Jour 127 ☾ — David et le recensement : une erreur fatale
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Résumé : Dernier épisode du deuxième livre de Samuel, avec le chapitre 24 : David ordonne le recensement d'Israël malgré la mise en garde de Joab, reconnaît sa faute et choisit la peste plutôt que de tomber entre les mains des hommes. Le fléau s'arrête à Jérusalem, sur l'aire d'Arauna le Jébuséen, que David achète pour y bâtir un autel. Le commentaire explique comment un Israélite du VIᵉ siècle lisait la peste comme un châtiment lié à une faute nationale, et pourquoi le recensement était une faute politique et religieuse. Il dénoue enfin la structure concentrique de l'épilogue : David prêtre, prophète et roi, figure d'Adam devenue figure du Christ.
Introduction
Dernier épisode du deuxième livre de Samuel. Sortez les mouchoirs. Cette fois-ci, ça y est. Là, vraiment, je suis désolé, mais le prochain épisode, c'est un autre livre.
Normalement, si vous avez suivi, vous savez qu'aujourd'hui, vous avez le droit à un châtiment divin. C'est toujours notre structure concentrique. On a commencé par un châtiment divin, une liste de dignitaires officielle, une prière, et puis ensuite, on a remonté dans l'autre sens : prière, liste, et maintenant, pour terminer, châtiment divin.
Bon, on y va. Bonne écoute. Et puis, il faudra quand même qu'on arrive à résoudre le mystère de notre épilogue construit de manière concentrique.
Lecture : 2 Samuel 24
La colère du Seigneur s'enflamma de nouveau contre Israël. Le Seigneur incita David à nuire au peuple. Il lui dit : « Va, dénombre Israël et Juda. »
Le roi dit à Joab, le chef des armées qui était près de lui : « Parcourez toutes les tribus d'Israël, de Dan à Bershéba, et faites le recensement du peuple, afin que je connaisse le chiffre de la population. »
Joab dit au roi : « Que le Seigneur ton Dieu accroisse le peuple au centuple, et que mon seigneur le roi le voie de ses yeux ! Mais pourquoi mon seigneur le roi veut-il une chose pareille ? »
Néanmoins, l'ordre du roi s'imposa à Joab et aux chefs de l'armée. Ils sortirent de chez le roi pour faire le recensement du peuple d'Israël. Ils passèrent le Jourdain et campèrent à Aroër, au sud de la ville qui est au milieu de la vallée, dans le territoire de Gad, puis partirent vers Yazèr. Ils arrivèrent en Galaad et dans le pays d'en bas, à Hodshi. Ils poursuivirent jusqu'à Dan-Yaan et jusqu'aux alentours de Sidon. Ils entrèrent dans la ville forte de Tyr et dans toutes les villes des Hivites et des Cananéens. Puis ils partirent pour le Néguev de Juda, vers Bershéba. Ils parcoururent ainsi tout le pays et rentrèrent à Jérusalem au bout de neuf mois et vingt jours.
Joab donna au roi les chiffres du recensement. Israël comptait huit cent mille hommes capables de combattre, et Juda cinq cent mille hommes.
Mais après cela, le cœur de David lui battit d'avoir recensé le peuple, et il dit au Seigneur : « C'est un grand péché que j'ai commis. Maintenant, Seigneur, daigne passer sur la faute de ton serviteur, car je me suis vraiment conduit comme un insensé. »
Le lendemain matin, David se leva. Or, la parole du Seigneur avait été adressée au prophète Gad, le voyant attaché à David : « Va dire à David : Ainsi parle le Seigneur. Je vais te présenter trois châtiments. Choisis l'un d'entre eux et je te l'infligerai. »
Gad se rendit alors chez David et lui transmit ce message : « Préfères-tu qu'il y ait la famine dans ton pays pendant sept ans, ou bien fuir devant tes adversaires lancés à ta poursuite pendant trois mois, ou bien la peste dans ton pays pendant trois jours ? Réfléchis donc et vois ce que je dois répondre à celui qui m'a envoyé. »
David répondit au prophète Gad : « Je suis dans une grande angoisse. Eh bien, tombons plutôt entre les mains du Seigneur, car sa compassion est grande, mais que je ne tombe pas entre les mains des hommes. »
Le Seigneur envoya donc la peste en Israël, dès le lendemain jusqu'à la fin des trois jours. Depuis Dan jusqu'à Bershéba, il mourut soixante-dix mille hommes.
Mais lorsque l'ange du Seigneur étendit la main vers Jérusalem pour l'exterminer, le Seigneur renonça à ce mal et il dit à l'ange exterminateur : « Assez ! Maintenant retire ta main. » L'ange du Seigneur se trouvait alors près de l'aire à grains d'Arauna le Jébuséen.
