CapBibliqueCapBiblique

Jour 255 ☾ — La vigilance, clé de la vie intérieure

← J255 ☼ · 📋 Index · 🎙️ Écouter · J256 ☼ →


Résumé : Dans cet épisode consacré aux chapitres 7 et 8 du Siracide, le frère Paul-Adrien remarque la profusion de commandements négatifs qui structurent la sagesse de Ben Sirac, signe d'un monde rempli d'occasions de se tromper. Le commentaire récapitule les différents domaines où la Bible a appliqué le principe de rétribution — Job, Tobie, la Sagesse, Qohélet — avant de montrer que Ben Sirac l'applique aux relations sociales : nos actes nous suivent, et le mal arrive par une pente glissante. D'où l'appel à la vigilance, domestique puis extérieure, et surtout à la garde de la langue : veiller sur « la dernière phrase », celle qui ne servait à rien. De la vigilance sur la parole naît la vigilance intérieure, la nepsis des Pères du désert, qui conduit au discernement des esprits et à la prière pure.

Introduction

Nous retournons à notre Siracide. Je me faisais cette réflexion en enregistrant pour vous la lecture du Siracide : il y a quand même beaucoup de commandements négatifs. N'abandonne pas un vieil ami, ne méprise pas un vieillard, ne prends pas conseil d'un insensé, ne sois pas en procès avec un juge. C'est comme si le monde dans lequel vivait Ben Sirac était un monde qui était rempli de tentations, de maladresses possibles, d'occasions de se tromper.

Ce qui appelle — et ce sera un des axes que je vous propose — ce qui appelle une forme de vigilance. C'est peut-être ça ce qui unifie tous les proverbes que vous allez entendre aujourd'hui, Ben Sirac 7 et 8.

Lecture : Siracide 7-8

Ne fais pas le mal, et aucun mal ne t'arrivera. Éloigne-toi de l'injuste, il s'écartera de toi. Mon fils, ne sème pas dans les sillons de l'injustice, de peur d'en récolter sept fois plus.

Ne demande pas au Seigneur une situation en vue, ni au roi une place d'honneur. Ne joue pas au juste devant le Seigneur, ni au sage devant le roi. Ne brigue pas la fonction de juge. Si tu n'es pas armé pour briser l'injustice, tu pourrais te laisser intimider par un puissant et compromettre ton intégrité. Ne te rends pas coupable envers le peuple de la ville, et ne perds pas la considération publique. Ne commets pas une deuxième fois le même péché, car pour le premier, tu ne resteras pas impuni.

Ne dis pas : « Le Dieu Très-Haut verra l'abondance de mes offrandes, quand je les présenterai devant lui, et il les acceptera. » Ne te décourage pas dans la prière, et ne néglige pas de faire l'aumône. Ne te moque pas d'un homme qui est dans la peine, car le Dieu qui humilie est aussi celui qui élève. Ne cultive pas le mensonge contre ton frère, et pas davantage contre ton ami. Ne consens jamais aux mensonges : l'habitude de mentir ne produit rien de bon. Et ne pérore pas devant les anciens, et ne rabâche pas dans ta prière. Et ne prends pas en dégoût les travaux pénibles, ni les travaux des champs institués par le Très-Haut.

Ne te joins pas à la compagnie des pécheurs. Souviens-toi que la colère ne tardera pas. Humilie-toi profondément, car l'impie aura pour châtiment le feu et les vers.

Ne vends pas un ami pour de l'argent, ni un frère de sang pour l'or d'Ophir. Ne te détourne pas d'une épouse sage et bonne, car sa valeur surpasse les perles.

Ne maltraite pas l'esclave qui travaille fidèlement, ni le journalier qui se dévoue sans compter. Aime de tout ton cœur l'esclave intelligent, et ne lui refuse pas la liberté.

