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Jour 246 ☾ — De l'amour humain à l'amour divin

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Résumé : Le frère Paul-Adrien lit le chapitre 8 du livre de la Sagesse, où Salomon raconte comment il a aimé, courtisé et voulu épouser la sagesse. Le commentaire souligne le virage à 180 degrés opéré par l'auteur : après avoir porté la sagesse jusqu'aux sommets de la spéculation métaphysique — presque jusqu'à la Trinité — il redescend brusquement au niveau le plus humain, celui de la vie amoureuse. Le frère y voit les fondations de la mystique chrétienne, bien avant Thérèse d'Avila et Jean de la Croix, et confie une réflexion personnelle : la vraie porte d'entrée de la mystique n'est pas l'ascèse mais la sagesse, celle qui résiste à l'épreuve de la misère humaine. L'épisode se termine par la prière de Salomon, au chapitre 9.

Introduction

Livre de la Sagesse. Nous sommes toujours dans le pivot du livre, la sagesse qui révèle en Dieu un dynamisme, une richesse intérieure. Quand même, quand même, c'était très étonnant hier. Hier, Jésus n'est pas encore venu sur terre et on était déjà quasiment dans la Trinité. Du coup, jusqu'à quelle hauteur va-t-on parvenir encore aujourd'hui ? Là, on devient curieux. Sagesse 8 et 9.

Lecture : Sagesse 8

Elle déploie sa vigueur d'un bout du monde à l'autre. Elle gouverne l'univers avec bonté.

C'est elle que j'ai aimée et recherchée depuis ma jeunesse. Je suis devenu l'amant de sa beauté. Elle a manifesté la gloire de sa propre naissance, puisqu'elle partage la vie de Dieu et que le maître de l'univers lui a donné son amour. Elle est initiée au mystère de la science de Dieu. C'est elle qui décide de ses œuvres.

Si la richesse est un bien désirable en cette vie, qu'y a-t-il de plus riche que la sagesse, elle qui met en œuvre toute chose ? Si l'intelligence humaine peut accomplir une œuvre, qui, plus que la sagesse, est l'artisan de l'univers ?

Veut-on devenir juste ? Les labeurs de la sagesse produisent les vertus. Elle enseigne la tempérance et la prudence, la justice et la force d'âme. Et rien n'est plus utile aux hommes dans l'existence.

Désire-t-on encore profiter de sa grande expérience ? Elle connaît le passé et conçoit l'avenir. Elle sait le sens caché des paroles et la solution des énigmes. Les signes et les prodiges, elle les prévoit, ainsi que les temps et les moments favorables.

J'ai donc résolu d'amener la sagesse à partager ma vie, car je savais qu'elle serait ma conseillère pour bien agir, mon réconfort dans les soucis. Grâce à elle, j'aurai la gloire auprès des foules et l'honneur auprès des anciens, malgré ma jeunesse. Au tribunal, on reconnaîtra ma perspicacité. Devant moi, les puissants seront dans l'admiration. Si je me tais, ils attendront. Si je parle, ils prêteront l'oreille. Si je prolonge mon discours, ils se garderont de m'interrompre.

Grâce à la sagesse, j'aurai l'immortalité. Je laisserai à la postérité un souvenir éternel. Je dirigerai des peuples et des nations me seront soumises. S'ils entendent parler de moi, des souverains redoutables prendront peur. Je montrerai ma valeur dans l'assemblée du peuple et ma bravoure à la guerre.

Quand j'entrerai chez moi, je me reposerai près d'elle, car sa compagnie est sans amertume. Partager sa vie ne cause pas de peine, seulement plaisir.

J'ai raisonné ainsi en moi-même, j'ai pesé dans mon cœur les réflexions que voici : l'immortalité se trouve dans l'union avec la sagesse. Il y a dans sa tendresse une jouissance supérieure, dans les travaux de ses mains, une richesse inépuisable, dans sa fréquentation assidue, le discernement. Et l'on trouve la célébrité en partageant ce qu'elle enseigne. Aussi, je la courtisais et cherchais comment la prendre pour épouse.

Certes, j'étais un enfant d'une heureuse nature et j'avais reçu une âme bonne, ou plutôt, étant bon, j'étais venu dans un corps sans souillure. Mais je savais que je ne pourrais jamais obtenir la sagesse si Dieu ne me l'avait donnée. Et il me fallait déjà du discernement pour savoir de qui viendrait ce bienfait. Je me tournai donc vers le Seigneur et lui fis cette prière, en disant de tout mon cœur…

Commentaire

Alors, la lecture est courte, mais il y a une raison. Vous avez juste entendu le chapitre 8, sauf qu'en introduction, je vous ai dit qu'on entendrait le chapitre 8 et 9. Le chapitre 9, c'est une prière. C'est toujours un peu compliqué quand, dans la Bible, on entend une prière et que moi, je suis censé conclure mes épisodes par une prière. Je ne vais quand même pas vous proposer une prière qui va être mieux que celle de Salomon. Donc le chapitre 9, c'est ce qui clôturera l'épisode du jour et que je vous proposerai en prière.

