Jour 239 ☾ — Qohélet ou l'art de ne pas tricher
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Résumé : Le frère Paul-Adrien prévient d'emblée qu'il n'y a pas de plan dans Qohélet : on n'est pas dans un argumentaire mais dans une méditation qui tourne et retourne les mêmes thèmes. La lecture des chapitres 6 à 8 déroule le mal cruel de la richesse dont on ne profite pas, l'avorton plus heureux que le vivant sans bonheur, la maison du deuil préférable à la maison du banquet, et cette conclusion : Dieu a fait l'homme droit, mais les humains ont inventé tant de détours. Le commentaire lit Qohélet comme une contre-épopée de Gilgamesh : là où le héros mésopotamien se rebelle contre la mort puis se rabat sur une demi-solution — la gloire et la civilisation —, Qohélet, lui, avoue simplement qu'il n'a pas trouvé la réponse. Une manière plus rude, mais plus adulte et plus vraie, d'aimer l'humanité.
Introduction
Nous continuons Qohélet. Alors d'habitude, j'aime bien vous donner la structure du texte, comment est-ce qu'on progresse à l'intérieur. Sauf que Qohélet… écoutez, je me suis tapé à peu près une dizaine de commentaires, ils proposent tous des plans différents. En fait, tout le monde s'arrache les cheveux pour essayer de trouver une structure, une progression dans la pensée de Qohélet. Il n'y en a pas. On n'est pas dans un argumentaire logique, on est dans une méditation. C'est-à-dire qu'on prend le même thème que l'on ressasse, que l'on ressasse, quitte à tourner et à retourner en rond. Ce qui correspond d'ailleurs assez bien à la philosophie de Qohélet : le soleil se lève, le soleil se couche, les fleuves vont à la mer et la mer n'est jamais remplie. Tout est vanité.
Je reviens sur ce que je vous disais hier, qu'il ne fallait pas apporter des réponses trop vite et qu'il fallait quand même avoir le courage de regarder le tragique de la vie humaine. Et c'est pour ça que là, on explore des thèmes qui, franchement, il faut les prendre pour ce qu'ils sont : à mots couverts, et qui ne disent pas leur nom. On vous a parlé de l'exploitation des enfants, on vous a parlé des abus conjugaux. Alors je suis d'accord pour dire qu'à chaque fois, c'est dans des termes qui sont poétiques, donc on ne voit plus très bien ce qu'il y a derrière. N'empêche que c'est de ça dont Qohélet parle. On vous a parlé de la soif de pouvoir des politiciens, on vous parle du chaos social, on vous parle de la confusion morale, on vous parle des dangers de l'individualisme, on vous parle d'une violence endémique qui règne partout.
Et c'est pour ça que cette angoisse de la mort, si vous voulez, c'est la cerise sur le gâteau qui rend la vie humaine amère. Et quand on dit qu'il faut aimer la vie humaine, c'est de cette vie humaine remplie de violences et d'abus dont on parle. Comment est-ce qu'on peut l'aimer ? Et c'est là où on s'aperçoit en fait que Qohélet n'est pas si pessimiste que ça. Lucide, mais pas désabusé, en fait. Lui qui parvient à se réjouir des petites choses au milieu des grands malheurs et qui arrive à garder les yeux ouverts sur la détresse du monde sans devenir fou. Et c'est ce même regard que Jésus avait sur notre condition : il ne se faisait pas d'illusions sur ce que c'était que la vie humaine.
Non, écoutez, il y a beaucoup de sagesse et bizarrement aussi beaucoup de tendresse dans ces textes pourtant au vitriol et qui nous rappellent ce que c'est que la vie humaine. C'est ce que je vous disais : au moins, avec ce texte, vous êtes sûr d'une chose, c'est qu'il ne se moque pas de vous et qu'il ne vous ment pas. Qohélet, chapitres 7 et 8.
