Jour 252 ☾ — Quand aimer Dieu donne le vertige
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Résumé : Le frère Paul-Adrien ouvre un nouveau livre sapientiel, le Siracide, aussi appelé Ben Sira ou Ecclésiastique, écrit par un juif d'Alexandrie deux siècles avant Jésus-Christ. Il le situe comme l'étape intermédiaire entre le désabusement de Qohélet et la synthèse hellénistique du livre de la Sagesse. La lecture des chapitres 1 et 2 déroule l'éloge de la sagesse née avant toute chose et l'insistance sur la crainte du Seigneur comme commencement de la sagesse. Le commentaire oppose la sagesse grecque, vertu spéculative, à la sagesse biblique, manière de se comporter en société avec les hommes et avec Dieu, avant de montrer comment saint Thomas d'Aquin réconcilie les deux jusqu'au don de sagesse de l'Esprit Saint. L'épisode se termine par une prière pour recevoir la crainte de Dieu.
Introduction
On a fini le livre de la Sagesse ! Sniff ! Aujourd'hui, nouveau livre ! On va rester dans les écrits de sagesse, qu'on appelle les écrits sapientiaux, parce que c'est à cette époque-là qu'ils ont été rédigés. Aujourd'hui, je vous propose Ben Sira, qu'on appelle encore Siracide, qu'on traduit encore parfois par Ecclésiastique — ce qui fait que vous avez l'Ecclésiaste, Qohélet, et l'Ecclésiastique, Ben Sira. Ce qui fait que quand j'étais jeune, je n'arrêtais pas de confondre les deux. Donc nous, il y en a un qu'on appellera Qohélet et puis l'autre qu'on appellera Siracide, et ce sera beaucoup plus simple.
Ben Sira est un juif qui vit deux siècles avant Jésus-Christ à Alexandrie. Donc c'est intéressant, parce que vous êtes à une strate intermédiaire entre le Qohélet, qui reprend la sagesse traditionnelle mais qui la subvertit avec son côté un peu désabusé — vanité des vanités, tout est vanité — et puis, de l'autre côté, vous avez l'autre extrême, le livre de la Sagesse, qui est arrivé à complètement mêler philosophie grecque et pensée biblique.
Alors, j'avais fait exprès de jouer le contraste entre les deux en vous mettant les deux extrêmes, pour vous montrer toute la trajectoire intellectuelle et religieuse que va connaître ce peuple. Eh bien là, avec le Siracide, on complète les trous entre le livre de Qohélet et le livre de la Sagesse. C'est l'étape intermédiaire, si vous voulez, de la réflexion et de la méditation sapientielle. On remonte un tout petit peu plus haut. Il y a des thèmes, vous vous direz : ben ça, c'est la sagesse traditionnelle du peuple juif. Puis il y a d'autres trucs, vous vous direz : au contraire, ça pointe vers l'hellénisme.
On commence tout de suite : Siracide, chapitres 1 et 2.
Lecture : Siracide 1-2
Toute sagesse vient du Seigneur et demeure auprès de lui pour toujours. Le sable des mers, les gouttes de la pluie et les jours de l'éternité, qui pourra en faire le compte ? La hauteur du ciel, l'étendue de la terre, la profondeur de l'abîme, qui pourra les évaluer ? Avant toute chose fut créée la sagesse, et depuis toujours la profondeur de l'intelligence.
La source de la sagesse, c'est la parole de Dieu au plus haut des cieux. Ses chemins sont les commandements éternels. La racine de la sagesse, qui en a eu la révélation ? Et ses subtilités, qui en a eu la connaissance ? La science de la sagesse, à qui fut-elle manifestée, et qui a profité de sa grande expérience ?
