Jour 190 ☾ — Isaïe : Un appel brûlant au cœur du Temple
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Résumé : Dans cet épisode, le frère Paul-Adrien achève le prologue du livre d'Isaïe avec le chant de la vigne (chapitre 5), la série des malheurs adressés aux élites d'Israël, puis la grande vision du Temple et l'appel du prophète (chapitre 6). L'introduction déplie l'allégorie de la vigne — terrain fertile, pierres retirées, cépage noble, tour de garde, pressoir — et le retournement brutal de la chanson d'amour en jugement. Le commentaire souligne que la vocation d'Isaïe n'arrive qu'au sixième chapitre : le prophète a d'abord entendu le message avant de voir la gloire de Dieu, si bien que la vraie question n'est pas « qui accepterait d'être prophète ? » mais « qui accepterait de dire cela ? ». La mission reçue n'est pas un appel à la repentance mais un endurcissement annoncé, jusqu'à la destruction totale — sauf une souche, qui est une semence sainte.
Introduction
Nous continuons notre introduction générale dans le livre d'Isaïe. Nous sommes dans les premiers chapitres qui constituent comme une sorte de prologue, lequel va gentiment prendre une tournure plus personnelle, puisque vous aurez enfin l'appel d'Isaïe, mais qui est gentiment préparé par des textes bien connus : le chapitre 5, notamment le chant de la vigne, et ensuite l'appel d'Isaïe, chapitre 6.
Quelques petites remarques d'abord. Je commence avec le chant de la vigne, que vous allez entendre. Une chanson d'amour déstabilisante, qui commence comme une chanson amoureuse, un genre poétique bien reconnaissable dans la tradition biblique. On a l'impression d'entendre le Cantique des cantiques. On reconnaît derrière la vigne Israël, planté par Dieu, c'est-à-dire choisi, qui symbolise l'Alliance, un peuple choyé, cultivé.
Ici, le vigneron — Dieu — fait tout ce qui est humainement possible. Il choisit un terrain fertile : la Terre promise. Il enlève les pierres : on pense peut-être au nom de Dieu, on pense aux nations païennes qu'il y avait avant l'entrée en Terre promise. Il plante un cépage noble : on pense à l'installation des tribus dans la Terre promise. Il construit une tour : la protection, la Torah qui doit garder le peuple. Il construit un pressoir : le Temple, duquel on attend un fruit, une œuvre de justice. Tout ça vous donnera plus tard la parabole de Jésus sur la vigne : c'est de là que ça vient.
Sauf que voilà, la chanson d'amour change brutalement de ton et tout d'un coup, Dieu va être comme un vigneron déçu. Tout ce qui pouvait être donné a été donné. Israël n'a aucune excuse. Du coup, jugement radical : retrait de la haie, plus de protection contre les ennemis ; pas de taille, plus d'entretien spirituel ; pas de pluie, retrait de la bénédiction divine — c'est Dieu qui a retiré la main.
Vous allez entendre tout cela, tout cela est magnifique, et ensuite vous aurez une série de malheurs, et puis l'appel d'Isaïe. Mais je continue de préparer votre lecture pour que vous puissiez en goûter tout le sel. Pendant votre lecture, je vous demande de faire attention aux éléments suivants : comment le chapitre 5 prépare l'appel.
Dans le chapitre 5, ça va être la première fois qu'un « je » va apparaître : « Je veux chanter pour mon ami le chant du bien-aimé à sa vigne. » Première mission du prophète : un chant d'amour. Vous aurez aussi, au verset 9 : « J'ai entendu le serment du Seigneur de l'univers. » Deuxième mission du prophète : entendre. Et puis ça commence à se préciser. On vous parlera de six malheurs à dire contre les élites, contre un peuple qui refuse d'écouter une loi, contre une ville qui va bientôt être détruite.