Lecture : Ecclésiaste 6-8
Il est un autre mal que j'ai vu sous le soleil. Voilà un homme auquel Dieu a donné d'être riche, nanti, considéré, rien ne lui manque de tout ce qu'il souhaite, mais Dieu ne lui a pas laissé le temps d'en profiter. Un autre, un étranger, en profite. Cela aussi n'est que vanité, mal cruel.
Un homme peut avoir une centaine d'enfants et avoir vécu de longues années, aussi nombreux qu'aient été les jours de sa vie, s'il n'a pas été heureux et comblé, s'il n'a même pas eu de sépulture, moi, je dis que l'avorton a plus de chance, lui qui est venu dans la vanité, qui a passé comme une ombre, dont le nom reste enfoui dans les ténèbres. Il n'a même pas vu le soleil, il ne l'a pas connu, et il est plus tranquille que l'autre. Même si un homme devait vivre deux fois mille ans sans connaître le bonheur, tout ne va-t-il pas au même lieu ?
Tout le travail de l'être humain est pour la bouche. Pourtant son appétit n'est jamais comblé. Qu'est-ce qu'un sage a de plus qu'un fou ? Qu'est-ce qu'un indigent a de plus quand il se tire d'affaire ? Mieux vaut ce que l'on voit de ses yeux qu'une bouffée de désir. Cela aussi n'est que vanité et poursuite de vent.
Tout ce qui existe a déjà reçu son nom. On sait ce qu'est un homme. Il ne peut entrer en procès contre un plus fort que lui. Beaucoup de paroles, c'est beaucoup de vanité, et quel profit pour l'homme ? Qui sait ce qui est bon pour l'homme durant sa vie, durant le peu de jours de cette vie de vanité, qu'il traverse comme une ombre ? Qui donc peut lui révéler ce qui, après lui, sera sous le soleil ?
Mieux vaut bonne renommée que parfum de grand prix, et le jour de la mort plutôt que le jour de la naissance. Mieux vaut aller à la maison du deuil qu'à la maison du banquet. Telle est la fin de tous les humains, que les vivants s'en souviennent. La tristesse vaut mieux que le rire. Mine sombre, cœur content. Le cœur du sage habite la maison du deuil, le cœur du fou la maison du plaisir.
Mieux vaut prêter l'oreille aux reproches d'un sage que d'écouter les louanges d'un fou. Crépitement d'épines sous la marmite, voilà le rire des fous. Cela aussi n'est que vanité. Le pouvoir tourne la tête du sage, les cadeaux tournent la tête du sage. Mieux vaut la fin d'une chose que son commencement. Mieux vaut un esprit patient qu'un esprit arrogant. Ne cède pas trop vite à la colère : la colère couve au cœur du fou.
Ne dis pas : « D'où vient que les jours d'autrefois étaient meilleurs que ceux d'aujourd'hui ? » Ce n'est pas la sagesse qui t'inspire cette question. La sagesse est bonne autant qu'un héritage, et bénéfique pour ceux qui voient le soleil. La sagesse met à l'abri, comme le fait l'argent, mais l'avantage de la sagesse est de faire vivre qui la possède.
Regarde l'ouvrage de Dieu : qui peut redresser ce que lui a courbé ? Au jour de bonheur, réjouis-toi. Au jour de malheur, réfléchis. C'est Dieu qui a fait l'un et l'autre, pour que l'homme ne sache rien de ce qui viendra après lui.
J'ai tout vu au long de mes jours incertains : et le juste périr malgré sa justice, et le méchant tenir malgré sa méchanceté. Ne sois pas juste à l'extrême, ne fais pas le sage à l'excès : pourquoi te détruire ? Et ne sois pas méchant à l'extrême, ne sois pas insensé : pourquoi mourir avant l'heure ? Il est bon que tu tiennes à ceci, sans pour autant lâcher cela, car celui qui craint Dieu réussit l'un et l'autre.