As-tu du bétail ? Prends-en soin. S'il te rapporte, ne t'en défais pas. As-tu des enfants ? Fais leur éducation, et dès le jeune âge, apprends-leur à obéir. As-tu des filles ? Veille à leur vertu, et montre-leur un visage sérieux. Donne ta fille en mariage : tu auras conclu une affaire importante, mais donne-la à un homme de bon sens. As-tu une femme selon ton cœur ? Surtout, ne la renvoie pas. Mais si elle n'est pas aimée, méfie-toi d'elle.

De tout ton cœur, honore ton père, et n'oublie pas les douleurs de ta mère. Souviens-toi que tu leur dois d'être né. Comment leur rendras-tu ce qu'ils ont fait pour toi ?

De toute ton âme, révère le Seigneur, et vénère ses prêtres. De toute ta force, aime ton Créateur, et ne délaisse pas ceux qui le servent. Crains le Seigneur, et honore le prêtre. Donne-lui la part qui lui est prescrite : prémices, sacrifices de réparation, épaules des bêtes immolées, sacrifices de consécration et prémices saintes.

Tends aussi ta main aux pauvres, pour être pleinement béni. Que ta générosité s'étende à tous les vivants ; même envers les morts, sois généreux. Ne te détourne pas de ceux qui pleurent. Afflige-toi avec les affligés. N'hésite pas à visiter un malade. En agissant ainsi, tu seras aimé. Quoi que tu fasses, souviens-toi que ta vie a une fin, et jamais tu ne pécheras.

N'entre pas en conflit avec un homme puissant, de peur de tomber entre ses mains. Ne te querelle pas avec un homme riche, de peur de ne pas faire le poids. Car avec de l'or, on a perdu bien des gens ; il a même fait fléchir le cœur des rois. Ne te dispute pas avec un bavard : tu ne ferais qu'entasser du bois sur son feu. Ne plaisante pas avec quelqu'un de mal élevé, de peur d'entendre insulter tes parents.

Ne fais pas de reproches aux pécheurs repentants. Souviens-toi que nous sommes tous passibles de châtiment. Ne méprise pas un vieillard, car certains d'entre nous prennent de l'âge. Ne te réjouis pas de la mort de quelqu'un. Souviens-toi que tous, nous devrons mourir.

Ne néglige pas les conversations des sages. Reviens souvent à leurs proverbes. Car auprès d'eux, tu acquerras l'instruction et l'art de servir les grands. Ne fuis pas la conversation des vieillards : eux-mêmes ont appris de leurs pères. Car auprès d'eux, tu acquerras l'intelligence et l'art de répondre en temps voulu.

N'attise pas les ardeurs du pécheur, de peur de te brûler au feu de sa flamme. Ne tiens pas tête à l'effronté : il pourrait te prendre au piège de ton propre discours. Ne prête pas à plus fort que toi ; si tu le fais, considère ton bien comme perdu. Ne te porte pas garant au-delà de tes moyens ; si tu le fais, prépare-toi à payer. Ne sois pas en procès avec un juge, car c'est à son jugement qu'on s'en remettra.

Ne fais pas route avec l'aventurier, de peur qu'il ne t'épuise. Car il n'en fera qu'à sa tête, et sa folie vous perdra tous les deux. Ne te dispute pas avec un coléreux, et ne t'engage pas avec lui dans un lieu désert. Car le sang compte pour rien à ses yeux ; là où il n'y a plus de secours, il t'abattra. Ne prends pas conseil d'un insensé, car il ne pourra pas tenir sa langue. Devant un étranger, ne fais rien qui doive rester caché, car tu ignores ce qu'il en tirera. N'ouvre pas ton cœur au premier venu : il ne t'en saurait aucun gré.

Commentaire

C'était un des principes qui vous étaient donnés au verset 1 du chapitre 7 :

Ne fais pas le mal, et aucun mal ne t'arrivera.

On retrouve là le thème de la rétribution. Ce principe de rétribution, j'ai l'impression que je n'arrête pas de vous en parler non plus. Donc ça vaut peut-être le coup de refaire un petit panel pour voir jusqu'à présent tous les endroits dans lesquels la Bible a essayé de l'appliquer.

