Jour 248 ☾ — Idoles : quand la beauté éclipse Dieu
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Résumé : Dans cet épisode consacré au chapitre 13 du livre de la Sagesse, le frère Paul-Adrien lit la grande satire de l'idolâtrie : ceux qui divinisent les éléments de la nature, puis le bûcheron qui sculpte une idole dans une chute de bois. Le commentaire souligne l'étonnante indulgence de l'auteur envers les naturalistes religieux — « ils ne méritent qu'un blâme léger » — avant de montrer que ce texte pose, au détour d'une critique, les deux fondements de la philosophie chrétienne de la religion : le principe d'analogie, repris par saint Paul et Vatican I, et la désignation de Dieu comme « celui qui est », que saint Thomas d'Aquin nommera l'acte pur d'être. L'épisode se termine par une prière pour ceux qui cherchent Dieu honnêtement et s'arrêtent en chemin.
Introduction
Nous continuons notre livre de la Sagesse. Nous avions parlé des impies, et voilà qu'ils vont prendre un visage concret. On va les suivre dans le quotidien, à travers la figure de l'idolâtre. Un morceau d'anthologie, où l'auteur déploie toute la verve du prophète moqueur et la finesse du sage philosophe.
Lecture : Sagesse 13
De nature, ils sont inconsistants, tous ces gens qui restent dans l'ignorance de Dieu. À partir de ce qu'ils voient de bon, ils n'ont pas été capables de connaître celui qui est. En examinant ses œuvres, ils n'ont pas reconnu l'artisan. Mais c'est le feu, le vent, la brise légère, la ronde des étoiles, la violence des flots, les luminaires du ciel gouvernant le cours du monde, qu'ils ont regardés comme des dieux.
S'ils les ont pris pour des dieux sous le charme de leur beauté, ils doivent savoir combien le maître de ces choses leur est supérieur, car l'auteur même de la beauté est leur créateur. Et si c'est leur puissance et leur efficacité qui les ont frappés, ils doivent comprendre, à partir de ces choses, combien est plus puissant celui qui les a faites. Car à travers la grandeur et la beauté des créatures, on peut, par analogie, contempler leur auteur.
Et pourtant, ces hommes ne méritent qu'un blâme léger, car c'est peut-être en cherchant Dieu et en voulant le trouver qu'ils se sont égarés. Plongés au milieu de ses œuvres, ils poursuivent leurs recherches et se laissent prendre aux apparences : ce qui s'offre à leurs yeux est si beau ! Encore une fois, ils n'ont pas d'excuses : s'ils ont poussé la science à un degré tel qu'ils sont capables d'avoir une idée sur le cours éternel des choses, comment n'ont-ils pas découvert plus vite celui qui en est le maître ?
Mais malheureux, car ils espèrent en des choses mortes, ceux qui ont appelé divinité des ouvrages de mains humaines, de l'or et de l'argent travaillés avec art, figurant des êtres vivants, ou une pierre quelconque, ouvrage d'une main d'autrefois.
Ainsi, un bûcheron, qui a scié un arbre facile à transporter, il en a raclé toutes les écorces selon les règles, et avec tout l'art qui convient, il a fabriqué un objet pour le besoin de la vie courante. Les chutes de son ouvrage, il les a fait brûler pour préparer sa nourriture, puis il s'est rassasié. Quant à la chute qui ne pouvait servir à rien, ce bout de bois tordu et plein de nœuds, il s'est mis à le tailler pour occuper ses loisirs, et en amateur il l'a sculpté. Il lui a donné une forme humaine, ou la ressemblance d'un quelconque animal. Il l'a recouvert de vermillon, en passant la surface au rouge, tous les défauts du bois qu'il a recouverts. Il lui a fait une digne résidence, il l'a installé dans le mur, bien fixé avec du fer. Il a pris grand soin qu'il ne tombe pas, le sachant incapable de se soutenir lui-même : ce n'est en effet qu'une image, qui a besoin de soutien.
Et pourtant, quand il prie pour acquérir des biens, pour se marier, avoir des enfants, il n'a pas honte de s'adresser à cet objet inanimé. Pour obtenir la santé, il invoque ce qui est faible. Pour la vie, il implore la mort. Pour sa sécurité, il supplie la plus totale incompétence. Pour voyager, il recourt à ce qui ne peut faire un pas. Et pour son gagne-pain, son ouvrage, le travail de ses mains, il demande l'efficacité aux mains les plus inefficaces.
Commentaire
La critique des idolâtres va se faire en plusieurs temps. Ça va nous prendre en fait trois chapitres. Pour l'instant, moi, je vous ai mis juste le premier. On poursuivra demain avec les chapitres 14 et 15. Mais là, il fallait que je m'arrête. Il y a du génie dans ce livre, et je vais vous le montrer.
Donc là, dans ce chapitre, premier temps : on aborde l'erreur de ceux qui divinisent la nature. Sauf que là, chose très étonnante — normalement, la Bible, les prophètes, en face de l'idolâtrie, ils sont plutôt, comment je pourrais dire ça, acerbes, voire carrément mauvais. Au mieux ironiques, au pire cruels. Ici, on commence par leur chercher des excuses. Et non seulement on en cherche, mais on en trouve. C'était le verset 6 :
Ils ne méritent qu'un blâme léger.
Péché véniel, car peut-être se trompent-ils en cherchant Dieu et en voulant le trouver.
