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Jour 237 ☾ — Vanité des vanités, soupir des soupirs

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Résumé : En guise de « bonbon pour les oreilles » après les généalogies des Chroniques, le frère Paul-Adrien ouvre le livre de Qohélet, l'Ecclésiaste. Il explique le sens du mot traduit par « vanité » — la buée, le souffle évanescent — et propose sa propre traduction : « soupir des soupirs ». La lecture des chapitres 1 et 2 déroule la thèse du livre, puis sa vérification dans le cosmos, dans l'histoire et dans l'expérience personnelle d'un roi qui a tout eu. Le commentaire montre la structure rigoureuse de cette « cosmologie du désabusement », un monde « sous le soleil » privé de transcendance, où tout vient buter sur la mort. L'épisode se termine par une prière pour ceux qui ne trouvent pas de sens à leur vie.

Introduction

Allez, comme vous avez été sages et que la dernière lecture n'a pas été la plus — comment je pourrais dire ça — la plus exaltante qui soit, je veux bien vous l'accorder, je vous propose, comme un bonbon pour les oreilles en guise de deuxième lecture — ça vous fera passer le goût des généalogies — je vous propose le livre de Qohélet. Mais si, si, vous connaissez, vous connaissez au moins une des premières phrases : « Vanité des vanités, dit Qohélet, tout est vanité. »

Vous allez voir, c'est extraordinaire. Littéralement, ça signifie la buée, le souffle évanescent. Ça ne fait pas très joli de dire « buée », « des buées », « tout est buée », quoi. Alors moi, il y a une traduction que j'aime beaucoup, mais je mets un copyright parce que c'est la mienne — il n'y a personne qui l'utilise, mais je ne comprends pas très bien —, c'est le mot de soupir : « Soupir des soupirs, dit Qohélet, tout est soupir. » On garde l'aspect fugace, éphémère, le rapport avec le souffle, mais d'un souffle de vie qui s'en va, avec une petite nostalgie en prime. Ajoutez à cela que « vanité des vanités », on n'est pas loin de la racine hébraïque hével, qui vous a donné le nom d'Abel. Caïn et Abel : Caïn, celui qui possède, qui a tué Abel, le soupir.

Bref, vous allez rentrer dans un livre qui est corrosif. De ce point de vue-là, il est un peu comme Job. Mais Job, lui, s'attaque aux platitudes par la question de la souffrance ; Qohélet, lui, s'attaque aux platitudes par la question du désabusement. Je ne sais pas lequel est le plus corrosif. Vous allez voir, c'est génial. Il faut le prendre avec un certain recul, parce que sinon on est emporté dans le texte. C'était un de mes livres préférés quand j'avais 21, 22 ans, parce que quand je n'allais pas bien, que je n'avais pas le moral, je lisais Qohélet et puis je me disais : au moins, il y en a un qui ne ment pas.

Tiens, d'ailleurs, c'est qui, ce Qohélet qui n'arrête pas de soupirer ? On ne sait pas qui c'est. On nous le présente comme Salomon — ça va, on se calme, ne soyez pas dupes. Qohélet, ce n'est pas un prénom, en fait c'est un titre. En hébreu, ça veut dire « celui qui rassemble », d'où la traduction qu'on donne parfois : l'Ecclésiaste, c'est celui qui convoque une assemblée. Qahal en hébreu, ekklèsia en grec : l'assemblée, l'Église. Ce qui marche d'ailleurs assez bien avec le livre des Chroniques qu'on est en train d'écouter par ailleurs. C'est une certaine conception du roi qui correspond assez bien à celle des Chroniques. Vous allez le voir, sans spoiler : le roi, dans les Chroniques, ce n'est pas celui qui part à la guerre, c'est celui qui est capable de rassembler son peuple. Bon, ici, le roi est devenu philosophe, d'une philosophie au vitriol. C'est un joyau, c'est du bonbon pour les oreilles.

Lecture : Ecclésiaste 1-2

Parole de Qohélet, fils de David, roi de Jérusalem.

Vanité des vanités, disait Qohélet. Vanité des vanités. Tout est vanité. Quel profit l'homme retire-t-il de toute la peine qu'il se donne sous le soleil ?

Une génération s'en va, une génération s'en vient, et la terre subsiste toujours. Le soleil se lève, le soleil se couche. Il se hâte de retourner à sa place, et de nouveau il se lèvera. Le vent part vers le sud, il tourne vers le nord, il tourne et il tourne et recommence à tournoyer. Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n'est pas remplie. Dans le sens où vont les fleuves, les fleuves continuent de couler.

Tout discours est fatigant. On ne peut jamais tout dire. L'œil n'a jamais fini de voir, ni l'oreille d'entendre.

Ce qui a existé, c'est cela qui existera. Ce qui s'est fait, c'est cela qui se fera. Rien de nouveau sous le soleil. Y a-t-il une seule chose dont on dise : « Voilà enfin du nouveau » ? Non, cela existait déjà dans les siècles passés. Mais il ne reste pas de souvenirs d'autrefois. De même, les événements futurs ne laisseront pas de souvenirs après eux.

