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Jour 138 ☾ — Jonas : prophète malgré lui

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Résumé : Suite et fin du livre de Jonas : le prophète prêche enfin à Ninive, et dix mots suffisent à convertir cent vingt mille païens, du roi jusqu'aux bêtes. Mais Jonas, furieux de voir Dieu renoncer au châtiment, s'installe à l'est de la ville pour attendre une destruction qui ne viendra pas, et Dieu lui donne la leçon du ricin. Le frère Paul-Adrien souligne la fécondité surprenante de la prédication, la manière dont Dieu rejoint chaque peuple par ce qui lui parle, et le reproche adressé aux prophètes eux-mêmes : leur chauvinisme religieux. Jonas révèle un Dieu universel, tendre pour toutes les nations. L'épisode s'achève par une prière de demande de pardon pour notre étroitesse d'esprit.

Introduction

Jonas, suite et fin. Le récit est tellement truculent qu'il n'a pas besoin d'introduction. Et avouez qu'entre deux livres prophétiques écrits en prose, ce petit livre de Jonas est un bijou qui fait du bien. Ça aère la lecture.

Lecture : Jonas 3-4

La parole du Seigneur fut adressée de nouveau à Jonas : « Lève-toi, va à Ninive, la grande ville païenne, et proclame le message que je te donne sur elle. » Jonas se leva et partit pour Ninive, selon la parole du Seigneur.

Or, Ninive était une ville extraordinairement grande : il fallait trois jours pour la traverser. Jonas la parcourut une journée à peine, en proclamant : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite ! »

Aussitôt, les gens de Ninive crurent en Dieu. Ils annoncèrent un jeûne et tous, du plus grand au plus petit, se vêtirent de toile à sac.

La chose arriva jusqu'au roi de Ninive. Il se leva de son trône, quitta son manteau, se couvrit d'une toile à sac et s'assit sur la cendre. Et il fit crier dans Ninive ce décret du roi et de ses grands : « Hommes et bêtes, gros et petit bétail, ne goûteront à rien, ne mangeront pas et ne boiront pas. Hommes et bêtes, on se couvrira de toile à sac, on criera vers Dieu de toute sa force. Chacun se détournera de sa conduite mauvaise et de ses actes de violence. Qui sait si Dieu ne se ravisera pas et ne se repentira pas, s'il ne reviendra pas de l'ardeur de sa colère ? Et alors nous ne périrons pas. »

En voyant leur réaction et comment ils se détournaient de leur conduite mauvaise, Dieu renonça au châtiment dont il les avait menacés.

Jonas trouva la chose très mauvaise et se mit en colère. Il fit cette prière au Seigneur : « Ah, Seigneur, je l'avais bien dit lorsque j'étais encore dans mon pays ! C'est pour cela que je m'étais d'abord enfui à Tarsis. Je savais bien que tu es un Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d'amour, renonçant au châtiment. Eh bien, Seigneur, prends ma vie ! Mieux vaut pour moi mourir que vivre. »

Le Seigneur lui dit : « As-tu vraiment raison de te mettre en colère ? »

Jonas sortit de Ninive et s'assit à l'est de la ville. Là, il fit une hutte et s'assit dessous, à l'ombre, pour voir ce qui allait arriver dans la ville.

Le Seigneur Dieu donna l'ordre à un arbuste, un ricin, de pousser au-dessus de Jonas pour donner de l'ombre à sa tête et le délivrer ainsi de sa mauvaise humeur. Jonas se réjouit d'une grande joie à cause du ricin.

Mais le lendemain, à l'aube, Dieu donna l'ordre à un ver de piquer le ricin, et celui-ci se dessécha. Au lever du soleil, Dieu donna l'ordre au vent d'est de brûler, et Jonas fut frappé d'insolation. Se sentant défaillir, il demanda la mort et ajouta : « Mieux vaut pour moi mourir que vivre. »

Dieu dit à Jonas : « As-tu vraiment raison de te mettre en colère au sujet de ce ricin ? » Il répondit : « Oui, j'ai bien raison de me mettre en colère, jusqu'à souhaiter la mort. »

Le Seigneur répliqua : « Toi, tu as pitié de ce ricin qui ne t'a coûté aucun travail et que tu n'as pas fait grandir, qui a poussé en une nuit et en une nuit a disparu. Et moi, comment n'aurais-je pas pitié de Ninive, la grande ville, où, sans compter une foule d'animaux, il y a plus de cent vingt mille êtres humains qui ne distinguent pas encore leur droite de leur gauche ? »

Commentaire

Le plus ridicule des prophètes, qui est en même temps le plus grand des prophètes. Parce que quand même, qui a le meilleur rendement dans la Bible, sinon Jonas ? Enfin, sa prédication, ça se résume à dix mots : « Encore quarante jours et Ninive sera détruite. » Probablement que Jonas se perd dans les faubourgs, parce que Ninive n'était pas non plus si grande qu'il faille trois jours. Et probablement aussi que Jonas n'avait pas de porte-voix et qu'il devait être perdu dans un marché local. Peu importe : cent vingt mille personnes se convertissent du jour au lendemain. Qui dit mieux ?