On peut essayer de l'appliquer dans sa propre vie : quand on fait le bien, on sera récompensé par la félicité matérielle. Sauf que ça marche en gros, mais pas tout le temps. Ça, c'était Job, et ça posait énormément de questions. Avec Tobie — alors ça, c'était il y a très, très longtemps — on avait appliqué le principe de la rétribution au niveau communautaire, et là, c'est un peu plus réglé. Et puis avec le livre de la Sagesse, on a essayé de l'appliquer dans deux autres endroits différents. D'abord dans la nature : quand on fait le bien, la nature est docile ; quand on fait le mal, la nature se rebelle. Et on l'avait aussi appliqué dans l'au-delà, à travers le jugement dernier : le bien que l'on fait sur terre mérite une récompense éternelle, le mal que l'on fait sur terre mérite une réprobation éternelle. Avec Qohélet, on peut même aussi l'appliquer dans la vie spirituelle : quand on fait le bien, on est récompensé par une joie intérieure ; et l'inverse, que Qohélet ne disait pas, mais on peut le dire jusque-là : quand on fait le mal, on s'installe dans la tristesse intérieure.

Bon, vous voyez, ce principe de rétribution pose beaucoup de problèmes. En attendant, vous pouvez voir qu'il est relativement robuste et relativement sain, vu la multiplicité des domaines dans lesquels on peut l'employer.

Avec l'épisode de Ben Sirac que vous venez d'entendre aujourd'hui, en fait, on a repris encore une fois ce principe de la rétribution, et on l'a appliqué non pas dans l'au-delà, non pas dans la vie spirituelle : Ben Sirac, lui, va l'appliquer encore ailleurs — si vous voulez, ça vous montre la richesse de ce principe. Il l'applique dans les relations sociales. Si jamais on se comporte bien avec les hommes, ça évitera beaucoup de dégâts.

D'où tous ces commandements négatifs que je vous avais proposé d'interpréter comme un appel à la vigilance. L'attention au premier pas. Que le mal n'arrive pas d'un coup : généralement, il y a une pente glissante. Un mal en appelle un autre, de la même manière qu'un bien en appelle un autre. Parce qu'au fur et à mesure qu'on fait n'importe quoi dans les relations sociales, on a l'art et la manière de s'enfermer dans des impasses qui finissent par se retourner contre nous. Et ça, ça vous montre le mécanisme, comment marche ce principe de rétribution dans les relations sociales. Il ne faut pas se bercer d'illusions : c'est comme ça que ça marche, la vie sociale. On n'est jamais seul, et nos actes nous suivent.

Donc, la vigilance, ça veut dire ouvrir l'œil, voir le bien, discerner les pièges, prévenir avant d'agir. Verset 3 :

Ne sème pas dans les sillons de l'injustice.

Ce que tu traces dans la société, tu finiras par le récupérer.

Alors, pour Ben Sirac, cette vigilance s'exprime d'abord dans la vigilance domestique : l'art de gouverner sa propre maison. Et vous aviez une série de conseils sur les serviteurs, sur la femme, sur les enfants. La vigilance ici, ça veut dire anticiper les besoins, prévenir les désordres, observer chaque relation pour l'orienter vers la droiture. Ça veut dire gouverner sagement sa maisonnée.

Puis de là, on élargissait à toutes les relations extérieures : ne conteste pas avec un puissant, ne te dispute pas avec un homme riche, ne te querelle pas avec un homme en colère. Ce que vous dit Ben Sirac, c'est qu'une bonne partie de la vie morale consiste non pas forcément à faire le bien, mais déjà à éviter de faire le mal.

Il faut se méfier de soi-même. C'est comme si, pour Ben Sirac, le cœur humain était ainsi fait qu'il ne pouvait pas s'empêcher de déborder de tous les côtés. Et c'est pour ça qu'il faut être vigilant. Il ne suffit pas de se méfier des autres, il faut aussi se méfier de soi-même, de son cœur qui n'arrête pas de vouloir déborder. Ne pas se laisser piéger par l'orgueil. Ne pas se laisser piéger par l'impulsivité. Ne pas se laisser piéger par une passion.