Moi, Qohélet, j'étais roi d'Israël à Jérusalem. J'ai pris à cœur de rechercher et d'explorer, grâce à la sagesse, tout ce qui se fait sous le ciel. C'est là une rude besogne que Dieu donne aux fils d'Adam pour les tenir en haleine. J'ai vu tout ce qui se fait et se refait sous le soleil. Eh bien, tout cela n'est que vanité et poursuite de vent. Ce qui est courbé ne se redresse pas. Et ce qui manque ne peut être compté.

J'ai réfléchi et je me disais : « C'est moi qui ai fait grandir et progresser la sagesse plus que tous mes prédécesseurs à Jérusalem. J'ai approfondi la sagesse et le savoir. J'avais à cœur de connaître la sagesse, de connaître aussi la sottise et la folie. » Et j'ai su que cela encore était tourmente de l'esprit. Beaucoup de sagesse, c'est beaucoup de chagrin. Qui augmente son savoir, augmente sa douleur.

Je me suis dit : « Va, essaye la joie et goûte au bonheur. » Eh bien, cela aussi n'était que vanité. Au rire, j'ai dit : « Tu es sot. » Et à la joie : « À quoi sers-tu ? » Je résolus de m'adonner au vin tout en poursuivant la sagesse, et je me livrais à la démesure, le temps de voir ce qu'il est bon pour les fils d'Adam de faire sous le ciel, pendant le peu de jours qu'ils ont à vivre.

J'ai entrepris de grands travaux. Je me suis bâti des maisons et planté des vignes. Je me suis aménagé des jardins et des vergers. J'y ai planté toutes sortes d'arbres fruitiers. J'ai creusé pour moi des bassins dont les eaux irriguent des pépinières. J'ai eu des serviteurs et des servantes. Leurs enfants sont nés dans ma maison, ainsi qu'une abondance de gros et de petit bétail, plus que tous mes prédécesseurs à Jérusalem. J'ai encore ramassé de l'argent et de l'or, la fortune des rois et des États. J'ai eu des chanteurs et des chanteuses, et ce plaisir des fils d'Adam : une compagne, des compagnes. Je me suis agrandi. J'ai surpassé tous mes prédécesseurs à Jérusalem, et ma sagesse me restait.

Rien de ce que mes yeux convoitaient, je ne l'ai refusé. Je n'ai privé mon cœur d'aucune joie. Je me suis réjoui de tous mes travaux. Et ce fut ma part pour tant de labeur. Et quand j'ai regardé tous les travaux accomplis par mes mains et ce qu'ils m'avaient coûté d'effort, voilà, tout n'était que vanité, poursuite de vent. Rien à gagner sous le soleil.

Alors j'ai tourné mes regards vers la sagesse, vers la sottise et la folie. Voyons, que fera le successeur du roi ? Ce que l'on a déjà fait. Voici donc ce que j'ai constaté : autant la lumière l'emporte sur les ténèbres, autant la sagesse l'emporte sur la folie. Le sage a les yeux où il faut. Le fou marche dans l'obscurité. Mais je sais aussi que tous deux auront le même sort.

Alors je me suis dit : « Si le sort du fou et le mien sont les mêmes, à quoi bon avoir été si sage ? » J'ai pensé en moi-même : cela aussi n'est que vanité. Car le sage ne laisse aucun souvenir, pas plus que le fou, et cela pour toujours, puisque dès les jours suivants, tout est oublié. Comment se fait-il que le sage meure aussi bien que le fou ?

Oui, je déteste la vie. Je trouve mauvais ce qui se fait sous le soleil. Tout n'est que vanité et poursuite de vent. Je déteste tout ce travail que j'ai accompli sous le soleil et que je vais laisser à mon successeur. Qui sait s'il sera sage ou insensé ? Ce sera lui le maître de tous ces travaux accomplis par ma sagesse sous le soleil. Cela aussi n'est que vanité.

J'ai fini par me dégoûter de toute la peine que je m'étais donnée sous le soleil. Un homme s'est donné de la peine, il est avisé, il s'y connaissait, il a réussi. Et voilà qu'il doit laisser son bien à quelqu'un qui ne s'est donné aucune peine. Cela aussi n'est que vanité. C'est un grand mal.

En effet, que reste-t-il à l'homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil ? Tous ses jours sont autant de souffrances, ses occupations sont autant de tourments. Même la nuit, son cœur n'a pas de repos. Et cela aussi n'est que vanité.

Rien de bon pour l'homme, sinon manger, boire, trouver le bonheur dans son travail. J'ai vu que cela aussi vient de la main de Dieu. Et qui donc pourrait manger et prendre du plaisir à ma place ? À l'homme qui lui est agréable, Dieu donne sagesse, savoir et joie. Quant au pécheur, il le charge de recueillir et d'amasser pour donner à qui lui plaît. Cela aussi n'est que vanité et poursuite de vent.

Commentaire

Alors méfiez-vous : Qohélet, malgré les apparences, c'est beaucoup plus structuré que ça n'en a l'air. On commence par vous donner la thèse :

Vanité des vanités, disait Qohélet. Vanité des vanités, tout est vanité.

