Jour 137 ☾ — Jonas : le prophète en fuite
← J137 ☼ · 📋 Index · 🎙️ Écouter · J138 ☼ →
Résumé : Le frère Paul-Adrien ouvre le livre de Jonas, récit narratif et truculent au milieu des petits prophètes. Il situe d'abord les Assyriens et Ninive — un empire dont la cruauté inouïe terrorisait toute la Mésopotamie — et rappelle que Jonas a bien existé, prophète du royaume du Nord au temps de Jéroboam. Suit la lecture du chapitre 1 : la fuite vers Tarsis, la tempête, les marins païens plus pieux que le prophète, Jonas jeté à la mer et englouti par le grand poisson. Le commentaire montre en Jonas le premier missionnaire de la Bible, la barque comme laboratoire d'évangélisation, et le monstre marin comme figure de la mort. L'épisode s'achève par la prière de Jonas depuis les entrailles du poisson.
Introduction
Aujourd'hui, nous commençons un nouveau livre prophétique, un livre que vous connaissez peut-être, un livre narratif — cela fera une pause entre des livres sous forme de prose poétique —, un livre truculent : Jonas.
Jonas appartient aux douze petits prophètes et, à quelques années près, il appartient au même contexte qu'Amos et Osée. Mais à la différence d'Amos et d'Osée, qui prêchent contre le royaume du Nord, Jonas, lui, va prêcher aux Assyriens, il va prêcher à Ninive. C'est donc un livre totalement différent : il est narratif là où les autres sont en forme de prose, il part à l'étranger là où les autres ont une préoccupation patriotique et nationale, et c'est un livre tellement ironique, tellement acerbe, qu'il en devient drôle — ce que l'on ne dira ni d'Osée ni d'Amos.
Comme ce livre se lit bien, je ferai mon commentaire à la fin. Mais juste au début quand même, je voudrais bien expliquer qui sont les Assyriens, les Ninivites, à qui Jonas va parler, pour que tout le monde comprenne bien ce dont il s'agit dans ce texte.
Il y avait d'abord deux grands empires : l'Égypte, que vous connaissez, et les Hittites au nord, dans l'actuelle Turquie. Suite à une bataille, la bataille de Qadesh, qui les a laissés probablement exsangues, les deux grands empires se sont retirés, laissant une place libre au milieu, permettant aux cités-États d'éclore. C'est de ces cités-États que vont naître ensuite les royaumes qui nous intéressent : Édom, Moab et surtout Israël.
Oui, mais cela, c'était le temps que la place laissée par ces deux premiers empires soit comblée par d'autres empires, qui cette fois-ci viendront de la Mésopotamie, du Tigre et de l'Euphrate. Et vous aurez d'abord l'Assyrie, puis Babylone, et enfin la Perse. Du coup, on commence avec l'Assyrie, là où part prêcher Jonas. L'Assyrie, un tout petit peu plus au nord que Babylone, entre moins 900 et moins 600.
Les Assyriens, vous ne les connaissez pas, mais les Assyriens, c'était la terreur de toute la Mésopotamie. Ce sont eux qui ont inventé le concept de déportation de masse, de génocide, et la technique d'empaler des milliers de personnes pour frapper de terreur tous les voisins. Ils écorchaient vifs leurs opposants, ils les empalaient, et même chez eux, c'était par la violence que se réglaient les problèmes domestiques. Un coup d'amputation, un coup d'empalement. Enfin bref, c'était pas des barbares, c'était encore pire que ça : c'était des sanguinaires. Ils effrayaient de peur absolument tout le monde, au point que les autres envahisseurs furent appelés des libérateurs.
En fait, ce qui va se passer, c'est qu'au fur et à mesure, on va comprendre que la déportation de masse, frapper de terreur et la cruauté inouïe, ce n'était pas un moyen efficace de régner à long terme sur des empires. C'est comme ça qu'au fur et à mesure, la violence va s'adoucir. Mais là, c'est le premier empire : il n'y a aucune limite, mais vraiment aucune limite. Même les archéologues frissonnent et ont peur quand ils tombent sur des textes assyriens, tellement c'est violent.
