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Jour 227 ☾ — Esther, figure d'un salut silencieux

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Résumé : Dans cet épisode consacré aux chapitres 5 et 6 du livre d'Esther, le frère Paul-Adrien lit la démarche d'Esther devant le roi, l'invitation au banquet, la fureur d'Aman et la potence qu'il fait dresser, puis le retournement nocturne où Assuérus découvre le service oublié de Mardochée. Le commentaire montre que Dieu, jamais nommé, agit dans le silence d'une insomnie, et oppose la propagande complotiste d'Aman au loyalisme discret de Mardochée. La seconde partie déploie la figure d'Esther : geste liturgique, jour de Pâque, première reine qui sauve son peuple, accomplissant le mécanisme du Serviteur d'Isaïe par la docilité et la soumission poussées jusqu'au risque de sa vie. L'épisode s'achève sur un extrait de la prière d'Esther dans le texte grec.

Introduction

Vite, vite, vite, qu'est-ce qui va se passer maintenant ? Esther, chapitres 5 et 6.

Lecture : Esther 5-6

Le troisième jour, Esther mit ses vêtements royaux et se présenta dans la cour intérieure de la maison du roi, devant la maison du roi. Le roi était assis sur son trône royal dans la maison royale, en face de l'entrée de la maison. Lorsque le roi vit la reine Esther debout dans la cour, elle trouva grâce à ses yeux. Et le roi tendit à Esther le sceptre d'or qu'il tenait à la main. Esther s'approcha et toucha le bout du sceptre.

Le roi lui demanda : « Qu'y a-t-il, reine Esther ? Quelle est ta requête ? Quand ce serait la moitié du royaume, cela te serait accordé. » Esther dit : « S'il plaît au roi, que le roi vienne aujourd'hui avec Aman au banquet que moi je lui ai préparé. » Le roi dit alors : « Allez vite chercher Aman, pour répondre à l'invitation d'Esther. » Le roi et Aman vinrent au banquet préparé par Esther.

Au cours du banquet, le roi dit de nouveau à Esther : « Quelle est ta demande ? Cela te sera accordé. Quelle est ta requête ? Quand ce serait la moitié du royaume, ce sera réalisé. » Esther répondit : « Ma demande ? Ma requête ? Si j'ai trouvé grâce aux yeux du roi, s'il lui plaît d'exaucer ma demande et de réaliser ma requête, que le roi vienne encore demain avec Aman au banquet que je préparerai pour eux, et je me conformerai à la parole du roi. »

Ce jour-là, Aman sortit joyeux et le cœur content. Mais lorsqu'à la porte du roi il vit Mardochée qui ne se levait pas et ne se dérangeait pas à sa vue, il fut rempli de fureur contre Mardochée, mais il se domina et rentra chez lui. Il envoya chercher ses amis et sa femme Zérèsh, et longtemps il leur parla de ses somptueuses richesses, de la multitude de ses fils, de tout ce dont le roi l'avait comblé pour l'élever et le mettre au-dessus de ses princes et de ses serviteurs. Aman ajouta : « La reine Esther n'a fait venir que moi avec le roi au banquet qu'elle a préparé. Bien plus, elle vient de m'inviter encore demain avec le roi. Mais tout cela est sans intérêt. Je ne serai pas content tant que je verrai Mardochée, le Juif, assis à la porte du roi. » Sa femme Zérèsh et tous ses amis lui dirent alors : « Que l'on dresse une potence de cinquante coudées et demain matin demande au roi qu'on y pende Mardochée, puis va te réjouir au banquet du roi. » Le conseil plut à Aman et il fit préparer la potence.

Le roi se fit apporter le livre des mémoires, les chroniques, pour s'en faire donner lecture. On y trouva par écrit ce que Mardochée avait révélé sur les eunuques du roi, Bigtane et Tèresh, deux des gardiens du seuil qui avaient cherché à porter la main sur le roi Assuérus. Le roi demanda : « Quel honneur et quelle distinction ont récompensé Mardochée pour cette révélation ? » Les jeunes serviteurs du roi lui dirent : « Rien n'a été fait pour le récompenser. » Le roi leur demanda alors : « Qui est dans la cour ? » C'était juste le moment où Aman arrivait dans la cour extérieure du palais royal pour demander au roi de faire pendre Mardochée à la potence qu'il avait fait préparer pour lui. Les jeunes serviteurs du roi lui répondirent : « C'est Aman qui se tient dans la cour. » Le roi ordonna : « Qu'il entre ! »