En attendant, je reviens sur le discours qu'on a entendu. Hier, on était parvenu à des hauteurs. Mais c'était fou, ça. Et alors, ce qui est très étonnant, c'est de voir que, dans ce que vous venez d'entendre aujourd'hui, l'auteur a fait un virage complètement à 180 degrés. Et c'était encore plus étonnant.

Alors, je vous redis ce qu'on a dit hier pour vous raviver la mémoire et vous dire là où on aurait dû aller, et le tournant imprévu qu'on a pris aujourd'hui. On avait d'abord commencé par présenter la sagesse comme un instrument de gouvernement, comme une vertu humaine. Puis, au fur et à mesure, on a commencé à décrire la sagesse en des termes de plus en plus transcendants, jusqu'à devenir un attribut divin, voire même un peu plus qu'un attribut divin : une puissance de Dieu, une manière pour Dieu d'exister. On vous dit qu'elle préexiste à la création, qu'elle a participé à l'œuvre créatrice. On vous donnait 21 qualificatifs. Alors, on ne va pas tous les redonner, mais : émanation pure de la gloire du Tout-Puissant, reflet de la lumière éternelle, miroir sans tache de l'activité de Dieu. Ça, c'est un petit thème platonicien. Ça veut dire que le monde d'en bas reflète la beauté du monde d'en haut. La sagesse devient le rayonnement de Dieu. Ça devient quasiment comme son double. Et elle partage ultimement les attributs les plus puissants de Dieu : elle partage son unicité, elle partage sa toute-puissance.

Et alors, c'est là qu'hier, moi, parvenu à cette hauteur-là, j'ai fait ce que tout le monde fait dans ces cas-là : j'ai ressorti mes bons vieux bouquins de théologie. Augustin, qui nous parle de la Trinité. Et c'était la suite logique de ce discours.

Mais là, c'est ce que vous venez d'entendre aujourd'hui. Virage complètement à 180 degrés. Et virage génial. L'auteur, lui, il a fait quoi ? Eh bien, parvenu à cette hauteur métaphysique — elle est plus belle que le soleil, elle surpasse toutes les constellations — et parvenu à cette hauteur-là, normalement, la suite logique, c'est ce que je vous disais, c'est les bouquins de théologie. Et eh bien là, pouf. Rupture totale de style. L'auteur vous dit : eh bien, si vous voulez, c'est ce que je vous propose comme femme. On était dans des spéculations métaphysiques, et là, maintenant, on revient. On revient à un niveau existentiel, au niveau le plus humain, à la vie amoureuse.

C'est elle que j'ai aimée et recherchée depuis ma jeunesse. Je la courtisais et cherchais comment la prendre pour épouse.

C'est là où je vous dis, quand même : il est fort. Il est quand même très, très, très fort. Parce que quand on vous présente la sagesse comme étant une aventure amoureuse, eh bien, évidemment, on a tous un côté fleur bleue, on a tous envie de vivre une histoire d'amour, eh bien, on a envie de devenir Salomon. On était parvenu au plus haut sommet de la spéculation religieuse, et voilà maintenant que l'auteur fait le lien avec le sommet le plus haut de l'expérience humaine : la vie amoureuse.

Et en fait, on est en train de jeter les bases de ce qu'on appellera plus tard la mystique chrétienne. Avant Thérèse d'Avila, avant saint Jean de la Croix, il y a qui ? On ne connaît même pas son prénom, d'ailleurs. Mais en tout cas, il y a le livre de la Sagesse. Parce que la mystique, jusqu'à présent, dans la Bible, c'était réservé à quelques personnages. C'était réservé, typiquement, aux prophètes : à Ézéchiel, à Isaïe, à Jérémie. Et on se dit : très bien, mais moi, je ne suis peut-être pas Ézéchiel, je ne vais peut-être pas avoir ces visions. Et de fait, je ne sais pas si jamais je vous les souhaite — souvenez-vous de ces chariots divins, enfin, c'était juste hallucinant. Mais voilà que maintenant, on vous propose un autre moyen pour acquérir la vie mystique : en passant par la sagesse. La sagesse qui exalte le désir amoureux en le rapprochant de Dieu et de la justice. Moi, je suis désolé, mais je trouve ça génial.