Bref, la violence des Assyriens monte jusqu'à Yahvé, le Dieu d'Israël, qui envoie Jonas prêcher à Ninive. Ninive, c'est la grande ville qui deviendra la capitale assyrienne.
Jonas, il a existé : dans le deuxième livre des Rois, au chapitre 14. On lira ce passage, on apprendra que Jonas était prophète au temps du roi Jéroboam, qu'à cette époque-là il y avait eu une première guerre entre l'Assyrie et Aram, et que l'Assyrie avait gagné, mais qu'ils étaient sortis de là épuisés : il fallait qu'ils refassent leurs forces. Et c'est pendant cette accalmie, qui ne va pas durer, que Jonas est envoyé aux Ninivites pour leur dire de se convertir et d'arrêter d'être violents.
Alors, est-ce qu'ils vont se convertir ? On ne va pas spoiler la fin de Jonas, mais d'un point de vue historique, on peut quand même dire qu'il va y avoir ensuite une réforme militaire et que l'Assyrie va revenir encore plus puissante et encore plus violente.
En tout cas, ça vous donne cette phrase dans le deuxième livre des Rois : « Pendant cette accalmie, Jéroboam rétablit les limites d'Israël depuis l'entrée de Hamath jusqu'à la mer de la Plaine, selon la parole que le Seigneur, le Dieu d'Israël, avait prononcée par son serviteur Jonas le prophète, fils d'Amittaï, de Gath-Héfer. » Donc Jonas a existé, il a existé à la bonne période, et il était un prophète, un prophète même du nord d'Israël, précisément par là où vont arriver les Assyriens, ce qui lui donne une raison supplémentaire de les haïr. Sauf que, pas de chance pour lui, Dieu l'envoie prêcher précisément à ces Assyriens. Je dis « pas de chance pour lui » parce que Jonas n'a aucune envie d'y aller. Et pas parce qu'il a peur, mais parce qu'il espère que les Ninivites ne vont pas se convertir, pour que Dieu les détruise. Les Ninivites, ce sont les ennemis nationaux. D'où le livre que vous allez entendre.
Alors, est-ce que ce livre est historique ? Est-ce que l'histoire qui est racontée, de Jonas qui part prêcher à Ninive, est réelle ? Les historiens s'arrachent les cheveux. Il y a des incohérences, il y a un ton tellement ironique qu'on a envie de se dire que c'est autre chose qu'un récit historique. Et en attendant, il n'y a pas de raison particulière d'en douter : il y a certainement de l'exagération, mais il y a peut-être un substrat historique. En tout cas, pour Jésus, Jonas non seulement a prêché à Ninive, mais il est le modèle des prophètes : « Au jour du jugement dernier, les habitants de Ninive se lèveront et ils condamneront cette génération, car ils se sont convertis à la prédication de Jonas. Et il y a ici bien plus que Jonas. »
Bon, eh bien, avec ça, si jamais je ne vous ai pas donné envie d'entendre le début du livre de Jonas, moi, je rends mon tablier. Jonas, chapitres 1 et 2.
Lecture : Jonas 1
La parole du Seigneur fut adressée à Jonas, fils d'Amittaï : « Lève-toi. Va à Ninive, à Ninive la grande ville païenne, et proclame que sa méchanceté est montée jusqu'à moi. »
Jonas se leva, mais pour s'enfuir à Tarsis, loin de la face du Seigneur. Descendu à Jaffa, il trouva un navire en partance pour Tarsis. Il paya son passage et s'embarqua pour s'y rendre, loin de la face du Seigneur.
Mais le Seigneur lança sur la mer un vent violent. Il s'éleva une grande tempête, au point que le navire menaçait de se briser. Les matelots prirent peur. Ils crièrent chacun vers son dieu et, pour s'alléger, lancèrent la cargaison à la mer.