Première leçon : il ne faut pas avoir peur de prêcher. Et il ne faut pas penser que les gens à qui nous prêchons ne sont pas intéressés. Vous savez, bien souvent, c'est nous-mêmes qui avons peur de prêcher. Et je ne dis même pas prêcher dans la rue, mais simplement dire à la machine à café, pendant le temps de pause au travail, qu'on est chrétien. Déjà, rien que ça, ça nous paraît tellement difficile qu'on n'y arrive pas. Alors, qu'on ne se moque pas de Jonas.

Mes notes de bas de page disent d'ailleurs à ce propos que « Ninive était une ville extraordinairement grande » se dit en hébreu « une grande cité appartenant à Dieu ». Peut-être que cette cité païenne, Dieu se l'était mise de côté.

Toujours est-il qu'aussitôt, le roi fait publier un décret :

Hommes et bêtes, gros et petit bétail, ne goûteront à rien, ne mangeront pas et ne boiront pas.

Jeûne intégral et jeûne sincère, où on voit les gens porter le cilice et, sous le sac et la cendre, demander pardon. Ça vous a donné les cendres du mercredi des Cendres. Un repentir sincère qui, malheureusement, n'a pas dû durer longtemps, parce que bien vite après, l'Assyrie va retourner à ses penchants mauvais de violence. Mais en tout cas, le repentir est là.

Et voilà que nos Assyriens, connus pour leur violence, voilà que leur roi leur demande de crier avec violence : « On criera vers Dieu de toute sa force », littéralement : « que chacun crie vers Dieu avec violence ».

Note de bas de page encore — et je trouve qu'elles sont drôles et qu'elles ont raison. Dieu amène à la conversion les guérisseurs et les médiums à partir de leur amour du surnaturel. Il amène à la conversion les athées à partir de leur amour pour la science. Et ici, il amène à la conversion les Ninivites à partir de leur amour pour la violence. Ah, ça leur plaît, aux Ninivites, de pouvoir crier, de pouvoir avoir de la cendre et un sac sur la tête. Ça leur parle. Vous savez, dans l'évangélisation, il ne faut pas trop se poser de questions : il faut prendre les gens par là où la spiritualité leur parle. Bon, ben là, c'était le goût pour les films d'horreur de la part des Ninivites. Bon, ben voilà quoi : Dieu leur a proposé un autre film d'horreur qui leur plaisait encore plus.

Sauf que voilà, notre bon Jonas, il a prêché la destruction de Ninive. Et si jamais il y a une chose qu'il attend, lui, l'ennemi de l'empire assyrien, c'est que ça se réalise. Et c'est pour ça qu'il s'est installé en haut : c'est pour contempler la destruction quand elle va arriver, c'est pour être aux premières loges. Mais grosse déception pour Jonas. Ah, c'est vraiment la grosse déception. Regardez cette prière de Jonas :

Ah, Seigneur, je l'avais bien dit lorsque j'étais encore dans mon pays.

Le petit chauvinisme, le petit provincialisme du prophète qui refuse de voir plus loin que son pré carré.

C'est pour cela que je m'étais d'abord enfui à Tarsis, parce que je savais bien que tu es un Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d'amour, renonçant au châtiment.

Là, en fait, Jonas est en train de se dire qu'il a misé sur le mauvais cheval. C'est presque qu'il a honte de Dieu, parce qu'il se dit que ce n'est pas un Dieu comme ça qui va aller défendre son pays. Et ceci dit, avant de se moquer de Jonas, on peut le comprendre. Sauf que la réponse qui va avec : « Eh bien, Seigneur, prends ma vie, mieux vaut pour moi mourir que de vivre. » Le sens de la mesure et de la proportion… Mais j'adore ça ! En tout cas, on est quand même loin d'Abraham, qui avait intercédé pour Sodome et Gomorrhe. Et on est loin de Moïse qui, sur une montagne, avait aussi intercédé pour la miséricorde envers les pécheurs.

