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Jour 240 ☾ — Les joies simples, une sagesse habitée

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Résumé : Dans cet épisode consacré aux chapitres 8 et 9 du livre de Qohélet, le frère Paul-Adrien présente l'Ecclésiaste comme un philosophe exceptionnellement intelligent dont la spécialité est de poser les questions plutôt que d'apporter les réponses. La lecture déroule les méditations sur le pouvoir du roi, l'impuissance devant la mort, le sort commun au juste et à l'injuste, et l'éloge de la sagesse du pauvre qui sauve une ville. Le commentaire reprend les quatre occurrences du refrain sur les joies simples — manger, boire, se réjouir — et montre la progression : du constat désabusé à la reconnaissance d'une loi de l'univers, puis au regard émerveillé de Dieu sur ce qui est bon, jusqu'à l'impératif final qui fait de ces joies un véritable art de vivre. Ces plaisirs sont présentés comme un don de Dieu, une manière d'entrer en relation avec le Créateur et d'aimer sa condition de créature.

Introduction

On se replonge dans le livre de Qohélet. C'est compliqué, Qohélet, parce que parfois, il y a des passages qui sont extrêmement structurés. Parfois, c'est plutôt des recueils de maximes diverses. Il y a un côté fourre-tout et en même temps, il y a une hauteur d'esprit et une érudition. Eh bien, Qohélet, c'est quelqu'un d'exceptionnellement intelligent qui essaye de comprendre la logique des choses et qui ne la trouve pas. Et on appelle ça faire de la philosophie.

La théologie, c'est l'art de donner les réponses aux questions très importantes. La philosophie, c'est l'art de les poser. Eh bien, Qohélet, lui, sa spécialité, c'est plutôt de poser des questions que d'apporter des réponses. Mais ça, c'est ce que j'ai découvert en devenant vieux : si vous voulez comprendre les réponses, il faut d'abord comprendre les questions. Donc, en fait, ce livre est très, très, très important.

Donc, on continue l'exploration de la vie humaine. Je vous avais parlé de ce petit refrain qui était un appel aux joies simples. On va le retrouver ici. Donc, je vous le laisse en exercice de lecture : essayez de me le retrouver. On se retrouve dans les commentaires. Qohélet 8 et 9.

Lecture : Ecclésiaste 8-9

Qui donc est comparable au sage ? Qui sait expliquer le sens des choses ? La sagesse d'un homme fait briller son visage, la dureté du visage en est changée.

Je dis : obéis aux ordres du roi, selon le serment fait à Dieu. Ne sois pas pressé de t'écarter de lui, ne t'obstine pas dans un mauvais cas. Il ne fera que ce qui lui plaît, car la parole du roi est souveraine. Qui pourrait lui dire : « Que fais-tu là ? » Celui qui obéit aux commandements ne se mettra pas dans un mauvais cas. Le temps du jugement, le cœur du sage le connaît, car il y a un temps et un jugement pour tout, et le mal retombe sur l'homme. Il ignore ce qui arrivera. Qui pourrait lui en révéler le moment ?

Nul homme n'est maître de son souffle, au point de retenir le souffle de sa vie. Nulle maîtrise sur le jour de la mort. Nulle délégation pour ce combat. Le crime ne sauve pas le criminel.

Tout cela, je l'ai vu, ayant à cœur de comprendre tout ce qui se fait sous le soleil, en ce temps où l'homme domine l'homme pour son malheur. J'ai vu ainsi des criminels conduits en terre depuis la cité sainte. On avait déjà oublié dans la ville comment ils avaient vécu. Cela aussi n'est que vanité.

Lorsque la sanction d'un méfait n'est pas immédiatement exécutée, l'envie de faire le mal grandit dans le cœur des fils d'Adam.

Le bonheur ne sera pas pour le méchant. Il ne vivra pas de longs jours. Il sera comme une ombre.