Or, Jonas était descendu dans la cale du navire. Il s'était couché et dormait d'un sommeil mystérieux. Le capitaine alla le trouver et lui dit : « Qu'est-ce que tu fais ? Tu dors ? Lève-toi, invoque ton dieu ! Peut-être que ce dieu s'occupera de nous pour nous empêcher de périr. »
Et les matelots se disaient entre eux : « Tirons au sort pour savoir à qui nous devons ce malheur. » Ils tirèrent au sort et le sort tomba sur Jonas. Ils lui demandèrent : « Dis-nous donc d'où nous vient ce malheur. Quel est ton métier ? D'où viens-tu ? Quel est ton pays ? De quel peuple es-tu ? »
Jonas leur répondit : « Je suis Hébreu, moi. Je crains le Seigneur, le Dieu du ciel, qui a fait la mer et la terre ferme. »
Les matelots furent saisis d'une grande peur et lui dirent : « Qu'est-ce que tu as fait là ? » Car ces hommes savaient, d'après ce qu'il leur avait dit, qu'il fuyait la face du Seigneur.
Ils lui demandèrent : « Qu'est-ce que nous devons faire de toi pour que la mer se calme autour de nous ? » Car la mer était de plus en plus furieuse. Il leur répondit : « Prenez-moi, jetez-moi à la mer, pour que la mer se calme autour de vous. Car je le reconnais, c'est à cause de moi que cette grande tempête vous assaille. »
Les matelots ramèrent pour regagner la terre, mais sans y parvenir, car la mer était de plus en plus furieuse autour d'eux. Ils invoquèrent alors le Seigneur : « Ah, Seigneur, ne nous fais pas mourir à cause de cet homme et ne nous rends pas responsables de la mort d'un innocent, car toi, tu es le Seigneur : ce que tu as voulu, tu l'as fait. »
Ils prirent Jonas et le jetèrent à la mer. Alors la fureur de la mer tomba. Les hommes furent saisis de crainte devant le Seigneur et lui offrirent un sacrifice accompagné de vœux.
Le Seigneur donna l'ordre à un grand poisson d'engloutir Jonas. Jonas demeura dans les entrailles du poisson trois jours et trois nuits.
Commentaire
Et hop, on s'arrête là. J'ai gardé la fin du chapitre 2 pour la prière finale, parce que dans le ventre du poisson, Jonas va se mettre à prier, et elle est magnifique, et ce sera notre prière conclusive, parce que je ne ferai pas mieux.
Maintenant, reprenons ce que vous venez d'entendre. Ça commence avec un prophète qui n'a pas du tout envie de prophétiser et qui part à l'extrême opposé de l'endroit où il devrait aller. Le lieu dont il est question, Tarsis, à ce qu'il paraît, ça se situe du côté de l'Espagne. Peut-être avait-il peur d'aller en Assyrie — et d'après ce que je vous ai dit en introduction, on comprendrait —, mais on apprendra au chapitre 4 que la véritable raison, c'est qu'il haïssait les Assyriens et qu'il ne voulait pas qu'ils soient épargnés. À sa décharge, que Dieu veuille sauver les nations non-juives était une idée révolutionnaire pour l'époque.
Enfin, vous pouvez vous moquer de Jonas — et tout le monde se moque allègrement de Jonas, et c'est vrai qu'il y a quelque chose de risible chez Jonas. N'empêche que dans la Bible, c'est lui le premier missionnaire, c'est lui le tout premier prophète qui quitte tout, contraint et malgré lui, mais quand même qui le fait, pour aller dans un pays étranger qu'il hait, pour leur proposer le salut. Après, on peut dire tout ce qu'on veut de lui, mais ça, il faut quand même le dire à sa décharge.
Bon, ce qui ne va pas quand même, c'est qu'on ne peut pas dire que Jonas brûle d'amour pour Dieu. Enfin, par trois fois, le texte nous dit qu'il essaye de fuir, et finalement, il faut que ce soient des marins païens, qui semblent être de plus pieux et de plus grands croyants que le prophète, pour remettre les choses dans l'ordre.
