléré : « Bon, si c'est ce qu'ils veulent, allez-y, qu'un roi règne sur eux. » Ou bien peut-être s'agit-il même d'une malédiction : ce peuple est mauvais, eh bien, qu'un roi règne sur eux, et ils verront.
On évitera donc de faire trop vite de l'institution monarchique une institution voulue par Dieu. Le peuple israélite qui veut qu'un roi règne sur lui à la mode des autres nations… Ah ! Eh bien, c'était bien la peine de les délivrer de l'Égypte et du Pharaon pour qu'eux-mêmes se choisissent leur propre Pharaon qui les exploite. On évitera donc de faire de la monarchie une institution trop rapidement divine.
Ceci étant dit, toutes ces critiques-là vont précisément donner à l'institution monarchique israélite une saveur que l'on ne retrouve dans aucune autre nation de l'Antiquité.
Première singularité. Monarchie égyptienne, monarchie romaine : la tradition les faisait remonter jusqu'à l'origine immémoriale des temps premiers. Ici, c'est quelque chose qui arrive dans un temps déterminé. C'est une création, ce n'est pas une épopée divine. On désacralise l'institution monarchique.
Deuxième singularité. Ce n'est pas Dieu qui veut un roi, c'est Dieu qui laisse le peuple avoir l'initiative de demander un roi et qui respecte l'initiative du peuple, alors qu'il n'est pas chaud bouillant. Alors ici, vous n'êtes pas encore dans Rousseau qui voit la démocratie. Vous êtes plutôt dans Hobbes, où les gens se retrouvent entre eux pour trouver un roi, un tyran qui va régner sur eux pour mettre fin à l'état d'anarchie : l'homme étant un loup pour l'homme, il faut qu'il y ait un tyran qui, par la peur et son pouvoir despotique, puisse mettre tout le monde d'accord. Alors, je ne dis pas qu'on est tout de suite du côté de la démocratie. N'empêche qu'en attendant, c'est quand même ces textes-là que vont lire les penseurs anglais du XVIIIe siècle pour penser la théorie du contrat social et les fondements de la démocratie.
Troisième singularité de la Bible — mais c'est là encore que la Bible est assez géniale : parce que si c'est un prophète qui fait les rois, cela veut dire aussi qu'on est en train d'instituer un contre-pouvoir au roi. Dès le début de la royauté, il y aura d'un côté l'institution exécutive, politique, et de l'autre côté la conscience d'Israël, religieuse, à travers les prophètes. Si vous deviez être du côté de la monarchie, ce que ce texte que vous venez d'entendre vous dit en réalité, c'est qu'au moins, il faudrait que ce soit une monarchie de droit ecclésial. Ça, dans l'histoire de France, c'est la différence entre Clovis et Louis XIV. Louis XIV, c'était une monarchie de droit divin, comme si Louis XIV tirait son mandat directement de Dieu, sans aucun intermédiaire. Et ça, en fait, ce n'est pas biblique. À la différence de Clovis, qui, lui, tirait son mandat royal de saint Rémi, donc d'une institution qui lui échappait et qui pouvait éventuellement le défaire. Eh bien, ça change tout.
Autre singularité : ce contre quoi l'Église est particulièrement critique, ce n'est d'ailleurs même pas tellement la formidable concentration de pouvoir dans les mains d'un seul, qui pourrait faire frémir, c'est plutôt le principe de la transmission héréditaire du pouvoir. Enfin, dans le texte, il y a quand même des choses curieuses, non ? Samuel : ses fils font n'importe quoi. Et non seulement ses fils font n'importe quoi, mais Samuel les établit juges. Alors on pourrait se dire : c'est quand même curieux de la part de Samuel, qui a quand même bien vu ce qui se passe avec Éli. Mais là, le point, ce n'est pas Samuel, c'est le peuple. Le peuple, voyant comment les meilleurs d'entre eux, Samuel, sont capables d'avoir des fils horribles, eh bien, il devrait peut-être quand même se dire que le principe de monarchie héréditaire, c'est peut-être pas gagné.
Enfin, sans remonter jusqu'au livre de la Genèse, où quand même la Bible ne cesse de tirer à boulets rouges sur le principe de filiation et de bénédiction héréditaire — bon, donc sans remonter jusque-là, ils auraient quand même pu voir, avec Éli et avec Samuel, qu'il y avait quelque chose de bizarre dans la manière dont on transmettait le pouvoir de génération en génération. Eh bien, manifestement, ça ne fait ni chaud ni froid au peuple qui, voyant cela, continue quand même, d'un seul homme, à demander une monarchie héréditaire.
La seule explication possible, c'est que le rédacteur met l'exemple de Samuel et de ses mauvais fils, d'Éli et de ses mauvais fils, pour discréditer le peuple israélite et sa demande d'avoir un roi, et pour montrer à quel point ils sont fous, manquant de clairvoyance. Pour paraphraser Shakespeare : il y a quelque chose de pourri dans le royaume d'Israël. Vous êtes en train d'assister à la naissance d'une institution qui, avec de telles augures à sa naissance, vous laisse comprendre que rien de bon ne sortira d'elle.
On était au début dans une scène domestique entre Anne et Elcana, pour ensuite virer sur une satire religieuse. Et puis ensuite, on a eu droit à un épisode tragicomique, une scène de guerre improbable. Et voilà que maintenant, on est en train de virer à la tragédie. Tu m'étonnes que Samuel soit déprimé à la fin de ce chapitre et qu'il renvoie tout le monde dans ses bergeries.
Nous terminons par une prière sur l'organisation politique de l'Église. Il était question de monarchie ; en ce moment, on parle beaucoup de synode. Normalement, l'Église, c'est un mixte entre la démocratie, quand ça vient du peuple, et puis la tradition qui nous vient de Jésus et qui organise tout ça. Parfois, je me dis que le synode, vous voyez, c'est peut-être ce que Dieu souhaitait vraiment, à la place de cette monarchie : cette fédération des douze tribus qui vivaient ensemble et qui étaient capables d'avoir des juges qui les dirigeaient. On prie pour l'Église.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Seigneur, nous te confions nos responsables religieux. Nous te demandons qu'ils soient fidèles à ta tradition et qu'ils soient humbles. Nous te demandons qu'il y ait dans l'Église un endroit où le peuple puisse se réunir pour délibérer, prendre des décisions et suivre ta parole. Nous te demandons que nos dirigeants nous dirigent et que le peuple soit le peuple de Dieu.
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
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