Et c'est une fois qu'on aura bien préparé tout le message à donner — et le chant d'amour, et le chant de la destruction, et la solitude, et le fait d'écouter et d'entendre — que là, chapitre 6, la figure prophétique d'Isaïe va apparaître. Bonne lecture, Isaïe chapitre 5 et 6.
Lecture : Isaïe 5-6
Je veux chanter pour mon ami le chant du bien-aimé à sa vigne. Mon ami avait une vigne sur un coteau fertile. Il en retourna la terre, en retira les pierres, pour y mettre un plant de qualité. Au milieu, il bâtit une tour de garde et creusa aussi un pressoir. Il en attendait de beaux raisins, mais elle en donna de mauvais.
Et maintenant, habitants de Jérusalem, hommes de Juda, soyez donc juges entre moi et ma vigne. Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n'ai fait ? J'attendais de beaux raisins : pourquoi en a-t-elle donné de mauvais ?
Eh bien, moi, je vais vous apprendre ce que je ferai de ma vigne : enlever sa clôture pour qu'elle soit dévorée par les animaux, ouvrir une brèche dans son mur pour qu'elle soit piétinée. J'en ferai une pente désolée. Elle ne sera ni taillée ni sarclée. Il y poussera des épines et des ronces. J'interdirai aux nuages d'y faire tomber la pluie.
La vigne du Seigneur de l'univers, c'est la maison d'Israël. Le plant qu'il chérissait, ce sont les hommes de Juda. Il en attendait le droit : et voici le crime. Il en attendait la justice : et voici les cris.
Malheureux, vous qui ajoutez maison à maison, qui joignez champ à champ, jusqu'à occuper toute la place et habiter seuls au milieu du pays. J'ai entendu le serment du Seigneur de l'univers : de nombreuses maisons seront ruinées, belles ou grandes, elles seront inhabitées. Dix arpents de vignes produiront un seul tonneau, et dix boisseaux de semence un seul boisseau.
Malheureux ceux qui, dès le petit matin, courent après la boisson forte et que le vin échauffe encore tard dans la soirée. Ce ne sont que cithares et harpes, tambourins et flûtes, et vin pour leur beuverie. Mais sur l'œuvre du Seigneur, ils n'ont pas un regard ; ce qu'il fait de ses mains, ils ne le voient pas.
Voilà pourquoi mon peuple est en exil, faute de n'avoir rien compris, son élite qui meurt de faim, ses foules dévorées. Et voilà pourquoi la mort dilate sa gorge et ouvre démesurément la gueule : la noblesse et la foule y descendent dans le vacarme de la fête.
Oui, l'être humain devra plier, l'homme sera abaissé, les arrogants baisseront les yeux. Le Seigneur de l'univers est exalté par ce jugement, et le Dieu saint sanctifié par cet acte de justice. Des agneaux viendront brouter comme à leur pâturage, et au milieu des ruines, les chevreaux s'engraisseront.
Malheureux ceux qui traînent le péché avec la corde du mensonge, et la faute comme avec des rênes de chariot. Ils disent : « Que Dieu se dépêche, qu'il fasse vite son œuvre, que nous puissions voir. Le projet du Saint d'Israël, qu'il avance et se réalise : alors nous comprendrons. »
Malheureux ces gens qui déclarent bien ce qui est mal et mal ce qui est bien, qui font des ténèbres la lumière et de la lumière les ténèbres, qui rendent amer ce qui est doux, et doux ce qui est amer.
Malheureux ceux qui se prennent pour des sages, ceux qui se croient intelligents.
Malheureux ceux qui sont champions pour boire du vin, experts en mélange des boissons fortes. Ah, ils acquittent le coupable contre un cadeau, ils privent les innocents de leur justice.
Voilà pourquoi, comme la paille est dévorée par le feu et le foin disparaît dans les flammes, leurs racines ne seront plus que puanteur et leurs fleurs partiront en poussière. Oui, ils ont rejeté la loi du Seigneur de l'univers, méprisé la parole du Saint d'Israël.