En fait, cette histoire de barque, avec des païens qui finissent par rendre grâce au Dieu d'Israël, et qui sont de bonne composition du début à la fin : ils interrogent leurs dieux, ils sont pris de crainte, ils vont même jusqu'à demander pardon, au verset 14 :
« Ah, Seigneur, ne nous fais pas mourir à cause de cet homme et ne nous rends pas responsables de la mort d'un innocent. »
Et à la fin, ils rendent grâce à Dieu. Ça, quand même, Jonas aurait pu se dire qu'un païen, ça pouvait être ça aussi. Malgré tout leur paganisme, ils sont de plus grands croyants que les Israélites. Et cette barque, c'est un laboratoire réduit dans lequel Dieu a voulu faire expérimenter l'évangélisation à Jonas. Comme s'il lui disait : « C'est ça, l'évangélisation, c'est amener des gens de bonne volonté à la connaissance de Dieu. » Ce que d'ailleurs Jonas ne fait pas dans la barque. Si vous voulez, c'est quand même tellement révolutionnaire, cette affaire, que la prochaine fois que vous entendrez parler de ça, il faudra attendre les apôtres, Jésus.
Bon, en attendant, Jonas, quand même, ça mérite d'être dit : Jonas accepte de donner sa vie pour sauver les païens. Il dit : « Eh bien, très bien, jetez-moi à la mer. » Donc, si vous voulez, ça fait quand même une ou deux raisons qui justifient le fait que Jésus cite Jonas en exemple.
Bon, Jonas est jeté à la mer, arrive la grande baleine qui l'avale. Sauf qu'il n'y a pas de baleine dans la Méditerranée. Mais on s'en fiche : littéralement, d'ailleurs, c'est « le grand poisson ». Et derrière cette image de grand poisson, vous pouvez avoir un de ces monstres primordiaux en tête. Par exemple, Béhémoth ou Rahab. Ou plus vraisemblablement, Léviathan. Ces monstres primitifs dont parle Job, ces monstres issus du chaos primordial, qui vivent dans les eaux, symbole de la mort. Ici, c'est plus qu'un grand poisson : c'est la mort personnifiée. C'est le dragon, c'est le mal, c'est le diable. Un monstre que l'on retrouvera d'ailleurs dans un autre livre, dans le livre de Tobie.
Bon, chose promise, chose due. En guise de prière, la fin du chapitre 2. Et écoutez, à la fin, si Dieu exauce la prière de Jonas. Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.
Prière
Le Seigneur donna l'ordre à un grand poisson d'engloutir Jonas. Jonas demeura dans les entrailles du poisson trois jours et trois nuits. Et depuis les entrailles du poisson, il pria le Seigneur son Dieu. Il disait :
« Dans ma détresse, je crie vers le Seigneur, et lui me répond. Du ventre des enfers, j'appelle : tu écoutes ma voix.
Tu m'as jeté au plus profond. J'étais au plus profond du cœur des mers, et le flot m'a cerné. Tes ondes et tes vagues ensemble ont passé sur moi.
Et je dis : me voici rejeté de devant tes yeux. Pourrais-je revoir encore ton temple saint ?
Les eaux m'ont assailli jusqu'à l'âme, l'abîme m'a cerné, les algues m'enveloppent la tête. À la racine des montagnes, je descendis au pays dont les verrous m'enfermaient pour toujours.
Retire ma vie de la fosse, Seigneur mon Dieu. Quand mon âme en moi défaillait, je me souvins du Seigneur, et ma prière parvint jusqu'à toi, dans ton temple saint.
Les servants des vaines idoles perdront leur faveur. Mais moi, au son de l'action de grâce, je t'offrirai des sacrifices. J'accomplirai les vœux que j'ai faits. Au Seigneur appartient le salut. »
Alors le Seigneur parla au poisson, et celui-ci rejeta Jonas sur la terre ferme.
← J137 ☼ · 📋 Index · 🎙️ Écouter · J138 ☼ →