Dès qu'il fut entré, le roi lui dit : « Comment faut-il traiter un homme que le roi désire honorer ? » Aman se dit : « Qui le roi désirerait-il honorer plus que moi ? » Il dit donc au roi : « Le roi désire-t-il honorer quelqu'un ? Qu'on apporte un vêtement royal parmi ceux que le roi a déjà portés, un cheval que le roi a monté et un bandeau royal qui a déjà orné sa tête ; que l'on confie vêtement et cheval à l'un des plus nobles des princes du roi. On revêtira alors l'homme que le roi désire honorer. On le conduira à cheval sur la place de la ville et devant lui on criera : "Voilà comment on traite l'homme que le roi désire honorer." »

Le roi dit à Aman : « Vite ! Prends le cheval et le vêtement. Ce que tu as dit, fais-le pour Mardochée, le Juif, qui est assis à la porte du roi, et surtout ne néglige rien de ce que tu as dit. » Et Aman, prenant vêtement et cheval, revêtit Mardochée, le conduisit à cheval sur la place de la ville en criant : « Voilà comment on traite l'homme que le roi désire honorer. »

Puis Mardochée revint à la porte du roi, tandis qu'Aman se précipitait chez lui, consterné, la tête voilée. Aman raconta à sa femme Zérèsh et à tous ses amis ce qui lui était arrivé. Ses conseillers et sa femme lui dirent : « Ce Mardochée devant qui tu commences à capituler, s'il appartient bien à la race des Juifs, tu ne pourras rien contre lui. Tu capituleras totalement devant lui. » Comme il lui parlait encore, les eunuques du roi arrivèrent et conduisirent aussitôt Aman au banquet qu'avait préparé Esther.

Commentaire

Dieu, je vous avais dit, on n'en parle pas beaucoup dans le texte. Et pourtant, il est là à mots couverts. C'est même autour de lui que s'opère la bascule narrative de tout le livre d'Esther. C'est à la faveur d'une insomnie que Dieu agit dans le monde pour faire changer le cours du cosmos. Il suggère à Assuérus de reprendre l'histoire de son empire et de voir qui doit être récompensé et qui doit être puni. On est toujours dans le même climat de songe, de nuit d'Apocalypse, et c'est dans le silence d'une cellule que la bascule s'est opérée. On n'en saura pas plus. Il y a une certaine forme de pudeur et de discrétion dans le texte ici, à cet endroit, qu'il convient de respecter.

De part et d'autre du roi, on avait d'un côté Mardochée et de l'autre côté Aman. Aman prétendait servir l'empire. C'est pour sauver l'empire qu'Aman prétendait tuer le peuple juif. Un peuple séparatiste qui brise l'harmonie des peuples. Et qui plus est, un peuple exilé séparatiste, donc potentiellement séditieux. C'est ça, ce que ça voulait dire.

Et de l'autre côté, on a quoi ? De l'autre côté, on a un Mardochée qui appartient à ce peuple soi-disant séparatiste, qui en fait se fond parfaitement bien dans la masse. Et qui, lui, sert de fait l'empire. Non seulement il a brisé des complots, mais en plus il lui a donné la chair de sa chair, il lui a donné Esther.

Donc ce que vous avez ici en contraste, c'est d'un côté une propagande complotiste qui nourrit — c'est la première fois dans la Bible — mais qui nourrit ce qu'il faut bien appeler un antisémitisme. Et de l'autre côté, qui s'oppose à cela, vous avez un loyalisme discret. Évidemment, quand un juif lit cette histoire, vous imaginez tout le poids qu'il met derrière les mots que je viens de vous dire.

Donc voilà pour la partie masculine de cette histoire. Passons maintenant à sa partie féminine, à Esther. Enfin ! Commençons par donner un peu de relief au geste qu'elle vient de faire. Déjà, son geste est présenté comme un acte liturgique. Elle demande à tout le peuple de prier pour elle. Un peu comme le peuple prie pour un grand prêtre, quand même. D'ailleurs, l'architecture du palais et la difficulté qu'elle a à se présenter devant le roi ne sont pas non plus sans rappeler le Saint des Saints dans le Temple de Jérusalem et l'interdiction que les gens avaient de pénétrer par-delà le voile. Si, si, si, je vous jure !

D'ailleurs, il y a quelques indications de date dans le texte. On vous donne des mois, on vous donne des numéros de jour. Alors vous, ça ne vous dit rien, mais quand vous les additionnez les uns après les autres et que vous reprenez le calendrier liturgique juif, vous vous apercevez que le jour où Esther paraît devant le roi, c'était le jour de la Pâque. Donc il y a un relief théologique derrière le geste d'Esther. On ne parle peut-être pas de Dieu, mais il est là.