D'où cette histoire avec la plante de ricin. Le ricin, littéralement en hébreu, ça veut dire « la plante qui vous fait vomir ». Alors, je ne sais pas s'il y a un lien avec le monstre marin qui avait vomi Jonas, mais il est plus probable qu'il soit fait ici allusion à l'égocentrisme d'Israël. Un égocentrisme et un narcissisme tels qu'il donne la nausée et qu'il donne envie de vomir. Aux Hébreux, il ne leur suffit pas que Dieu les bénisse : il faut encore que Dieu maudisse les autres.

Et il y a quand même quelque chose d'extraordinaire dans tout ça. C'est que, si vous voulez, l'Ancien Testament est plein de pages bibliques remplies de violences et de sang. D'accord. Et vous avez entendu les prophètes qui passent leur temps à crier, à râler et à attraper les Israélites en leur disant : « Dieu va se venger, Dieu va se mettre en colère. » Et au milieu de tout ça, vous avez cette histoire où Dieu envoie un prophète récalcitrant prêcher à un peuple païen, mais de meilleure composition que les Israélites. Et c'est là, c'est dans ce livre-là que Dieu choisit de vous révéler qu'il n'est pas seulement le Dieu des Israélites, mais qu'il est le Dieu de la terre entière, qu'il est le Dieu des nations et même des païens. Et là, l'idée de Dieu qui gagne en universalisme en même temps qu'il exprime sa tendresse pour tout le monde… Eh bien, Jonas, c'est une masterclass. On croit que c'est un livre qui est drôle ; ce n'est pas un livre qui est drôle, c'est un livre qui est génial, quand même. Ce livre de Jonas, c'est un ovni.

Avec Amos, avec Osée, on a vu comment Dieu en avait marre et des rois et du peuple israélite qui faisait n'importe quoi dans la prostitution et dans l'exploitation économique. Mais maintenant, ce sont même les prophètes qui en prennent plein pour leur grade. Derrière Jonas ici, c'est Dieu qui se moque d'Amos, qui se moque d'Osée, qui se moque de tous les autres qui vont venir par derrière. Ça ne veut pas dire que ce qu'a dit Amos, Osée, et ce que vont dire les autres est faux, mais c'est Dieu qui est aussi en train de leur dire : « Mais voyez plus large que vous, il y a d'autres peuples qui existent en dehors d'Israël. » Et c'est comme s'il disait aux prophètes d'Israël : « Mais il y en a marre de votre chauvinisme et de votre provincialisme ! Il y a autre chose qui existe aussi dans le monde que le salut d'Israël et de cette petite nation. » Enfin voilà quoi, la religion d'Israël, ce n'est pas la religion d'un pays, c'est censé être autre chose, c'est censé être une religion universelle, et les Israélites sont censés être un phare pour toutes les nations. C'est pour ça qu'il envoie Jonas à Ninive.

Et vous voyez, Jonas, mais c'est nous aussi : chaque fois qu'on ne va pas évangéliser parce qu'on préfère que les musulmans restent musulmans, que les athées restent athées et que les juifs restent juifs, c'est Dieu qui nous dit : « Mais il y en a marre de votre provincialisme religieux ! Vous croyez que la religion vous appartient ? Vous croyez que je vous ai donné ma parole pour que vous établissiez votre petit pré carré ? »

Nous terminons par une prière.

Prière

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

Seigneur, nous te demandons pardon pour notre étroitesse d'esprit. Nous te demandons pardon pour notre provincialisme. Nous te demandons pardon pour notre chauvinisme. Nous te demandons pardon parce que nous mettons nos petits problèmes, notre petit confort et nos petits soucis quotidiens avant ta grande œuvre, Seigneur.

Nous nous lamentons sur ce qui ne va pas entre notre cuisine et notre salle à manger, sur ce ricin qui meurt, et nous ne pleurons pas sur les gens qui, devant notre porte, voudraient te connaître et qui ne vont pas bien.

Seigneur, nous ne valons pas mieux que Jonas. Pardonne-nous, Seigneur. Ne renonce pas à nous envoyer. Ne renonce pas à nous mettre des bâtons dans les roues pour que nous puissions tomber et, en tombant, nous retrouver comme Jonas dans une ville que nous n'avons pas choisie, à prêcher à un peuple que nous n'avons pas choisi, mais à dire au monde entier que tu es le seul Dieu, que tu es l'unique, un Dieu lent à la colère, plein d'amour et de vérité.

Seigneur, tu es Dieu. On ne vaut pas grand-chose, Seigneur, mais nous t'aimons, et nous te demandons de prendre patience. Ne te lasse pas de nous.

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.


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