Jour 228 ☾ — Pourim : une victoire, un retournement
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Résumé : Le frère Paul-Adrien achève le livre d'Esther avec les chapitres 9 et 10 : le jour où les ennemis des Juifs espéraient les dominer, la situation se renverse, et de cette délivrance naît la fête de Pourim. Le commentaire met en garde contre la mauvaise porte d'interprétation — celle qui verrait dans Pourim une célébration de la vengeance — et propose d'entrer par la question de l'anathème. Il montre que l'anathème est ici entièrement subverti : contre-édit de légitime défense, refus du butin par trois fois, volonté d'intégration dans l'empire plutôt que séparation. Pourim célèbre ainsi le droit d'un peuple humilié à se défendre et à inspirer le respect. L'épisode se clôt sur la prière de Mardochée conservée dans le texte grec.
Introduction
Esther, suite et fin, chapitres 9 et 10.
Lecture : Esther 9-10
Le douzième mois, nommé Adar, le treizième jour, où entrait en vigueur l'ordre du roi, son édit, en ce jour où les ennemis des Juifs espéraient les dominer, la situation se renversa : ce furent les Juifs qui dominèrent leurs ennemis.
Dans toutes les provinces du roi Assuérus, les Juifs se rassemblèrent dans les villes qu'ils habitaient afin de frapper ceux qui avaient cherché à leur faire du mal. Personne ne leur résista, car la peur des Juifs avait saisi tous les peuples. Grands officiers des provinces, satrapes, gouverneurs, fonctionnaires du roi, tous soutenaient les Juifs, car la peur de Mardochée les avait saisis. Mardochée était en effet, au palais, un personnage éminent, et sa renommée se répandait dans toutes les provinces : Mardochée devenait un homme de plus en plus important.
Les Juifs frappèrent alors tous leurs ennemis à coups d'épée. Ce fut une tuerie, un carnage. Leurs adversaires furent livrés à leur bon plaisir. À Suse la citadelle, les Juifs tuèrent et firent périr cinq cents hommes, notamment Parchandata, Dalphôn, Aspata, Porata, Adalia, Aridata, Parmachta, Arisaï, Aridaï et Vaïzata. C'étaient les dix fils d'Aman, fils de Hamdata, l'adversaire des Juifs. Ils les tuèrent, mais ils ne se livrèrent pas au pillage.
Le jour même, le nombre de ceux qui avaient été tués à Suse la citadelle parvint à la connaissance du roi. Le roi dit à la reine Esther : « À Suse la citadelle, les Juifs ont tué et fait périr cinq cents hommes et les dix fils d'Aman. Dans le reste des provinces royales, qu'ont-ils pu faire ? Quelle est ta demande ? Cela te sera accordé. Quelle est encore ta requête ? Ce sera réalisé. »
Esther répondit : « S'il plaît au roi, qu'il soit accordé aux Juifs de Suse de faire encore demain ce qu'ils ont fait aujourd'hui, selon son édit, et que l'on pende à la potence les cadavres des dix fils d'Aman. »
Le roi dit : « Qu'il en soit fait ainsi. » L'édit fut proclamé à Suse et on pendit les dix fils d'Aman. Ainsi les Juifs de Suse se rassemblèrent encore le quatorzième jour du mois qui est Adar et ils tuèrent trois cents hommes dans Suse. Mais ils ne se livrèrent pas au pillage.
Les autres Juifs, qui étaient dans les provinces royales, se rassemblèrent pour mettre leur vie en sécurité. Ils obtinrent le repos, délivrés de leurs ennemis, en tuant soixante-quinze mille de ceux qui les haïssaient. Mais ils ne se livrèrent pas au pillage. C'était le treizième jour du mois qui est Adar. Le quatorzième, ils se reposèrent et firent de ce jour une journée de banquets et de joie.
Les Juifs de Suse, qui s'étaient rassemblés le treizième et le quatorzième jour du mois, se reposèrent le quinzième et en firent une journée de banquets et de joie. Et voilà pourquoi les Juifs ruraux, habitant les bourgades rurales, firent du quatorzième jour du mois nommé Adar un jour de joie, de banquets et de fête, chacun envoyant des parts de nourriture à son voisin.
Mardochée consigna par écrit ces événements et envoya, dans toutes les provinces du roi Assuérus, des lettres à tous les Juifs proches et éloignés. Il les y engageait à célébrer chaque année le quatorzième jour du mois nommé Adar ainsi que le quinzième jour. Ces jours-là, en effet, les Juifs avaient obtenu le repos, délivrés de leurs ennemis, et ce mois-là, l'affliction s'était changée pour eux en joie et le deuil en jour de fête. Il les conviait donc à faire de ces jours des journées de banquets et de joie, chacun envoyant des parts de nourriture à son voisin et des dons aux pauvres. Les Juifs acceptèrent comme tradition ce qu'ils avaient commencé à observer et ce que Mardochée leur avait écrit.