La sagesse rend le sage plus fort que dix gouverneurs. Certes, il n'y a pas d'homme sur terre assez juste pour faire le bien sans jamais pécher. Ne t'attache pas non plus à tout ce que l'on dit, ainsi tu n'entendras pas ton serviteur te maudire. Car combien de fois tu as pris conscience d'avoir toi aussi maudit les autres.
Avec la sagesse, j'ai expérimenté toutes ces choses. J'ai dit : « Je veux être un sage », mais c'était loin de ma portée. Lointain, tout ce qui existe ; profond, profond : qui le découvrira ? J'ai concentré ma réflexion pour connaître la prise qu'a le péché sur le pécheur.
Et voilà ce que j'ai trouvé, dit Qohélet, en prenant les choses une par une pour en découvrir la raison. Ce que j'ai cherché jusqu'à maintenant, je ne l'ai pas trouvé. Un homme entre mille, je le trouve ; une femme entre toutes, je ne la trouve pas. La seule chose que j'ai trouvée, la voici : Dieu a fait l'homme droit, mais les humains ont inventé tant de détours.
Commentaire
Il y a une constante dans tous les commentaires que je lis sur le livre de Qohélet, c'est qu'il faut mettre ça en rapport avec un grand livre de la culture mésopotamienne qui était le best-seller de l'époque, et qui est l'épopée de Gilgamesh. Alors, parlons de Gilgamesh.
Dans Gilgamesh, la grande épopée mésopotamienne, Gilgamesh, qui est aux deux tiers divin, un tiers humain, a un problème. Il a un ami qui s'appelle Enkidu, qui était un homme sauvage avec lequel il s'est lié d'amitié, qu'il a initié aux joies de la civilisation, et voilà qu'ils sont partis défier les dieux. Et à un moment donné, les dieux ont tapé du poing sur la table et ont dit que, bon, Gilgamesh avec ses deux tiers divins, on n'allait pas le tuer, mais Enkidu, lui, pour le coup, il allait retourner à la mort. Et Gilgamesh a beau l'accompagner jusqu'aux portes de la mort, il se retrouve sans son ami. Et c'est là qu'il découvre le tragique de la vie humaine et qu'il se rebelle contre la mort. C'est le même point de départ que Qohélet : la mort empêche la vie humaine d'avoir du sens.
Alors ensuite, vous allez avoir Gilgamesh qui va partir dans une longue exploration de la vie humaine qui va l'amener jusque quasiment dans l'au-delà. Il va commencer par se trouver devant une tavernière qui va lui dire que ce qu'il cherche est inaccessible, parce que ce qu'il cherche, c'est l'immortalité, et qu'il ferait mieux de se contenter des joies simples de l'existence. Comme ce refrain sur lequel j'arrête pas d'attirer votre attention : Qohélet qui dit que les joies simples de la vie sont un don de Dieu. Vous retrouvez ça dans l'épopée de Gilgamesh aussi.
Sauf que Gilgamesh, lui, au début, il rejette ce conseil. Il va aller jusqu'au bout du monde pour voir un vieux sage, Outnapishtim. Outnapishtim, c'est l'homme qui a survécu au déluge. Le récit du déluge dans la Bible, il est directement inspiré de la vie d'Outnapishtim et de l'épopée de Gilgamesh. Il y a des passages, je vous jure, c'est au mot près la même chose. Alors après, il y a plein de déplacements, parce que tout ça est repris et subverti avec la théologie et l'inspiration propre du génie israélite. N'empêche que ça vous donne l'importance de l'épopée de Gilgamesh.
Et là, Gilgamesh va avoir plusieurs épreuves pour essayer de conquérir l'immortalité. Et il n'y arrive pas. Et c'est là où on retrouve le ton désabusé de Qohélet : tout est vanité. Sauf qu'il y a des petites différences aussi.