Voilà pourquoi la colère du Seigneur s'est enflammée contre son peuple. Ses mains se sont levées contre lui et il l'a frappé. Et les montagnes ont tremblé. Et ses cadavres, comme des ordures au milieu des rues. Et avec tout cela, sa colère ne s'est pas détournée, sa main reste levée.
Il dresse l'étendard vers une nation lointaine. Il siffle pour l'appeler des extrémités de la terre. Et la voici, rapide et alerte, qui vient. Aucun ne flanche, aucun ne trébuche, aucun ne somnole, aucun ne s'endort. Pas une ceinture qui tombe des reins, pas une courroie de sandale qui se rompe. Ses flèches sont aiguisées, tous ses arcs tendus, les sabots de ses chevaux comme du silex, et les roues de ses chars un cyclone. Elle rugit comme une lionne, elle rugit comme les fauves, elle gronde et saisit sa proie, elle l'emporte. Et personne qui délivre. Ce jour-là, Dieu grondera contre son peuple comme gronde la mer. Il regardera la terre : ténèbres de détresse, lumière que la brume obscurcit.
L'année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur qui siégeait sur un trône très élevé. Les pans de son manteau remplissaient le Temple. Les séraphins se tenaient au-dessus de lui. Ils avaient chacun six ailes : deux pour se couvrir le visage, deux pour se couvrir les pieds et deux pour voler. Ils se criaient l'un à l'autre : « Saint, saint, saint, le Seigneur de l'univers ! Toute la terre est remplie de sa gloire. » Les pivots des portes se mirent à trembler à la voix de celui qui criait, et le Temple se remplissait de fumée.
Je dis alors : « Malheur à moi ! Je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j'habite au milieu d'un peuple aux lèvres impures, et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur de l'univers. »
L'un des séraphins vola vers moi, tenant un charbon brûlant qu'il avait pris avec des pinces sur l'autel. Il l'approcha de ma bouche et dit : « Ceci a touché tes lèvres. Et maintenant, ta faute est enlevée, ton péché est pardonné. »
J'entendis alors la voix du Seigneur qui disait : « Qui enverrai-je ? Qui sera notre messager ? » J'ai répondu : « Me voici, envoie-moi ! »
Il me dit : « Va dire à ce peuple : Écoutez bien, mais sans comprendre ; regardez bien, mais sans reconnaître. Alourdis le cœur de ce peuple, rends-le dur d'oreille, aveugle ses yeux, de peur que ses yeux ne voient, que ses oreilles n'entendent, que son cœur ne comprenne, qu'il ne se convertisse et ne soit guéri. »
Et moi je dis : « Jusques à quand, Seigneur ? » Il répondit : « Jusqu'à ce que les villes soient ravagées et dépeuplées, les maisons sans habitants, et la terre désolée et ravagée ; jusqu'à ce que le Seigneur en ait éloigné les habitants et que se multiplient dans le pays les terres abandonnées. Et s'il en reste un dixième, à son tour il sera détruit, comme le chêne et le térébinte, abattu, dont il ne reste que la souche. Cette souche est une semence sainte. »
Commentaire
Alors, je reviens sur la vocation d'Isaïe. Il a fallu attendre cinq chapitres pour qu'au sixième la vocation arrive enfin. Et ça change un tout petit peu les choses. Parce que nous, on voit Isaïe qui arrive, on se dit : « Magnifique ! » Je suppose que même secrètement, on aimerait que ça arrive à nous. Et on se dit : si on était dans le Temple et qu'on voyait la gloire de Dieu, on dirait oui. Avec beaucoup d'appréhension, on se dirait indigne, mais on dirait oui. Et ça, c'est quand on prend le chapitre 6 avant tout le reste.