Aman, fils de Hamdata, du pays d'Agag, l'adversaire de tous les Juifs, avait médité de les faire périr et avait tiré au sort, nommé en araméen le « pour », afin de les frapper de panique et de les faire périr. Mais quand cela parvint à la connaissance du roi, il ordonna par un écrit que retombe sur la tête d'Aman le projet coupable qu'il avait formé contre les Juifs, et il le fit pendre, ainsi que ses fils, à une potence. Et voilà pourquoi on appelle ces jours les « Pourim », du nom araméen « pour ».
Voilà aussi pourquoi, en se conformant à la lettre de Mardochée, à ce qu'ils avaient vu et à ce qui leur était arrivé, les Juifs instituèrent et établirent, pour eux, pour leurs descendants et tous ceux qui s'adjoindraient à eux, le devoir de célébrer sans faute ces deux jours, selon ce qui est écrit et au temps fixé, chaque année. Ainsi ces jours seront commémorés et célébrés de génération en génération, dans chaque clan, dans chaque province, dans chaque ville. Ces jours de Pourim devront être célébrés sans faute chez les Juifs et leur souvenir ne disparaîtra pas de leurs descendants.
La reine Esther, fille d'Abihaïl, ainsi que Mardochée le Juif, écrivit avec toute autorité pour confirmer cette lettre de Pourim. On envoya des lettres à tous les Juifs dans les cent vingt-sept provinces du roi Assuérus, comme parole de paix et de fidélité. On établit ces jours de Pourim au temps fixé, comme l'avaient établi le Juif Mardochée et la reine Esther, et comme on l'avait établi pour les Juifs.
Le roi Assuérus perçut un impôt sur le continent et les îles de la mer. Tous ces actes de puissance et de vaillance, et les détails de la haute situation que le roi avait accordée à Mardochée, ne sont-ils pas écrits dans le livre des Chroniques des rois de Médie et de Perse ? Car Mardochée le Juif était le second personnage du royaume après le roi Assuérus. Il était grand aux yeux des Juifs et aimé de la multitude de ses frères. Il recherchait le bien de son peuple et se préoccupait du bonheur de toute sa race.
Commentaire
Et c'est ainsi que naquit la fête des Pourim. Chaque année, le quatorzième jour du mois d'Adar selon le calendrier hébraïque, c'est-à-dire aux alentours de février et de mars, les Juifs se retrouvent au cours de cette joyeuse fête et lisent de manière solennelle, entre autres rites, ce livre d'Esther.
Alors, vous l'avez peut-être vu, ce livre d'Esther s'avère singulièrement subtil à interpréter. Il y a les bonnes portes et les mauvaises portes. Quand on franchit les bonnes portes, on arrive devant des splendeurs. Par exemple, ce livre d'Esther nous aura permis d'approfondir de manière assez inattendue, je dois dire, le mécanisme du salut et de l'histoire sainte, à travers l'image d'une femme qui, par sa docilité, écrase au talon le serpent antique.
Mais il y a aussi les mauvaises portes. Et typiquement, la fête des Pourim, dont on vient de célébrer la naissance à travers le dernier chapitre d'Esther : il y aurait une mauvaise porte qui consisterait à se dire que cette fête célèbre la vengeance dans le bain de sang des ennemis d'Israël. C'est plus subtil que ça.
Et la bonne porte d'entrée pour comprendre la fête de Pourim, c'est la question, bizarrement, de l'anathème. Je ne sais pas si vous vous souvenez, mais l'anathème est cette pratique qui, au cours d'une guerre, quand on a remporté la victoire sur un peuple adverse, consiste à le tuer entièrement — les femmes, les enfants — et à ne pas prendre son butin. Les histoires d'anathème, on en a vu plein dans la Bible, et à chaque fois on a trouvé que c'était quand même relativement compliqué. Il y a toujours un petit truc qui déplaçait le propos.
Et je note d'ailleurs que la première fois qu'on avait rencontré dans la Bible la question de l'anathème, c'était à propos des Amalécites. Tiens, justement : Aman, descendant d'Agag, roi des Amalécites. Et Saül avait perdu la royauté parce qu'il n'avait pas livré à l'anathème le roi des Amalécites. Donc là, on se dit : Mardochée, enfin, il lève la malédiction.