Il n'y a qu'un seul être sage et très redoutable, c'est celui qui siège sur son trône : c'est le Seigneur. Lui qui a créé la sagesse, il l'a vue, il l'a mesurée, et il l'a répandue sur toutes ses œuvres, parmi tous les vivants, dans la diversité de ses dons. Et ceux qui aiment le Seigneur en ont été comblés. L'amour du Seigneur est une éminente sagesse. Dieu en accorde une part à ceux dont il veut se laisser voir.
La crainte du Seigneur est gloire et fierté, joie et couronne d'allégresse. La crainte du Seigneur réjouira le cœur. Elle procure plaisir, joie et longue vie. La crainte du Seigneur est un don du Seigneur, car elle fait persévérer sur les voies de l'amour. Celui qui craint le Seigneur connaîtra une fin heureuse. Au jour de sa mort, il sera béni.
La sagesse commence avec la crainte du Seigneur. Elle est formée en chaque fidèle dans le sein maternel. Elle a bâti son nid chez les humains, fondation d'éternité. Elle sera fidèle envers leurs descendants.
La sagesse s'accomplit dans la crainte du Seigneur. Elle les enivre de ses fruits. Elle remplira leur maison de biens désirables et leur grenier de ses produits. La sagesse est couronnée par la crainte du Seigneur. Elle fait refleurir la paix et le bien-être. L'un et l'autre sont des dons de Dieu qui mènent au bonheur. Une juste fierté épanouit ceux qui aiment Dieu.
La sagesse répand comme une ondée la science et la connaissance avisées. Elle exalte la gloire de ceux qui la possèdent. La sagesse s'enracine dans la crainte du Seigneur, et sa ramure est longue vie.
La crainte du Seigneur éloigne les péchés, et qui s'attache à elle détourne la fureur. Une injuste colère ne peut être justifiée, et le poids de cette colère entraîne la chute. Qui a de la patience résistera autant qu'il le faut. Plus tard, la joie lui sera rendue. Autant qu'il le faut, il gardera pour lui ses paroles, et l'éloge de sa perspicacité sera sur toutes les lèvres. Dans les trésors de la sagesse sont les proverbes du savoir. Le pécheur, lui, a la religion en horreur.
Désires-tu la sagesse ? Garde les commandements, et le Seigneur la conduira vers toi. Car la crainte du Seigneur est sagesse et instruction ; la douceur et la fidélité attirent sa faveur. Ne te dérobe pas à la crainte du Seigneur. Ne viens pas à lui avec un cœur double. Quand tu parles aux gens, ne sois pas hypocrite. Veille à tes lèvres. Ne t'élève pas, de peur de tomber et d'attirer sur toi le déshonneur. Le Seigneur dévoilerait tes secrets et te jetterait à terre au milieu de l'assemblée, pour n'être pas venu à la crainte du Seigneur, parce que ton cœur regorge de fausseté.
Mon fils, viens te mettre au service du Seigneur. Prépare-toi à subir l'épreuve. Fais-toi un cœur droit et tiens bon. Ne t'agite pas à l'heure de l'adversité. Attache-toi au Seigneur, ne l'abandonne pas, afin d'être comblé dans tes derniers jours. Toutes les adversités, accepte-les, et dans les revers de ta pauvre vie, sois patient. Car l'or est vérifié par le feu, et les hommes agréables à Dieu par le creuset de l'humiliation. Dans les maladies comme dans le dénuement, aie foi en lui. Mets ta confiance en lui, et il te viendra en aide. Rends tes chemins droits et mets en lui ton espérance.
Vous qui craignez le Seigneur, comptez sur sa miséricorde. Ne vous écartez pas du chemin, de peur de tomber. Vous qui craignez le Seigneur, ayez confiance en lui, et votre récompense ne saurait vous échapper. Vous qui craignez le Seigneur, espérez le bonheur, la joie éternelle et la miséricorde. Ce qu'il donne en retour est un don éternel pour la joie.