David, en voyant l'ange frapper le peuple, avait dit au Seigneur : « C'est moi qui ai péché, c'est moi qui suis coupable. Mais celles-là, le troupeau, qu'ont-elles fait ? Que ta main s'appesantisse donc sur moi et sur la maison de mon père. »
Ce jour-là, Gad alla trouver David et lui dit : « Monte, élève un autel au Seigneur sur l'aire d'Arauna le Jébuséen. » David monta donc, suivant la parole de Gad, comme le Seigneur l'avait ordonné.
Arauna regarda et aperçut le roi et ses serviteurs qui se dirigeaient vers lui. Il sortit et se prosterna face contre terre devant le roi. Arauna demanda alors : « Pourquoi mon seigneur le roi vient-il chez son serviteur ? » David lui répondit : « Pour acheter ton aire à grains afin d'y bâtir un autel, et le fléau s'écartera du peuple. »
Arauna dit à David : « Que mon seigneur le roi prenne et offre en holocauste ce qui lui semblera bon. Voici les bœufs pour l'holocauste, et pour le bois du feu, les traîneaux à battre le grain et les pièces de l'attelage. Au roi, tout cela, Arauna te le donne. » Puis il ajouta : « Que le Seigneur ton Dieu agrée ton sacrifice. »
Mais le roi dit à Arauna : « Non, je veux te l'acheter et t'en payer le prix. Je n'offrirai pas au Seigneur mon Dieu des holocaustes qui ne me coûteraient rien. »
David acheta donc l'aire et les bœufs pour cinquante pièces d'argent. Là, il bâtit un autel pour le Seigneur. Puis il offrit des holocaustes et des sacrifices de paix. Le Seigneur redevint favorable au pays, et le fléau s'écarta d'Israël.
Commentaire
Alors, on a cette histoire de structure concentrique à résoudre. Mais d'abord, je signale quand même que terminer un livre par une malédiction — il y a quelque chose de cet ordre-là dans cet épisode que vous venez d'entendre — ce n'est pas la première fois que vous entendez ça dans un livre biblique. Souvenez-vous du livre du Deutéronome. Souvenez-vous de la bénédiction de Jacob à la fin de la Genèse. Terminer par un avertissement solennel, ça, c'est la grande tradition biblique.
Autre chose aussi, avant de parler de la structure concentrique — je garde ça pour la fin. Je reviens sur cet épisode de peste. Parce qu'on se dit : c'est un peu comme notre famine il y a deux, trois chapitres. C'est quand même bizarre, on a l'impression de faire un retour en arrière dans la théologie. En même temps, on n'a jamais dit que l'Ancien Testament, c'était le sommet de la Révélation.
Alors, on prend ses lunettes, on rebranche son cerveau, on sort ses livres, et puis le texte biblique, on le potasse. Si jamais vous voulez qu'il livre ses secrets, on y va, et ça doit sentir la sueur, cette affaire. Et la meilleure chose que j'ai trouvée, d'ailleurs, c'est dans la Bible de la liturgie. Il y a une très bonne note de bas de page que je vais commenter. Je cite : « Il est bon de faire la distinction entre les faits que le narrateur rapporte et les conceptions religieuses par lesquelles ces faits sont articulés entre eux. »
Je le dis à ma manière : si vous voulez comprendre ce texte, il faut se mettre dans la peau d'un Israélite du VIᵉ siècle avant Jésus-Christ et réfléchir comme lui réfléchissait. Je continue : « L'auteur a cherché à relier des faits avec ses conceptions religieuses, qui attribuaient à Dieu la causalité directe de tout ce qui arrive, sans faire la part des causes secondes. »
Bon, c'est vrai, j'ai perdu tout le monde, alors je le réexplique. À cette époque-là, les gens ne savaient pas comment fonctionnait ni la peste, ni la famine, ni quoi que ce soit. On n'avait pas découvert le cycle de l'eau, on n'avait pas découvert la circulation atmosphérique, enfin voilà quoi. Et donc Dieu était vu derrière tous les phénomènes naturels. Derrière tout ce qui se passe de bizarre, les gens de l'époque voyaient la main de Dieu.
Et en fait, c'est là où c'est eux qui ont raison, et c'est là où on voit l'inspiration biblique. C'est que même dans des phénomènes naturels qui pour nous sont purement réductibles à des phénomènes scientifiques, eux arrivaient à avoir la grande trame morale de l'histoire, et de Dieu qui se révèle dans sa justice et sa miséricorde.
Donc, mettez-vous à leur place maintenant. Qu'est-ce qu'ils se sont dit ? Ils ont vu qu'il y avait une peste qui touchait un pays. Pour eux, cette peste, c'est forcément un châtiment infligé par Dieu, parce que tout simplement, ils ne peuvent pas l'expliquer autrement. Donc ils se disent : si la peste touche tout le monde, ça veut dire qu'une faute a été commise au niveau national. Vous voyez qu'il y a un certain sentiment de justice qui est ici. Et ils regardent le dernier événement national qui a eu lieu, et c'est un recensement.
