Jour 159 ☾ — Dieu au bord de la rupture… mais pas du renoncement
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Résumé : Le frère Paul-Adrien ouvre le chapitre 12 de Jérémie comme une porte sur l'intimité du dialogue entre Dieu et son prophète : ce n'est plus l'oracle général contre Juda, c'est une véritable querelle de couple. Jérémie fait le procès de Dieu — pourquoi les méchants prospèrent-ils ? — et tente même de le vexer pour réveiller sa colère ; Dieu répond par sa propre plainte, celle d'un maître de maison qui a délaissé son héritage. Le chapitre 13 donne ensuite le signe de la ceinture de lin enfouie près de l'Euphrate et retrouvée pourrie, image de l'orgueil de Juda et de Jérusalem. L'épisode s'achève sur les invectives adressées en face au roi et à la reine-mère, puis sur le psaume 119.
Introduction
Alors là, c'est un très joli chapitre, le chapitre 12 qui va commencer. Parce que, vous savez, avant on était dans les oracles contre Juda, des oracles qui sont assez généraux, alors on a un peu l'impression de revivre toujours la même chose, les mêmes critiques, on se dit : qu'est-ce qu'il y a de nouveau ? C'est où, la progression ? Parfois on trouve ça génial, parfois on a le sentiment d'une redite. C'est compliqué.
Là, vous plongez dans l'intimité du dialogue entre Dieu et son prophète. Donc en fait, vous êtes au plus haut sommet de la mystique religieuse. Et c'est loin de ce qu'on imagine comme dialogue. Peut-être qu'on a une idée de la mystique avec sainte Thérèse de Lisieux, où on dit de belles choses. On imagine peut-être la mystique comme une sorte de grande poésie, de grand poème d'amour — ce que c'est aussi. Mais là, ça vous montre autre chose que simplement de la poésie dans la relation amoureuse qu'on peut avoir avec Dieu. Là, la mystique avec Jérémie, c'est à la fois extrêmement émouvant et, en même temps, ça décape.
Enfin, le chapitre commence par une querelle de couple entre Dieu et son prophète. Jérémie n'est pas du tout content. Et en même temps, on peut le comprendre, parce que lui, au chapitre précédent, il vient quand même d'apprendre qu'il y avait des complots contre lui. Donc il dit à Dieu : mais c'est quoi, cette affaire ? Moi, je n'ai pas signé pour ça. Ça commence par « Tu es trop juste, Seigneur, pour que je te fasse un procès. » Ça, ça veut quand même dire : je vais te faire un procès, parce que moi, je ne suis pas du tout d'accord avec ce qui est en train de m'arriver. « Pourtant, je parlerai contre toi de jugement. Pourquoi le chemin des méchants est-il prospère ? » Donc : pourquoi est-ce que pour ceux qui en veulent à ma vie, tout va bien ? Et pourquoi est-ce que moi, je vais devoir souffrir ? Ça, c'est ce que vous allez entendre juste à l'instant, chapitre 12. Et puis, chapitre 13, vous aurez ce beau geste prophétique de la ceinture pourrie.
Lecture : Jérémie 12-13
Tu es trop juste, Seigneur, pour que je te fasse un procès. Pourtant, je parlerai contre toi de jugement. Pourquoi le chemin des méchants est-il prospère ? Pourquoi sont-ils paisibles, tous les traîtres ? Tu les plantes, ils s'enracinent, ils vont bien et ils portent du fruit. Tu es près de leur bouche et loin de leur cœur.
Mais toi, Seigneur, tu me connais, tu me vois, tu scrutes mon cœur, il est avec toi. Traîne-les à l'abattoir comme des moutons, réserve-les pour le jour du massacre. Combien de temps encore la terre sera-t-elle en deuil et toute l'herbe des champs desséchée ? Les bêtes et les oiseaux ont disparu à cause de la malice de ces habitants qui disaient : « Dieu ne voit pas notre avenir. »
Si la course avec des coureurs te fatigue, comment rivaliseras-tu avec des chevaux ? S'il te faut un pays en paix pour être confiant, comment feras-tu dans les maquis du Jourdain ? Oui, même tes frères et la maison de ton père, même eux te trahissent, même eux parlent sans retenue derrière toi. Ne les crois pas quand ils te diront de bonnes paroles.
J'ai abandonné ma maison, délaissé mon héritage, livré ma bien-aimée à la poigne de ses ennemis. Mon héritage a été pour moi comme un lion dans la forêt. Contre moi, il a donné de la voix, aussi l'ai-je détesté. Mon héritage est pour moi un étrange rapace, et contre lui font cercle les autres rapaces. Allez, rassemblez toutes les bêtes sauvages et qu'elles viennent le dévorer.