Considérez les générations passées et voyez : celui qui a mis sa confiance dans le Seigneur, a-t-il été déçu ? Celui qui a persévéré dans la crainte du Seigneur, a-t-il été abandonné ? Celui qui l'a invoqué, a-t-il été méprisé ? Car le Seigneur est tendre et miséricordieux. Il pardonne les péchés et il sauve au moment de la détresse.
Malheur au cœur lâche et aux mains négligentes, aux pécheurs qui suivent deux sentiers. Malheur au cœur négligent qui ne fait pas confiance : il ne sera pas protégé. Malheur à vous qui avez perdu la persévérance. Que ferez-vous lors de la visite du Seigneur ?
Ceux qui craignent le Seigneur ne désobéiront pas à sa parole. Ceux qui l'aiment suivront ses chemins. Ceux qui craignent le Seigneur chercheront à lui plaire. Ceux qui l'aiment se rassasieront de sa loi. Ceux qui craignent le Seigneur prépareront leur cœur et s'humilieront devant lui en disant : « Nous voulons tomber dans les mains du Seigneur et non dans celles des hommes, car telle est sa grandeur, telle aussi est sa miséricorde. »
Commentaire
Il y a des très, très beaux morceaux.
Le sable des mers, les gouttes de la pluie et les jours de l'éternité, qui pourra en faire le compte ?
Avant toute chose fut créée la sagesse.
Donc ça, vous retrouvez des thèmes du livre de la Sagesse : le fait que la sagesse préexiste, qu'elle est une manière pour Dieu d'habiter dans le monde et qu'elle soit un moyen d'accéder à l'éternité. En fait, ce n'est pas tellement qu'on retrouve le livre de la Sagesse là-dedans, c'est plutôt que le livre de la Sagesse s'est inspiré du Siracide. Elle est là, l'étape intermédiaire.
Mais vous avez retrouvé aussi des thèmes traditionnels :
La sagesse commence avec la crainte du Seigneur.
Dans le livre de la Sagesse, ça commençait avec la justice. Là, on est à une étape antérieure.
Alors, je reviens dessus deux secondes, parce que la sagesse qui commence avec la crainte du Seigneur, ça, on l'a entendu je ne sais pas combien de fois : dans les Proverbes, dans le Qohélet, dans le Siracide. Il y a même un moment, j'avoue que j'en ai eu marre. J'ai dit : c'est bon, j'ai compris. Et je ne comprenais pas très bien pourquoi la Bible n'arrêtait pas de nous dire que la sagesse commence avec la crainte du Seigneur. On le dit une fois, deux fois, dix fois, et à la fin, on dit : ça va, j'ai compris. Avec l'aspect un petit peu servile dans la crainte, qu'on n'aime pas trop.
Et c'est le moment où j'ai réalisé qu'en fait, dans le contexte où ces livres ont été écrits, c'est devenu quoi, les grands concurrents intellectuels ? Les grands concurrents intellectuels, ce ne sont plus les anciens empires idolâtres des Babyloniens — qui, d'ailleurs, seraient d'accord pour dire que la sagesse commence avec la crainte du Seigneur. Sauf qu'eux, ils ne l'appellent pas YHWH, ils l'appellent Mardouk, ils l'appellent Baal, ou je ne sais quoi. Mais ça reste le même climat religieux, si je puis dire.
Sauf que maintenant, à l'époque où on est, après l'exil, le grand concurrent qui va émerger, c'est la pensée grecque, la pensée hellénistique. Ce ne sont plus les anciens empires. Après l'exil, ça va être l'Empire perse, mais tout de suite après l'Empire perse, ça va être Alexandre le Grand, et là, tsunami intellectuel : vous avez la philosophie grecque qui va débarquer absolument partout.
Et pour les Grecs, la sagesse, c'est la philosophie, au sens — j'allais dire — quasiment universitaire, intellectuel. Alors, ça vous donne de très grands génies, Platon, Aristote, mais c'est devenu une vertu spéculative. Et ça, les juifs, ils ne sont pas d'accord. Pour les juifs, la sagesse, c'est une manière de se comporter en société : que ce soit en société avec les hommes — ça vous donne tous les proverbes qu'on entend — ou que ce soit en société avec Dieu — et ça vous donne le thème de la piété et de la crainte de Dieu.