Encore un fait, une autre vanité sur la terre : les justes sont traités comme s'ils avaient agi en méchants, et des méchants sont traités comme s'ils avaient agi en justes. Je dis qu'il n'y a là que vanité.

Alors j'ai célébré la joie, car il n'y a de bonheur pour l'homme sous le soleil que manger, boire et se réjouir, de quoi l'accompagner dans sa peine tous les jours de sa vie, les jours que Dieu lui donne sous le soleil.

Quand je m'appliquais à connaître la sagesse, considérant les travaux sur la terre qui empêchent de fermer l'œil jour et nuit, alors j'ai vu, face à toute l'œuvre de Dieu, que l'homme ne peut pas comprendre les œuvres qui se font sous le soleil. Plus l'homme se fatigue à chercher, moins il trouve. Même si le sage affirme savoir, il ne pourra pas trouver.

Oui, j'ai réfléchi à tout cela, afin de tout tirer au clair : que les justes, les sages et leurs actions sont dans la main de Dieu. Même la haine, l'homme ne les comprend pas. Pourtant, tout est devant lui.

Tout est pareil pour tous. Il y a un même sort pour le juste et l'injuste, le bon et le mauvais, le pur et l'impur, pour qui sacrifie ou ne sacrifie pas. Il en va du bon comme du pécheur, de celui qui prête serment et de celui qui craint de le faire.

Le pire de ce qui advient sous le soleil, c'est que tous ont le même sort. Alors le cœur des fils d'Adam s'emplit de méchanceté. La folie mène leur vie. Puis ils s'en vont chez les morts.

Pour celui qui reste avec tous les vivants, il y a de l'espoir. Chien vivant vaut mieux que lion mort. Car les vivants savent qu'ils mourront, mais les morts ne savent plus rien. Pour eux, plus de récompense. Ils sont tombés dans l'oubli. Leurs amours, leur haine, leur jalousie ont déjà disparu. Plus jamais ils n'auront part à tout ce qui se fait sous le soleil.

Va, mange avec plaisir ton pain et bois d'un cœur joyeux ton vin, car Dieu déjà prend plaisir à ce que tu fais. Porte tes habits de fête en tout temps et n'oublie pas de te parfumer la tête. Savoure la vie avec la femme que tu aimes, chaque jour de cette vie de vanité qui t'est donnée sous le soleil. Tous ces jours de vanité, voilà ton lot dans la vie et dans la peine que tu prends sous le soleil. Tout ce que ta main trouve à faire, fais-le avec la force dont tu disposes, car il n'y a ni travaux, ni projets, ni science, ni sagesse au séjour des morts où tu vas.

J'ai regardé encore et j'ai vu sous le soleil que la course n'est pas donnée au plus rapide, ni aux braves la victoire, ni aux sages le pain, ni aux avisés la richesse, ni aux intelligents la faveur, car il y a pour chacun d'eux des temps et des contretemps. L'homme ne connaît même pas son heure. Comme le poisson pris au filet fatal, comme l'oiseau pris au piège, ainsi en est-il des fils d'Adam surpris par le moment fatal qui tombe sur eux à l'improviste.

J'ai vu aussi sous le soleil un exemple de sagesse qui m'a frappé. Il y avait une petite ville, de peu d'habitants. Un roi puissant marcha contre elle, l'assiégea, l'encercla d'ouvrages fortifiés. Or, il se trouvait là un homme pauvre et sage qui sauva la ville par sa sagesse. Mais ensuite, plus personne ne pensa à cet homme pauvre.

Alors j'ai dit : mieux vaut la sagesse que la force. Et pourtant, la sagesse du pauvre est méprisée, sa parole n'est pas écoutée. La parole tranquille du sage est mieux écoutée que les éclats de voix d'un chef parmi les sots. Mieux vaut la sagesse que les armes de guerre, mais un seul incapable peut ruiner des fortunes.