Et ensuite, à l'aide de cette thèse, on revisite le cosmos en entier pour voir si la thèse est vérifiée, et si on vit dans un monde où effectivement tout est soupir. Qohélet vous a parlé des quatre éléments. Le soleil qui se lève, le soleil qui se couche. On vous a parlé du vent qui tourne, et qui tourne, et qui retourne. On vous a parlé des fleuves qui vont à la mer et la mer n'est jamais remplie. On vous a parlé de la terre : une génération s'en va, une génération s'en vient, et la terre subsiste toujours. Donc il y a une certaine prétention intellectuelle. Elle est assez étonnante, mais il y en a une. Ce qu'on vous propose en entrée, c'est de rentrer dans une cosmologie du désabusement.

Et puis après, on se tourne vers l'homme :

Tout discours est fatigant. On ne peut jamais tout dire. L'œil n'a jamais fini de voir, ni l'oreille d'entendre.

C'est une vision du monde qui contraste douloureusement avec le livre de la Genèse. Dans la Genèse, à chaque jour, on avait le regard émerveillé de Dieu qui disait : « Et cela est bon. » Ici, le regard est usé. Oui, sauf que le regard de Dieu, il se situe depuis le ciel, alors que la cosmologie de Qohélet, elle se situe sous le soleil. Ça fait toute la différence.

Ça veut dire quoi, exactement, de se situer sous le soleil ? Ce que vous propose Qohélet, c'est un monde qui est privé de transcendance, où il n'y a pas d'échappatoire, où tout tourne toujours en rond. Alors on se dit : mais ça vient d'où, cette affaire ? Parce que quand même, un texte dans la Bible qui vous dit que dans le monde il n'y a pas de transcendance… normalement, à chaque page, on vous parle de la sainteté de Dieu.

Alors, on ne vous donne pas de réponse — en tout cas pas de réponse comme ça, directement dans le texte. À la place, ce qu'on vous propose, c'est une démarche philosophique. Et on voit Qohélet, le philosophe, qui part rechercher ce qui pourrait vraiment y avoir d'authentique dans la joie de la condition humaine. C'est intéressant, parce que vous voyez, celui qui part explorer le bonheur, ce n'est pas quelqu'un qui souffre — pour le coup, ce n'est pas Job. C'est quelqu'un qui a plein d'argent. Mais justement, c'est là où ça devient ironique et cruel : c'est-à-dire que si jamais, quand on a tout pour réussir, on ne trouve rien qui a du sens, dans ce cas-là, qui le trouvera ? Et Qohélet qui se dit : « Bon, j'ai de l'argent, j'ai du temps, chiche, on va explorer la vie humaine et la condition de l'homme, et on va avoir tout le plaisir qu'on peut en retirer. »

Et donc, avec lui, on commence par chercher le bonheur en scrutant le cosmos. Et là, franchement, tout tourne en rond, quoi. Ensuite, vous l'avez vu scruter les œuvres de la civilisation, l'histoire humaine. Et là, l'homme s'illusionne lui-même sur ce qu'est le progrès. Et ensuite, un appel à l'expérience personnelle. Et là, un nouvel échec : et la peine que j'ai prise pour ramasser, qui l'aura ? Qu'on soit riche, qu'on soit pauvre, qu'on soit fou, qu'on soit sage, de toute façon, ce que Qohélet découvre, c'est qu'on finira tous six pieds sous terre, dans la mort. Et c'est la mort sur laquelle vient buter Qohélet, et qui l'empêche de trouver du sens dans sa vie.

Alors, vous ferez attention. Qohélet n'est pas désabusé au point de se livrer entièrement à la débauche et puis de se dire : « Tout est dans tout et tout se vaut. » Non ! C'est un sage. Il sait faire la différence entre le bien et le mal. Il craint Dieu. Il ne remet pas en cause son existence. Mais si, de toute façon, il y a la mort au bout de tout ça, c'est quoi, le point de la vie humaine ? C'est une vraie question.

Alors nous, tout de suite, on y va : « Oui, mais il y a la vie éternelle. » Non, écoutez, pas tout de suite. La vie éternelle, ce n'est pas un petit pansement sur une quête existentielle. Là, Qohélet arrache le pansement et vous dit : « Mais il y a la mort. » Et tout ce que vous avez fait sur terre — votre maison, votre pécule, votre économie —, qui l'aura ? Vous avez passé votre vie pour quoi ? C'est une vraie question.

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen. Écoutez, ce sera rapide. Mais pour avoir eu 17 ans et m'être demandé quel était le sens de ma vie sur terre, mais au point de penser au suicide parce que ça m'angoissait, une prière sera courte, mais elle sera simple.

Prière

Seigneur, nous te confions tous ceux qui ne trouvent pas de sens à leur vie. Nous te confions leurs larmes, nous te confions leur rage, nous te confions leur désespoir.

Nous te demandons, Seigneur, d'être pour eux des témoins qui n'apportons pas de réponses faciles, mais qui, avec eux, regardons le soleil de la justice et de la vérité, quitte à être brûlés par lui.


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