La première différence, c'est que Gilgamesh, son aventure naît d'une rébellion. Voilà. Il refuse d'accepter son sort, il refuse d'accepter son destin mortel, et il part chercher une solution miraculeuse. Avec une petite amertume contre les dieux, parce qu'il apprend que les dieux ont donné la mort aux hommes, gardant la vie éternelle entre leurs mains. À l'inverse de Qohélet, qui lui ne se rebelle pas, qui contemple, qui médite, qui est un observateur désenchanté mais qui accepte l'ordre du monde et qui craint Dieu. Il n'a pas un regard amer sur Dieu, lui.
Donc il y a une angoisse chez Gilgamesh, qu'il ne parvient ni à dominer ni à maîtriser. Ce qui explique pourquoi il part faire des exploits : c'est la tentative d'acquérir l'immortalité par la recherche d'un mythe, de devenir un mythe vivant dont le nom parvienne à traverser les générations, ce qui lui assurera une certaine forme d'immortalité. Alors que là, Qohélet, vous savez, survivre dans la mémoire humaine, ça ne lui dit pas grand-chose.
De la même manière, quand Gilgamesh revient de ses épreuves, il décide de devenir un bâtisseur. C'est quelqu'un qui va bâtir une civilisation, et on le voit dresser les murailles de la ville d'Uruk. À l'inverse de Qohélet, qui a essayé, comme Salomon, de bâtir de grandes choses. Et on ne peut pas dire que ça ait suffi à emballer son cœur.
Mais au fond, vous savez, c'est lequel celui qui croit le plus dans l'humanité ? Lui qui accepte une demi-solution ? Gilgamesh, c'est une demi-solution qu'il accepte : à défaut d'acquérir l'immortalité et la sagesse, celle des dieux en qui il voit des rivaux, il va se contenter d'être un grand nom et de bâtir une civilisation. Mais c'est une vie par procuration, c'est là où je dis que c'est une demi-solution.
Alors, c'est lequel celui qui aime le plus l'humanité ? Celui qui se contente d'une demi-solution, ou celui qui dit tout simplement : « Eh bien écoutez, je n'ai pas trouvé la réponse » ? Qohélet, il ne se moque pas de vous. Il vous pose une question, il vous dit : « Vous pourrez tenter toutes les réponses que vous voulez, je les ai déjà toutes essayées. Il n'y en a aucune qui marche. Vous pourrez même aller du côté des grandes épopées, des grands mythes, des grandes civilisations, etc., du progrès, de tout ce que vous voulez. J'ai tout essayé pour vous, et j'aimerais vous dire que ça a marché, mais c'est pas vrai. Tout est vanité. Ah oui, je n'ai pas de solution, moi, à vous donner, mais au moins je ne vous donnerai pas un ersatz de réponse, je ne vous donnerai pas une demi-vérité. »
C'est peut-être une manière d'aimer l'humanité qui est plus rude, et qui est peut-être aussi plus adulte et plus vraie. Bref, vous pouvez prendre Qohélet comme une contre-épopée de Gilgamesh. C'est vous dire quand même à quel point c'est au vitriol, cette affaire.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Seigneur, je te confie ma vie. Je sais bien que je ne suis pas grand-chose, Seigneur, mais je te demande quand même de pouvoir vivre une aventure. Oui, tout est vanité, mais Seigneur, donne-moi de vivre, donne-moi de me sentir vivre, et de vivre avec toi.
Si toute aventure est vaine, donne-moi celle de l'Évangile. Au moins, en vivant ma religion comme une aventure, en vivant l'Évangile comme une passion, ça n'enlèvera peut-être pas la vanité de ma vie, ni son tragique, mais je vivrai ma vie sous ton regard.
Moi, je serai Enkidu, l'homme sauvage qu'il faut apprivoiser, et toi, tu seras Gilgamesh, l'homme-Dieu qui allait par-delà la mer et qui a tutoyé le soleil.
Et puis, par-dessus tout ça, Seigneur, je verrai le soleil, je verrai de quel amour tu m'as aimé, et Seigneur, c'est là que tu me montreras les demeures éternelles.
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