Maintenant, pour rendre cette forme d'idolâtrie plus proche de nous, vous pouvez penser à tous ceux qui adorent — enfin, en tout cas qui cultivent — plutôt les énergies, qui embrassent les arbres, ou qui s'achètent des pierres magiques dans la lithothérapie. Enfin, ceux qui vont faire des rites dans la nature. Allez sur TikTok, puis vous verrez ce qu'il y a. C'est en pleine explosion en ce moment. Donc cette psychologie-là, on la retrouve encore de nos jours : ceux qui divinisent les forces de la nature.
Eh bien, ici, l'auteur reconnaît qu'à la base de ce mouvement — ce qu'on appelle le naturalisme religieux — il y a une quête légitime du divin. Parce qu'en fait, ce qu'il dit, c'est que le monde est tellement beau, il est tellement impressionnant, Dieu a tellement réussi sa création, que ce n'est pas totalement illogique que d'être ébloui par la beauté des astres ou la puissance des éléments, au point de leur prêter des forces qu'ils n'ont pas.
Sauf que, normalement, l'admiration de la nature aurait dû mener plus loin. Parce que, c'est ce que vous dit l'auteur, les forces de la nature sont juste un reflet de quelque chose qui les dépasse, quelque chose qui les a créées : Dieu. Et ce mot de reflet, en fait, ça va devenir un terme technique. C'est une phrase d'anthologie qui va marquer toute la théologie médiévale. L'auteur utilise un mot précis : il utilise le mot d'analogie. Les éléments de la nature, par leur beauté, font penser par analogie à celui qui les a créés.
Il faut que je m'arrête là pour vous la redonner et qu'on l'explique, parce que c'est un principe qui va marquer profondément toute la pensée chrétienne. Je cite dans le texte :
S'ils les ont pris pour des dieux sous le charme de leur beauté, ils doivent savoir combien le maître de ces choses leur est supérieur.
Et verset 5 :
Car à travers la grandeur et la beauté des créatures, on peut contempler par analogie leur auteur.
Paf ! Énoncé en une phrase : le principe de la théologie naturelle. La théologie naturelle, c'est de dire qu'à partir de la contemplation de la nature, on peut déjà dire certaines choses de Dieu. Et le mot d'analogie qui est utilisé, c'est la pièce maîtresse, dans toute la pensée chrétienne, pour ce qu'on appelle les preuves de l'existence de Dieu. Ici, ce que ce passage vous dit, c'est qu'il existe, à partir de la nature, des arguments logiques et rationnels pour dire qu'il existe un Dieu. Ou, pour le dire différemment : dans la nature, il y a déjà inscrite une référence au Créateur. La nature est un signe.
Ce qui vous donnera plus tard la pensée de saint Paul — mais ça vient exactement de là — dans la lettre aux Romains, chapitre 1 :
En effet, ce que l'on peut connaître de Dieu est clair, manifeste pour eux, car Dieu le leur a montré. Clairement, depuis la création du monde, on peut voir avec l'intelligence, à travers les œuvres de Dieu, ce qui lui est invisible : sa puissance éternelle et sa divinité. Ils n'ont donc pas d'excuses.
Paf ! Concile de Vatican I : il existe des arguments qui peuvent mener, à partir de la nature, à la certitude qu'il existe un Dieu créateur, bon, puissant et infini. Pour ceux qui veulent aller plus loin, je vous renvoie à Cajétan, avec la différence entre l'analogie de proportion, la proportionnalité et l'analogie d'être. Ici, il nous suffit de dire que les idolâtres, ce sont ceux qui n'ont pas su voir cette analogie, et qui ont confondu le signifiant avec le signifié.
Et je m'arrête ici, parce que ça, c'était le premier principe de la théologie naturelle, ce qu'on appellerait la philosophie de la religion : il existe des arguments pour dire qu'il y a un esprit créateur. Ça, c'est le premier principe. Mais c'est quand même là où le texte est génial — vous sentez que moi, j'adore ce texte ! Mine de rien, comme ça, pof, en passant, juste un petit peu avant, le texte vous avait donné l'autre principe de la philosophie de la religion, de la théologie naturelle. Comme ça, en passant, mine de rien. Que je vous le retrouve :
À partir de ce qu'ils voient de bon, ils n'ont pas été capables de connaître celui qui est.
« Celui qui est », ho ôn en grec, qui évoque à la fois le nom du Dieu biblique — « Je suis qui je suis », YHWH — et le concept philosophique de l'être véritable : Aristote, le premier moteur, le fondement de la réalité. Et ça, c'est saint Thomas d'Aquin qui viendra après : on parlera de l'acte pur d'être. Dieu est l'existence même, de laquelle participe toute créature. Eh bien ça, cette identité entre l'existence et l'essence en Dieu, c'est ce qui fonde toute la vision et toute la théologie chrétienne du Moyen Âge, qui est encore valide, qui est encore la mienne. Dieu, c'est la réalité ultime. C'est l'acte d'être pur.
Donc, si vous voulez, c'est quand même pas mal : au détour d'une critique sur l'idolâtrie, on vous a posé tous les fondements de la philosophie rationnelle chrétienne. Paf, l'analogie ! Paf, celui qui est ! Dans l'histoire de la pensée chrétienne, ce que vous venez d'entendre, c'est un énorme pavé dans la mare.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Seigneur, je te confie toutes les personnes autour de moi qui te cherchent et qui n'arrivent pas à te trouver. Je te confie toutes les personnes qui sont éblouies par la nature, toutes les personnes qui essaient, qui essaient honnêtement de chercher la vérité, et qui s'arrêtent en chemin, ou alors qui n'arrivent pas à dépasser certaines interrogations.
Seigneur, je te confie leur démarche intellectuelle. Et s'ils ne méritent qu'un blâme léger, je te demande, Seigneur, de leur pardonner. Seigneur, révèle-toi à eux.
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