Alors maintenant, reprenons et allons d'étonnement en étonnement. Parce que quand même, la figure d'une reine, figure féminine, qui par son action, le fait de se sacrifier, sauve son peuple… Mais ça, si vous regardez bien, c'est là où l'étonnement continue : dans la Bible, il n'y a jamais eu ça. C'est une première. Dans la littérature biblique, vous avez des rois qui viennent sauver leur peuple. Pour le coup, vous en avez plein. Vous aviez peut-être Saül qui est plus ou moins arrivé. Vous avez eu David. Vous en avez eu des bons, vous en avez eu des mauvais. Mais on vous parle même d'un roi qui, à la fin des temps, le Messie final, viendra rétablir Israël. Mais on ne vous a jamais parlé d'une reine qui sauvait son peuple. Jamais. Là, il y a quelque chose de totalement nouveau.

Allons même un peu plus loin. On vous a parlé d'un serviteur caché, dans Isaïe, qui était le roi promis, qui allait sauver son peuple en donnant sa vie. Souvenez-vous, c'est ce qu'on avait appelé le chant du Serviteur. Qui allait être torturé, qui allait subir sur lui l'outrage et les crachats. Et qui, en portant la peine de son peuple, allait sauver son peuple. Là, vous avez quoi ? Vous avez une femme qui prend sur elle la peine de son peuple, à travers le jeûne, le sac et la cendre, et qui va risquer sa vie. C'est le même mécanisme de salut qui est à l'œuvre. Le même mécanisme que dans Isaïe, mais cette fois-ci à travers la fiction d'une femme, d'une reine.

Et même, il n'est pas impossible de dire que le livre d'Esther va encore plus loin que le livre d'Isaïe, si cela était possible — parce qu'Isaïe, c'est quand même pas rien non plus. Parce que dans Isaïe, ce serviteur caché allait par ses souffrances sauver son peuple et justifier la multitude. Très bien, mais on ne savait pas comment et on ne savait pas exactement pourquoi. Là, le livre d'Esther vous en décrit le cœur. Ce qu'il y a au cœur de ce mécanisme, vous dit le livre d'Esther, c'est la docilité, la soumission. Ça va être en jouant le jeu des institutions, non pas en bravant la loi, mais plutôt en se soumettant à elle, quitte à risquer sa vie, et en jouant le jeu de la non-violence à l'état pur, de l'obéissance.

Parce que jusqu'à présent, les rois promis qui allaient rétablir Israël, on imaginait plutôt que c'était sur un champ de bataille ou à la tête d'une armée. En fait, pas du tout. C'est en jouant les règles de l'institution, même d'un empire qu'on n'aime pas forcément beaucoup, par docilité et par soumission, c'est comme ça qu'on peut sauver son peuple. Mais pour jouer la carte du salut du peuple par la docilité, il y a un risque à payer, vous dit le texte. Pour que ça marche, il faut être prêt à y laisser sa peau.

Vous voyez tout ce qu'il y a de nouveau là-dedans ? Alors, Esther, elle, était prête à mourir, mais elle ne va pas mourir. La question qui reste en suspens maintenant, c'est : qu'est-ce qui se serait passé si Assuérus s'était fâché et l'avait vraiment mise à mort ? Ça, pour le coup, ça irait encore plus loin dans l'histoire du salut. Ça nous amènera à la dernière étape, ce sera Jésus.

Mais maintenant, est-ce que vous avez vu comment on vient de mettre, sans le dire, le dernier échelon, la dernière pièce, le dernier rouage qui manquait pour comprendre le salut qu'allait apporter le roi promis ? Et de manière ironique, on vous le montre en plein exil, à travers une femme.

En prière finale, c'était la prière d'Esther dans le texte grec. On ne l'a pas lue parce qu'on était dans le texte hébreu. Je ne résiste pas au plaisir, parce que c'est une magnifique prière, de vous en donner un extrait. C'est une prière que vous pouvez facilement faire vôtre, vous le verrez.

Prière

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

Mon Seigneur, notre roi, tu es l'unique. Viens me secourir, car je suis seule. Je n'ai pas d'autre secours que toi. Je vais risquer ma vie.

Donne-moi du courage, toi, le roi des dieux, qui domine toute autorité. Fais-toi connaître au jour de notre détresse. Mets sur mes lèvres un langage harmonieux quand je serai en présence de ce lion, et change son cœur.

Ô Dieu, qui a pouvoir sur tous, écoute la voix des désespérés, délivre-nous de la main des méchants et délivre-moi de la peur.


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