De nombreux pasteurs ont saccagé ma vigne, piétiné la part qui me revient. Ils ont changé ma part délicieuse en solitude désolée. Ils l'ont réduite en lieu désolé. La voici devant moi, en deuil et désolée. Tout le pays est désolé, et personne ne prend cela à cœur.
Sur toutes les hauteurs du désert s'avancent les dévastateurs. C'est l'épée du Seigneur qui dévore. D'une extrémité à l'autre de la terre, plus de paix pour aucun être de chair. Ils ont semé du blé, ils moissonnent des ronces. Ils se sont fatigués, ils n'en profitent pas. Ils sont confus de leur récolte, à cause de l'ardente colère du Seigneur.
Ainsi parle le Seigneur : « Tous mes mauvais voisins qui ont touché à l'héritage dont j'ai fait hériter mon peuple Israël, je vais les arracher de leur sol. J'arracherai du milieu d'eux la maison de Juda. Mais après les avoir arrachés, je reviendrai à ma tendresse pour eux. Et je les ferai revenir, chacun dans son héritage, chacun dans son pays. Et s'ils apprennent bien les chemins de mon peuple, jurant par mon nom : "Le Seigneur est vivant", comme ils ont appris à mon peuple à jurer par le dieu Baal, alors ils seront… Mais s'ils n'écoutent pas, j'arracherai cette nation-là pour la faire périr. » Oracle du Seigneur.
Ainsi m'a parlé le Seigneur : « Va, tu achèteras une ceinture de lin et tu la mettras sur tes reins. Évite de la tremper dans l'eau. » Selon la parole du Seigneur, j'ai acheté une ceinture et je l'ai mise sur mes reins.
De nouveau, la parole du Seigneur me fut adressée : « Avec la ceinture que tu as achetée et que tu portes sur les reins, lève-toi, va jusqu'à l'Euphrate, et là-bas, cache-la dans la fente d'un rocher. » Je suis donc allé la cacher près de l'Euphrate, comme le Seigneur me l'avait ordonné.
Longtemps après, le Seigneur m'a dit : « Lève-toi, va jusqu'à l'Euphrate et reprends la ceinture que je t'avais ordonné de cacher là-bas. » Je suis donc allé jusqu'à l'Euphrate, j'ai creusé et j'ai repris la ceinture de l'endroit où je l'avais cachée. Et voici : la ceinture était pourrie, hors d'usage.
Alors la parole du Seigneur me fut adressée : « Ainsi parle le Seigneur : voilà comment je ferai pourrir l'immense orgueil de Juda et de Jérusalem. Ce peuple mauvais qui suit les penchants de son cœur endurci, et qui marche à la suite d'autres dieux pour les servir et se prosterner devant eux, il deviendra pareil à cette ceinture hors d'usage. En effet, de même qu'un homme s'attache une ceinture autour des reins, de même je m'étais attaché toute la maison d'Israël et toute la maison de Juda — oracle du Seigneur — pour qu'elle soit mon peuple, mon renom, ma louange et ma parure. Mais elles n'ont pas écouté. »
Tu leur diras cette parole : « Ainsi parle le Seigneur, le Dieu d'Israël : toute cruche peut être remplie de vin. » Ils te diront : « Ne savons-nous pas que toute cruche peut être remplie de vin ? » Alors tu leur diras : « Ainsi parle le Seigneur : tous les habitants de ce pays, les rois qui siègent sur le trône de David, les prêtres, les prophètes et les habitants de Jérusalem, je vais les remplir d'ivresse, puis je les briserai chacun contre son frère, les pères et les fils tous ensemble — oracle du Seigneur. Je serai sans pitié, sans merci, sans compassion pour les détruire. »
Écoutez, tendez l'oreille, ne vous pavanez pas, car le Seigneur parle. Rendez gloire au Seigneur votre Dieu avant qu'il ne fasse venir les ténèbres, avant que vos pieds ne s'entrechoquent dans la montagne du crépuscule. Vous attendrez la lumière : il la changera en ombre de mort, la transformera en sombre nuée. Si vous n'écoutez pas, mon âme pleurera en secret sur votre orgueil. Mes yeux, tout en pleurs, ruisselleront de larmes, car le troupeau du Seigneur est emmené captif.
Dites au roi et à la reine mère : « Abaissez-vous jusqu'à terre, car elle est tombée de votre tête, la couronne qui faisait votre splendeur. » Les villes du Néguev sont fermées, et personne qui les ouvre. Tout Juda a été déporté, entièrement déporté.
Lève les yeux et vois ceux qui viennent du nord. Où est-il, le troupeau qui te fut confié, les brebis de ta splendeur ? Que diras-tu quand on t'imposera ceux que tu avais instruits, des disciples qui deviendront tes chefs ? Ne seras-tu pas saisie de douleur, comme une femme qui accouche ?