Alors là, maintenant, on essaye de faire le lien entre une peste et un recensement. Pour nous, un recensement, ce n'est pas quelque chose de mauvais, parce que c'est avec ça qu'on peut faire des sécurités sociales ou des trucs comme ça. Mais à l'époque, un recensement, c'est un moyen d'augmenter les corvées et de pouvoir réquisitionner tout le monde pour la guerre. Enfin, ça veut dire quoi ? Dieu n'est pas venu fonder un empire militaire. Et vous avez Joab lui-même qui vous met en garde. C'est quand même curieux, parce que Joab, il n'est pas connu pour être le plus tendre. Donc, si vous voulez, quand Joab vous met en garde, vous savez que vous êtes en train d'outrepasser votre pouvoir.
C'est Dieu qui donne la victoire, et que vous ayez une armée nombreuse ou une armée petite, ça n'empêchera pas Dieu de vous donner la victoire. Donc, ce que ça veut dire derrière, c'est que David n'a pas confiance dans la capacité de Dieu de pouvoir sauver son peuple. Bref, il y a faute politique, il y a faute religieuse, d'où châtiment national, parce qu'il y a une solidarité entre le roi et le peuple. Le roi et le peuple, c'est la même chose, c'est le même lien : il y a un lien entre la tête et le corps.
Mais le texte ne s'arrête pas là. C'est déjà assez fin, mais vous voyez maintenant comment, de manière mystérieuse, brutalement, la peste s'arrête juste aux alentours de Jérusalem. Parce qu'il y a la prière de David, parce qu'il y a des étrangers, et que les étrangers, ils n'ont pas été recensés, et que les étrangers, ils n'y sont pour rien. C'est Sodome et Gomorrhe, mais mis à l'envers. Sodome et Gomorrhe, c'était des villes injustes qui avaient été sauvées — d'ailleurs, elles n'avaient pas été sauvées, mais Dieu avait pris soin de sauver le juste qui était l'hôte au sein de Sodome et Gomorrhe. Et là, de la même manière, Jérusalem, à cause du recensement, est une ville maintenant constituée de pécheurs, mais que Dieu sauve parce qu'il y a un juste, un innocent à l'intérieur, et que, ironie du sort, c'est un étranger.
Et c'est là où on se dit : quand même, la Bible, parole de Dieu. Et quitte à spoiler, d'ailleurs, c'est sur ce terrain-là que sera construit le temple de Jérusalem. Étonnant, non ? Toute cette histoire de peste, c'est beaucoup plus subtil qu'il n'y paraît.
Vous noterez, en passant, l'évolution du rôle de David tout au long de ce chapitre. Il est passé, début de chapitre, de la figure d'Adam — à cause du péché d'un seul, c'est la multitude qui a été constituée pécheresse — à la figure de Jésus, qui prend sur lui le péché du peuple pour le sauver. Et ainsi s'achève et ce chapitre, et le livre de Samuel.
Alors, concluons en essayant de résoudre le mystère de cette structure concentrique de notre épilogue. Eh bien, regardez. On a eu deux histoires de châtiment divin, une famine et une peste. Et dans les deux cas de figure, d'ailleurs, c'était à cause d'un roi, Saül et David ; mais dans les deux cas de figure, David participe à arrêter le châtiment divin en faisant, ou en faisant faire, des sacrifices : David prêtre. Ensuite, vous avez eu des listes de dignitaires pour exalter la puissance de l'armée de David, d'ailleurs pas tellement dans le nombre, mais plutôt dans la bravoure : cette fois-ci, c'est David roi. Et puis, au milieu de tout ça, vous avez eu deux prières, un psaume d'action de grâce et une prophétie : et cette fois-ci, c'est David prophète.
David prêtre, prophète et roi, qui accède dans cet épilogue à un statut quasi divin, un peu mystique, légendaire — même si l'épilogue a bien soin de vous montrer les petits accrocs dans la tunique royale de David : qui fait des sacrifices humains, qui est à l'origine de la peste, qui a peut-être volé la victoire de David et Goliath. Donc, David, c'est pas Dieu. David, c'est pas Jésus. N'empêche que derrière David, il y a l'ombre de Jésus. Souvenez-vous de la manière dont David a répondu à Absalom en tendant la joue droite.
Nous terminons par une prière. Je vous propose de terminer par un psaume. Vous savez que les psaumes sont attribués à David : tous les psaumes que vous avez entendus, il paraît qu'ils viennent de lui. Et un des psaumes que j'aime énormément, c'est le psaume 50, qui, paraît-il, a été composé par David au moment de son épisode avec Bethsabée, pour demander pardon à Dieu. La plus belle confession de foi d'un pécheur, et qui, je trouve, marche bien avec l'épisode d'aujourd'hui, parce qu'il est encore question d'un péché.
Psaume 50
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché. Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense.
Oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi. Contre toi, et toi seul, j'ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l'ai fait.
Ainsi, tu peux parler et montrer ta justice, être juge et montrer ta victoire. Moi, je suis né dans la faute, j'étais pécheur dès le sein de ma mère.
Mais tu veux au fond de moi la vérité, et dans le secret, tu m'apprends la sagesse.
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