Commentaire

Alors, est-ce que vous avez eu ma petite phrase sur les joies simples ? Elle se trouvait dans Qohélet 9, 7. C'était la quatrième fois qu'on l'entendait.

Va, mange ton pain avec joie. Bois ton vin d'un cœur content. Car Dieu a déjà agréé tes œuvres.

Au total, vous en aurez eu quatre. Comme il n'est pas impossible que ce soit vraiment la fine pointe de la pensée de Qohélet, ça vaut peut-être le coup que je vous les redonne.

Le premier, c'était chapitre 2 :

Il n'y a rien de mieux pour l'homme que de manger et de boire et de faire jouir son âme du bien-être au milieu de son travail.

Pour mémoire, Qohélet venait de faire l'inventaire de toutes les activités humaines, de toutes les grandes aventures et de toutes les grandes réalisations qu'il pensait trouver sous le soleil. Et c'est comme s'il disait, entre guillemets : « Bah écoutez, j'ai tout ratissé. » Et à la fin, voilà ce qui reste. Maintenant, qu'est-ce qu'on va en faire de ce constat ? Jusqu'où ça va nous amener ?

Et on arrive à la deuxième occurrence de ce thème : « J'ai reconnu. » Alors, « j'ai reconnu », là, on est à un autre niveau. Ça veut dire qu'on a découvert que c'était comme une loi de l'univers.

J'ai reconnu qu'il n'y a rien de bon pour l'homme, sinon se réjouir et bien agir durant sa vie.

Vous voyez la formulation encore négative : « sinon ». Et de un, Qohélet élargit un tout petit peu ce qui fait les plaisirs simples de la vie. C'est pas simplement manger et boire, c'est aussi agir bien. La vie morale fait partie des plaisirs de la vie. Et de deux, ces plaisirs-là sont présentés comme un don de Dieu. Ce qui est assez beau, d'ailleurs.

C'est pas du nihilisme. C'est pas non plus de l'épicurisme. C'est pas carpe diem : « J'ai rien trouvé qui vaille le coup, donc autant s'en mettre plein les poches et en profiter au maximum. » Non, c'est une manière de vivre. Peut-être simple, mais selon la sagesse, en jouissant de manière honnête du fruit de son travail. Et ce que vous dit Qohélet, c'est que ça, cette humble vie, le plaisir, c'est un don de Dieu. C'était comme ça que Dieu avait prévu que nous vivions.

Ensuite, on a poursuivi. Troisième occurrence, chapitre 5 : « Voilà ce que j'ai vu de bon et de beau. » Ah bah tiens, ça c'est la première fois qu'on a une formulation positive. Je vous avais parlé du regard usé que Qohélet portait sur la création. Eh bien voilà maintenant qu'on retrouve le regard émerveillé de Dieu. « Voilà ce que j'ai vu de bon. » C'est ce que Dieu dit en créant le monde. Donc il y a bien une progression.

Voilà ce que j'ai vu de bon et de beau : manger, boire et jouir du bien-être dans tout le travail qu'on fait sous le soleil.

Ça, c'est ce que je vous disais juste avant : c'est la condition humaine, c'est comme ça que Dieu nous avait créés. Simplement là, il y a cette mention de « sous le soleil » qui est généralement vue de manière négative et qui a un lointain écho à la condition non pas humaine, mais à la condition d'Adam qui, depuis le péché originel, est obligé de travailler à la sueur de son front. Ça veut dire que ces humbles plaisirs, qui normalement devaient contenter notre soif de bonheur, un bonheur naturel, maintenant, c'est à la sueur de notre front. Ce n'est pas dans le travail, c'est dans le labeur et au milieu des injustices, des vanités de ce monde, qu'il faut arriver à le retrouver. Ça, c'est notre condition.