Alors, si tu dis en ton cœur : « Pourquoi tout cela m'arrive-t-il ? » C'est à cause de l'immensité de ta faute. Les pans de ta robe ont été retroussés et tu as subi violence.
Un Éthiopien peut-il changer de peau ? Une panthère, changer de pelage ? Et vous pourriez faire le bien, vous, habitués au mal ? Je vous disperserai comme la paille qui s'en va au souffle du désert. Tel sera ton sort, la part que je mesurerai pour toi — oracle du Seigneur — toi qui m'as oublié pour faire confiance aux mensonges.
Moi aussi, je relèverai les pans de ta robe sur ton visage, et ta honte sera vue. Tes adultères, tes hennissements de plaisir, tes ignobles prostitutions sur les collines, dans les campagnes, tes horreurs, je les ai vues. Malheur à toi, Jérusalem, tu es impure ! Et pour combien de temps encore ?
Commentaire
Je reprends les plaintes de Jérémie, début du chapitre 12. « Pourquoi le chemin des méchants est-il prospère ? » Pourquoi est-ce que pour ceux qui en veulent à ma vie, tout va bien ? Et pourquoi est-ce que moi, je vais devoir souffrir ? Donc là, c'est Jérémie qui dit à Dieu : moi, je ne suis pas du tout d'accord pour me laisser faire. Je ne m'appelle pas Jésus, à être amené comme ça, comme un agneau à l'abattoir, et à demander simplement pardon. S'il faut râler, Dieu, tu vas m'entendre râler.
Là, je vous disais que ce n'était pas encore le sommet de la Révélation. Mais en même temps, voilà, quoi : Jérémie, c'est un homme. Qui se serait laissé faire ? Personne.
Et donc là, vous aviez Jérémie, le prophète, qui essayait d'émouvoir Dieu, de l'énerver, en lui disant : voilà, fais quelque chose, montre que c'est toi le chef, montre que c'est toi le Dieu des armées. Vous aviez cette très belle phrase :
S'il te faut un pays en paix pour être confiant, comment feras-tu dans les maquis du Jourdain ?
Ça veut dire quoi ? Est-ce que tu as un petit Dieu, au point de ne pouvoir être à l'aise et en paix que quand tout va bien ? Tu n'es pas capable de te défendre ? C'est quoi, ce Dieu de pacotille ? C'est le prophète qui essaye de vexer Dieu pour que Dieu, en réveillant sa colère, finisse par protéger son prophète. C'est très beau, c'est très touchant, et je suis désolé de le dire : on en est tous là.
Et alors après, on avait la réponse de Dieu, qui était encore plus extraordinaire. Cette fois-ci, ce n'étaient plus les plaintes du prophète, c'étaient les plaintes du Seigneur lui-même.
J'ai abandonné ma maison, délaissé mon héritage. Mon héritage a été pour moi comme un lion dans la forêt.
Enfin, tout le monde est au bout de sa vie, là. Le prophète est au bout de sa vie, Dieu est au bout de sa vie. Bon, eh bien, la mystique, c'est ça aussi. Sauf que la mystique dépressive, ça n'aura pas duré très longtemps. Juste après, le prophète et Dieu, à force de se chauffer l'un l'autre, finissent par reprendre du poil de la bête, et on repart sur les invectives.
Et à la fin du chapitre 13, on retrouve tout ce beau monde, Dieu et son prophète, devant la famille royale. Remontés à bloc :
Dites au roi et à la reine mère : « Abaissez-vous jusqu'à terre, car elle est tombée de votre tête, la couronne qui faisait votre splendeur. »
Et c'est ça, la mystique aussi. Enfin, regardez comment Jérémie insulte la reine mère — mais en face d'elle. Verset 27 :
Tes adultères, tes hennissements de plaisir, tes ignobles prostitutions, tout cela, je l'ai vu. Malheur à toi, Jérusalem, tu es impure ! Et pour combien de temps encore ?
Ça, ça veut dire : vos jours sont comptés, Dieu va tous vous tuer. Là, on termine carrément par une malédiction.
Nous terminons par le psaume. Ça vaudra peut-être mieux, parce qu'on ne sait pas très bien quoi dire après ce chapitre. On termine par le psaume qu'on n'avait pas pu lire à la fin du premier épisode.
Psaume 119
Dans ma détresse, j'ai crié vers le Seigneur, et lui m'a répondu. Seigneur, délivre-moi de la langue perfide, de la bouche qui ment.
Que t'infliger, langue perfide, et qu'ajouter encore ? La flèche meurtrière du guerrier et la braise des genêts.
Malheur à moi : je dois vivre en exil et camper dans un désert. Trop longtemps, j'ai vécu parmi ces gens qui haïssent la paix. Je ne veux que la paix, mais quand je parle, ils cherchent la guerre.
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