Je me permets une petite parenthèse, une petite réflexion personnelle. Le mois dernier, j'étais dans une abbaye. Il y avait une immense bibliothèque, et c'est là où j'ai potassé tous mes livres, c'est là où j'ai fait mes commentaires sur Daniel et sur le livre de la Sagesse. Et j'étais tombé sur un livre, Garrigou-Lagrange, qui parlait de la vie mystique. C'était censé être ce qu'il y a de plus haut comme traité ascético-mystique — c'est comme ça que ça s'appelle — au XXe siècle, qui regardait la purification de la prière, qui regardait les pratiques de jeûne, pour ensuite vous amener jusqu'au plus haut, au sommet de l'extase et de l'union affective à Dieu. Alors, c'était magnifique. Et puis en même temps, il y a un côté que je n'achetais pas du tout. Parce qu'il y a six mois encore, j'étais en Thaïlande, en train de visiter des camps de réfugiés qui avaient fui la guerre civile. Je me suis dit : comment est-ce que je peux parler de mystique à des réfugiés qui ont échappé à des bombardements ? Est-ce que je vais leur parler de jeûne, d'ascèse et d'extase ? Ça n'a aucun sens.

Et c'est là où je me suis dit : c'est quoi, la mystique chrétienne ? Alors, j'étais toujours dans la Bible en un an — ça part toujours un petit peu dans tous les sens dans ma tête, c'est peut-être comme ça aussi que ça part dans les commentaires. Mais c'est là où, en mettant tout ça ensemble, et notamment sur le livre de la Sagesse, c'est là où j'ai réalisé ce que c'était que la vraie porte d'entrée dans la mystique chrétienne. Ce n'est pas la purification de la prière, ou l'union ascétique, ou je ne sais pas quoi. C'est la sagesse. Parce que la sagesse dans la Bible, c'est ce qui résiste à l'épreuve de la misère humaine. C'est Job sur son tas de fumier. C'est là aussi où vous pouvez mettre l'aspect le plus désabusé de la vie humaine, la vie telle qu'elle est. Mais c'est là aussi où vous pouvez mettre les plus grandes intuitions religieuses et les plus grands élans du cœur de la vie amoureuse. Et c'est le livre de la Sagesse.

La sagesse, c'est quelque chose qui vous permet de rentrer, vous, en entier, avec vos histoires, vos blessures, vos désirs, dans la mystique et dans la prière. C'est là où je me dis que la perfection chrétienne, ce n'est peut-être pas d'abord quelque chose qui se recherche dans la cellule et dans la solitude d'un monastère, mais c'est peut-être quelque chose qui se recherche les deux mains dans le cambouis, pour essayer de comprendre un peu plus ce que c'est que la vie humaine.

Et c'est à ce moment-là — ce texte est génial — quand il vous a présenté la sagesse comme une expérience amoureuse, c'est là où le texte se met à redevenir une prière. Parce que ce n'est pas une compétition, parce que ce n'est pas une quête philosophique, mais que ça se situe dans un rapport avec quelqu'un, quelque part, qui trône et qui plane sur l'univers.

Donc nous terminons avec la prière de Salomon, qui demande la sagesse et qui l'obtient.

Prière

Dieu de mes pères et Seigneur de miséricorde, par ta parole tu fis l'univers, tu formas l'homme par ta sagesse, pour qu'il soit maître de tes créatures, qu'il gouverne le monde avec justice et sainteté, qu'il rende avec droiture ses jugements.

Donne-moi la sagesse assise près de toi, ne me retranche pas du nombre de tes enfants. Je suis ton serviteur, le fils de ta servante, un homme frêle et qui dure peu, trop faible pour comprendre le jugement et les lois. Le plus accompli des enfants des hommes, s'il lui manque la sagesse que tu donnes, sera compté pour rien.

Tu m'as choisi pour régner sur ton peuple, pour gouverner tes fils et tes filles. Tu m'as ordonné de bâtir un temple sur ta montagne sainte, un autel dans la ville où tu demeures, imitation de la demeure sainte que tu fondas dès l'origine.

Or, la sagesse est avec toi, elle qui sait tes œuvres. Elle était là quand tu fis l'univers, elle connaît ce qui plaît à tes yeux, ce qui est conforme à tes décrets. Des cieux très saints, daigne l'envoyer, fais-la descendre du trône de ta gloire, qu'elle travaille à mes côtés et m'apprenne ce qui te plaît, car elle sait tout, comprend tout, guidera mes actes avec prudence, me gardera par sa gloire. Alors mes œuvres te seront agréables, je jugerai ton peuple avec justice et serai digne du trône de mon père.

Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ? Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? Les réflexions des mortels sont incertaines et nos pensées instables, car un corps périssable appesantit notre âme et cette enveloppe d'argile alourdit notre esprit aux mille pensées. Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre et nous trouvons avec effort ce qui est à notre portée ; ce qui est dans les cieux, qui donc l'a découvert ?

Et qui aurait connu ta volonté si tu n'avais pas donné la sagesse et envoyé d'en haut ton esprit saint ? C'est ainsi que les sentiers des habitants de la terre sont devenus droits, c'est ainsi que les hommes ont appris ce qui te plaît et par la sagesse ont été sauvés.


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