Eh bien, regardez ce que dit le texte. Ce n'est pas Mardochée qui livre Aman à l'anathème. C'est Aman qui, en fait, voulait livrer Mardochée et le peuple juif à l'anathème. Et c'est parce qu'ils ne peuvent pas revenir sur ce premier édit qu'ils sont obligés de faire un contre-édit, et, pour annuler le premier anathème, de faire un contre-anathème qui, en fait, relève de la légitime défense. Ah, eh bien déjà, ça change les perspectives.
Ensuite, la question des femmes et des enfants. Le texte vous dit qu'il y a droit de tuer tous ceux qui voudraient les attaquer, y compris les femmes et les enfants — c'est-à-dire les femmes et les enfants qui se mettraient à les attaquer. Ah, eh bien là aussi, ça change les choses.
De la même manière, la réponse que donnent les Juifs en tuant leurs ennemis ne vise pas à se séparer des autres nations, mais plutôt à réussir à mieux s'intégrer dans un empire pour le servir. C'est au nom de leur intégration qu'ils se défendent.
Vous voyez, la logique traditionnelle de l'anathème est entièrement subvertie. Et en fait, si vous regardez bien, c'est la première fois qu'un anathème est rigoureusement respecté dans la Bible. À preuve, cette mention bizarre, qui vous est dite par trois fois, qu'ils ne touchèrent pas à leurs biens, même si pourtant ils en avaient eu le droit — parce que de fait, dans un anathème, les biens de l'ennemi appartiennent à Dieu.
Donc ça change entièrement cette fête des Pourim. Parce que ça veut dire que la fête des Pourim, ce n'est pas une fête où on célèbre la vengeance et où on célèbre le sang : c'est une fête où on célèbre le droit d'un peuple humilié et méprisé à se défendre, à inspirer le respect des personnes qui sont en face de lui, pour servir le bien commun.
D'ailleurs, petite parenthèse à ce sujet : on vous dit que la manière dont les Juifs se défendirent inspira la crainte aux autres, qui demandèrent à rejoindre le peuple juif. Et derrière la question de la crainte, c'est la question du respect. On a le droit de dire aux gens qu'on existe. On a le droit de dire aux gens qu'on a le droit d'être respecté. On admire un peuple qui inspire le respect, on méprise celui qui inspire la faiblesse. Il y a peut-être quelque chose ici que nous, chrétiens, pourrions à profit méditer. Fin de la parenthèse.
En attendant, en terminant le livre d'Esther, c'était le dernier livre qui se situait en exil. On va faire quoi maintenant ? Eh bien moi je dis, c'est peut-être le moment de faire une pause et de retourner du côté du Nouveau Testament et de l'Évangile. Vous en pensez quoi ? Avant d'ouvrir une nouvelle page, le peuple qui retourne à Jérusalem pour reconstruire le Temple. Et derrière Jésus, vous retrouverez le chant du Serviteur d'Isaïe. Derrière Jésus, vous retrouverez ce Fils de l'homme dont a parlé Daniel. Derrière Jésus, et peut-être aussi derrière la Vierge Marie, vous retrouverez peut-être l'ombre d'Esther.
En attendant, nous terminons par une prière que je retrouve, là encore, dans le texte grec. C'était une prière qui était mise sous les lèvres de Mardochée quand il implorait l'aide de Dieu. Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, Amen.
Prière
Seigneur, Seigneur, Roi souverain de l'univers, tout est soumis à ton pouvoir. Personne ne peut s'opposer à toi quand tu veux sauver Israël.
C'est toi qui as fait et le ciel et la terre et toutes les merveilles qui sont sous le ciel. Tu es le Seigneur de l'univers et il n'est personne qui puisse te résister, Seigneur.
Tu le sais, Seigneur, toi qui connais tout : ce n'est pas insolence, orgueil ou vanité si j'ai refusé de me prosterner devant l'orgueilleux Aman. Volontiers, je lui baiserais les pieds pour le salut d'Israël. Mais j'ai refusé pour ne pas mettre la gloire d'un homme plus haut que la gloire de Dieu. Je ne me prosternerai devant personne, sauf devant toi, mon Seigneur. Et ce n'est pas là de l'orgueil.
Et maintenant, écoute-moi, Seigneur Dieu, ô Roi, Dieu d'Abraham : épargne ton peuple, car ils ont projeté de nous perdre. Ils veulent détruire ce peuple, ton héritage pour toujours. Ne méprise pas ta part. Elle est à toi. Tu nous as rachetés en nous faisant sortir de la terre d'Égypte.
Exauce ma prière. Sois favorable à ceux qui sont ta part d'héritage. Change notre deuil en joie, afin que nous vivions pour chanter ton nom, Seigneur. Ne laisse pas disparaître ceux dont la bouche te célèbre.
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