C'est pour ça que la citation continuait : « Manger, boire, jouir du bien-être, c'est là la part de l'homme sous le soleil. » Dieu nous a assigné un lot, un héritage, une part au bonheur. Et ce n'est pas nous qui allons décider de la taille du gâteau. Ça s'appelle la condition de créature. En fait, ça s'appelle aussi l'humilité. Il ne s'agit pas simplement de savoir que nous sommes des créatures : il faut encore aimer cette condition.

Et d'ailleurs, je rajoute, le fait que ces plaisirs soient présentés comme un don de Dieu, ça donne à ces plaisirs un visage. Ce ne sont pas des plaisirs qui viennent de nulle part. C'est une manière de rentrer en relation avec notre Créateur. C'est beau, non ? Vous n'essayez pas de mériter votre vie à la force du poignet pour dire devant Dieu : « Moi, j'ai fait le bien, j'ai le droit à ça, à ça, à ça. » Vous lâchez prise. Et dans l'instant présent, comme vous avez bien fait votre travail, il y aura des joies que Dieu a préparées pour vous. Et ce sera pour vous une manière de vivre ça sous le mode de la reconnaissance, de la gratitude et de l'action de grâce.

OK, ça, c'était pour la troisième occurrence de ce refrain. Mais aujourd'hui, il y avait la quatrième et la dernière. Chapitre 9 : « Va, mange ton pain avec joie et bois ton vin d'un cœur content. » Et là, petite évolution, nouveauté : on est passé de l'indicatif à l'impératif. Cette fois-ci, Qohélet vous donne un ordre. « Va, mange ton pain, bois ton vin d'un cœur content. » On est passé de la reconnaissance de ses joies à la recherche de ses joies. Là, maintenant, ça devient un art de vivre. C'est Qohélet qui vous dit : « C'est comme ça que tu dois construire ta vie. »

La citation, on continue : « Car Dieu a déjà agréé tes œuvres. » C'est là que Dieu t'attend, c'est ce qu'il a préparé pour toi. « Que tes vêtements soient toujours blancs » : c'est le symbole de la pureté morale. « Que l'huile ne manque pas sur ta tête » : l'huile, symbole d'une joie qui pénètre jusqu'au plus profond de l'âme. « Jouis de la vie avec la femme que tu aimes » : on est passé des joies et des plaisirs — au début, c'était manger, boire, et puis ensuite, on a dit agir selon le bien — et voilà que maintenant, dans ces joies, on intègre, avec la dimension affective, toutes les relations sociales. Et la conclusion : « Aime ta part durant tous les jours de ta vie de vanité. »

Et c'est ainsi que le Qohélet qui était parti dans une recherche existentielle à explorer la condition humaine, avec un petit sourire en coin, boucle sa boucle. Il y a quelque chose dans l'attitude de Qohélet de profondément juste. Si jamais on n'est pas capable de vivre honnêtement en tant qu'homme, et d'y trouver là notre joie, de se réjouir avec ceux qui se réjouissent et de pleurer avec ceux qui pleurent… On disait de Jésus qu'il était un glouton et un ivrogne. Ça veut dire en tout cas qu'il savait apprécier la vie humaine pour ce qu'elle était. Et si vous ne savez pas, comme Qohélet, apprécier la vie au milieu de tous les désabusements, ça sert à quoi de vouloir la sauver ? Et c'est pour ça que je vous disais que c'était de ce regard qu'était parti ensuite l'Évangile.

Prière

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

Seigneur, je te confie ma vie. Je te demande de savoir profiter de l'instant présent pour le vivre avec toi. Dans toute ma vie de vanité, tu as planté un chemin d'éternité. À travers les petites joies que tu me donnes, Seigneur, je contemple ta générosité et l'œuvre de ta création. Donne-moi d'être homme parmi les hommes et de vivre ma condition sans amertume, malgré tout ce que je peux voir par ailleurs. Seigneur, sois cette joie sur mon chemin et que ce soit pour moi une manière de vivre ma vie avec toi dans l'action de grâce.


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