Il y en a une, comme dirait Aristote, qui est orientée vers la spéculation, la contemplation des premiers principes, des causes ultimes : donc cette sagesse est un effort intellectuel. Et l'autre qui est orientée vers les relations humaines. La crainte, c'est la piété, c'est une manière de révérer Dieu. C'est une manière soit d'avoir peur, quand on fait le mal, de subir les châtiments divins — c'est ce qu'on appelle la crainte servile — soit c'est une peur de faire le mal et donc d'être privé de la communion à Dieu, parce qu'on l'aime par-dessus tout. Et ça, c'est la crainte filiale, c'est une crainte positive. On a peur de déplaire à la personne que l'on aime.
Bon, maintenant que vous avez ces deux types de sagesse, ces deux portes d'entrée — vertu intellectuelle, vertu morale — il faut choisir. Est-ce que la sagesse, c'est réservé aux gens intelligents ? Ou est-ce que la sagesse, c'est pour ceux qui veulent bien se comporter en société, société humaine, société divine ?
Alors, pour l'instant, la Bible oppose ces deux types de sagesse. Mais la vie est longue, et un jour viendra saint Thomas d'Aquin, qui arrivera à réconcilier les deux. C'est-à-dire qu'au niveau le plus basique, la sagesse, c'est rechercher les causes ultimes de la réalité — c'est la sagesse des philosophes. Et puis ensuite, on en vient à se dire qu'il y a un premier principe qui existe, on commence à observer ses attributs, on se dit qu'il est bon, qu'il est tout-puissant, et même, on commence à se dire qu'il est le bien à l'état pur. Et c'est là où on commence à souder ensemble vertu intellectuelle et vertu morale. Ça, c'est le Dieu des philosophes. C'est encore un Dieu, si jamais je puis dire, abstrait.
Sauf qu'il faut aller encore plus loin. C'est-à-dire qu'une fois que vous avez dit que Dieu existait, Dieu, c'est une personne, et il y a des choses que vous ne pourrez jamais deviner, parce qu'il faut que cette personne parle. C'est bien beau de savoir que Dieu existe ; il faut encore, maintenant, savoir ce qu'il veut et ce qu'il dit. Et cette fois-ci, vous passez à un autre niveau, ce qu'on appellera le don de l'Esprit Saint, le donum sapientiae, qui est la vertu infuse qui parfait l'intelligence par la charité. Et c'est de cette sagesse dont parle le Siracide. Ça devient une manière de cheminer avec quelqu'un et, en cheminant avec cette personne, de voir le monde à travers ses yeux.
Bon, ce que vous venez d'entendre, c'est le Siracide qui vous dit : ne soyez pas bêtes, brûlez les étapes et allez directement à ce niveau de sagesse-là.
En guise de prière, je vous propose de prier pour que Dieu nous donne cette vertu qu'est la crainte de Dieu, le fondement de la sagesse.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Seigneur, apprends-moi à te craindre. Apprends-moi à ressentir de l'effroi devant la splendeur de ta beauté, de ta transcendance, comme si je t'adorais et que j'arrivais à voir ta splendeur.
Seigneur, donne-moi d'avoir peur de ne pas t'obéir, parce que c'est toi qui es le meilleur, qui es la perle précieuse de ma vie, et que je ne veux pas te perdre.
Seigneur, donne-moi d'avoir peur de toi, au sens où je voudrais que tu sois le tout de ma vie, et que ma crainte, c'est que tu ne le sois pas.
Seigneur, c'est à travers tes yeux que je veux voir le monde. C'est à travers ta volonté que je veux l'aimer. Seigneur, ce sera là mon unique sagesse.
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