Alors maintenant, comment est-ce qu'on fait concrètement pour cultiver cette vigilance ? Il y a un moyen, c'est encore ce que vous disait le Siracide. Le meilleur moyen pour cultiver une forme de vigilance, c'est de veiller sur sa langue. De mettre une garde sur ses lèvres. Ne dis pas trop vite ce que tu penses. Ne révèle pas de secret, disait Ben Sirac. Ne fais pas de faux serments.

Je vous donne un exemple tout simple. Parfois, on ne peut pas s'empêcher de dire du mal les uns des autres. C'est triste, mais c'est comme ça. Parfois aussi, on a besoin de dénoncer le mal. Et parfois même aussi, on a besoin de se confier à des gens. Par exemple, je ne sais pas, si vous êtes marié, c'est normal peut-être de faire un débrief de la journée et de dire qu'au travail, tel collègue s'est mal comporté avec vous. Et donc là, vous allez dire du mal. Mais alors, comment essayer de respecter la justice, la charité et la sobriété ?

Il y a un moyen très simple, et qui sera bien dans l'esprit du passage que vous venez d'entendre dans Ben Sirac. C'est ce que je dis souvent en confession. Ce à quoi il faut faire attention, c'est à la toute dernière phrase. C'est un peu comme quand on mange : les Pères du désert disaient qu'il fallait s'arrêter de manger avant la toute dernière bouchée, c'est comme ça qu'on pouvait réfréner son appétit.

Bon, de la même manière, on a un cœur qui déborde, on a une langue qui déborde. On ne peut pas s'empêcher de prendre une place qui ne nous est pas due. On ne peut pas s'empêcher de s'étaler. Mais ce à quoi il faut faire attention, et c'est là où se situe la liberté, c'est sur la dernière phrase. Celle qui ne servait à rien, parce qu'on avait déjà tout dit. Mais comme on ne peut pas s'empêcher de répéter les choses pour renfoncer le clou, des fois que l'autre n'ait pas bien compris… On avait déjà dit qu'il nous avait piqué notre travail, on avait déjà dit qu'il nous avait dit une méchanceté, et hop, on rajoute une dernière phrase pour bien enfoncer le clou. Eh bien, c'est sur cette dernière phrase-là, qui était inutile, que pouvait s'exercer votre liberté, et partant votre vigilance.

Et au fur et à mesure qu'on a pris soin de cette dernière phrase qui ne servait à rien, on arrive à remonter le curseur. Au fur et à mesure où vous ferez attention à votre langue, la vigilance sur la parole deviendra une vigilance intérieure, parce que vous aurez un petit warning qui s'allumera en vous pour vous dire : « Attention, là, tu es en train de déborder. »

Les Pères du désert appellent ça la nepsis, la sobriété intérieure. Le fait d'être, même dans les relations sociales, même dans la prière, le fait d'être éveillé, lucide. Le fait de ne pas être ivre — ivre de ses passions, ivre de son orgueil, au point de se laisser emporter.

Et cette vigilance-là, vous pouvez le regarder à travers le Siracide : ça commence par être vigilant sur les relations extérieures, puis sur sa langue, et puis après sur ses pensées — c'est ce qu'on appelle le discernement des esprits. Et à partir de là, en fait, disent les Pères du désert, les moines, vous pouvez arriver à la prière pure, quand vous êtes dans la solitude de votre cellule, et, dans les relations sociales, vous allez cultiver la pureté d'intention et la générosité.

Donc, eh bien voilà, courage à tout le monde : la vigilance sera le maître mot d'aujourd'hui. Comme disait Jésus : soyez vigilants, c'est à l'heure à laquelle vous ne pensez pas, au moment auquel vous ne vous attendrez pas, que le Fils de l'homme reviendra.

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.


← J255 ☼ · 📋 Index · 🎙️ Écouter · J256 ☼ →