Et en fait, Isaïe, ce n'est pas comme ça que ça s'est passé. Il n'a pas d'abord vu la gloire du Seigneur, la sainteté, il s'est senti mal, il a dit « purifie mes lèvres », etc., ça s'est bien passé. Non : il a d'abord entendu un chapitre 1, chapitre 2, chapitre 3, chapitre 4, chapitre 5. Ça veut dire qu'il n'a pas été pris en traître. Il a commencé par entendre ce que Dieu voulait dire. Et ce que Dieu voulait dire, on l'a entendu : c'est la colère, c'est rabattre le caquet d'Israël, c'est faire des chants d'amour qui en fait sont des chants de destruction.
Et en fait, la vraie question, ce n'est pas : qui accepterait d'être prophète ? La vraie question, c'est : qui accepterait de dire ça ? Ça, c'est la vocation d'Isaïe. Isaïe, il a commencé par entendre ses prophéties, et ensuite il a vu Dieu, et il a dit : « Moi, j'irai chanter le chant de la vigne. Moi, j'irai dire malheur aux coquettes d'Israël. Moi, j'irai dire : Cieux, écoutez-moi. » Et ça change quand même la perspective. La vocation d'Isaïe ne commence pas par une extase mystique : elle commence par un cri de colère devant l'injustice et par un amour vexé.
Et après, vous avez la vision, magnifique d'ailleurs. Vous êtes dans le Temple, c'est la présence de Dieu qui est encore là, avec les chérubins. C'est là encore aussi, vous voyez, la première fois qu'on voit des chérubins, j'allais dire, en chair et en os. On parlait des progrès de l'angélologie : ils sont là, qui chantent le trisagion, « Saint, saint, saint », ce que la liturgie reprendra, Sanctus, sanctus, sanctus, au cours de la messe. Vous avez les deux grands attributs divins dans le livre d'Isaïe, qui sont la sainteté et la gloire de Dieu. Et ensuite, l'appel. Isaïe qui est mis à part, c'est-à-dire consacré, c'est-à-dire aussi retranché du peuple.
Et alors là, il faut entendre la mission d'Isaïe. Qu'est-ce que Dieu lui demande de dire ? Ce que Dieu lui demande de dire, ce n'est pas un appel à la repentance — ça aussi, c'est très curieux. Ce qu'il lui demande de dire, c'est, je cite :
Va dire à ce peuple : Écoutez bien, mais sans comprendre ; regardez bien, mais sans reconnaître. Alourdis le cœur de ce peuple, rends-le dur d'oreille, aveugle ses yeux, de peur que ses yeux ne voient, que ses oreilles n'entendent, que son cœur ne comprenne, qu'il ne se convertisse et qu'il ne soit guéri.
Je vous dis ça parce que c'est un des versets les plus cités par Jésus lui-même. La mission d'Isaïe, ce n'est pas l'appel à la repentance, c'est l'endurcissement de cœur. Sauf que juste après, on va entendre Isaïe qui appelle à la repentance. Alors on se dit : ça veut dire quoi ? Eh bien, ce que ça veut dire, c'est que Dieu est en train de prévenir Isaïe que ça va mal se passer, et que son appel à la repentance n'aura aucun effet, sinon d'endurcir le cœur. Autrement dit, il envoie Isaïe à l'échec, en lui disant de ne pas le prendre personnellement : tout cela est prévu d'avance.
Et réponse d'Isaïe : « Jusques à quand, Seigneur ? » — « Jusqu'à ce que tout soit détruit. » Autrement dit, jusqu'à ce que ça ne serve plus à rien d'appeler à la repentance, parce qu'on aura tout tenté. Jusqu'à ce que tout soit détruit, sauf une souche. Une souche, une semence sainte. Et là, vous avez à la fois la destruction et le relèvement à venir.
Nous nous tournons vers Dieu pour demander d'être prophète — je ne sais pas si encore parmi vous certains ont envie de l'être, mais eh, disciples du Christ, c'est ça aussi.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Seigneur, je me présente dans ton temple saint. Je contemple ta splendeur, ta gloire et ta sainteté. Seigneur, envoie-moi.
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