Jour 258 ☾ — Richesse, pouvoir… et vigilance intérieure
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Résumé : Dans cet épisode consacré aux chapitres 13 et 14 du Siracide, le frère Paul-Adrien lit la longue mise en garde de Ben Sira sur la fréquentation des riches et des puissants, puis l'appel à jouir sagement de ses biens avant la mort. Le commentaire souligne que le texte parle du « riche » en général, comme d'une catégorie : la richesse déforme insensiblement la psychologie de celui qui la possède, l'entoure de flatteurs et lui fait perdre le contact avec la vérité. Le frère élargit la leçon à toute forme de richesse — institutionnelle, de prestige, affective, sociale — et évoque son propre rapport aux supérieurs et aux évêques. La conclusion n'est pas de condamner les riches, mais d'appeler chacun à la vigilance et à la juste distance.
Introduction
Aujourd'hui, nous parlons de la richesse. Ben Sira, chapitres 13 et 14.
Lecture : Siracide 13-14
Qui touche à du goudron se salit, et qui fréquente un orgueilleux lui devient semblable.
Ne te charge pas d'un fardeau trop pesant, ne t'associe pas à plus fort ou plus riche que toi. Comment au pot de terre associer le pot de fer ? Au premier choc, celui-là se brise.
Le riche commet une injustice, et c'est lui qui se fâche. Le pauvre subit l'injustice, et encore il doit demander pardon.
Tant que tu lui es utile, le riche se sert de toi, mais quand tu seras dans le besoin, il te laissera tomber. Si tu as quelque bien, il vivra avec toi pour te dépouiller sans remords. A-t-il besoin de toi, il t'abuse, il te fait bon visage et te laisse espérer, il t'adresse des compliments et te dit : « De quoi as-tu besoin ? » Il te rend confus par ses festins, jusqu'à ce qu'il t'ait mis sur la paille deux ou trois fois. Et pour finir, il se moquera de toi, et s'il te voit par la suite, il passera son chemin. Après quoi, il te regardera de haut, te laissera tomber et hochera la tête à ton sujet.
Fais attention, ne te laisse pas abuser ni humilier par ta naïveté. Si un grand t'invite, dérobe-toi : il t'invitera de plus belle. Ne t'impose pas, de peur d'être repoussé, et ne te tiens pas trop loin, de peur d'être oublié. Ne t'avise pas de lui parler d'égal à égal. Ne te fie pas à son bavardage, car par ce flot de paroles, il te met à l'épreuve. Il te scrute même quand il te sourit. Il divulguera impitoyablement tes propos et ne t'épargnera ni les coups ni les chaînes. Fais attention et prends bien garde, car c'est ta propre ruine que tu frôles. Si tu entends cela, reste vigilant dans ton sommeil. Aime le Seigneur ta vie durant, et invoque-le pour ton salut.
Tout animal aime son semblable, et tout homme son pareil. Toute chair s'unit selon son espèce, et l'homme s'attache à son semblable. Quoi de commun entre le loup et l'agneau ? Entre qui est pécheur et qui est religieux ? Quelle paix est possible entre la hyène et le chien ? Quelle paix entre le riche et le pauvre ? L'âne sauvage du désert est la proie des lions, comme le pauvre est la pâture des riches. L'orgueilleux déteste l'humiliation, comme le riche déteste le pauvre.
Que chancelle un riche, il est soutenu par son ami. Que tombe un pauvre, il est repoussé par les siens. Quand le riche fait un faux pas, il trouve beaucoup d'appuis, et s'il dit des sottises, on lui donnera quand même raison. Mais quand un petit trébuche, on lui fait des reproches, et même s'il a des choses sensées à dire, on ne lui en donnera pas l'occasion. Quand le riche prend la parole, tous font silence et portent son discours aux nues. Si le pauvre veut s'exprimer, on demande : « Qui est-ce ? » et s'il bute sur un mot, on l'enfonce.
La richesse est bonne tant qu'elle est sans péché. La pauvreté est un mal, au dire de l'impie. Le cœur de l'homme modèle son visage, soit en bien, soit en mal. À un cœur content, joyeux visage. Mais pour forger des proverbes, il n'a pas le temps : on s'épuise à réfléchir.
Heureux l'homme qui n'a pas failli en paroles et n'est pas tourmenté du regret de ses fautes. Heureux celui que sa conscience ne condamne pas et qui n'a pas perdu l'espoir.
La richesse ne sied pas à l'homme mesquin, et pour l'envieux, quelle fortune suffirait ? Qui amasse en se privant, amasse pour autrui : c'est avec ses biens que d'autres vivront dans le plaisir. Celui qui est dur pour lui-même, pour qui sera-t-il bon ? Il ne jouira même pas de sa fortune. Nul n'est pire que celui qui se ronge d'envie : il reçoit le salaire de sa perversion. S'il fait le bien, c'est par mégarde, il finit toujours par laisser voir sa méchanceté. Il est vil, celui qui a l'œil envieux, qui détourne son regard et méprise les gens. L'œil de l'avare n'est pas satisfait de ce qui lui revient, une avidité malsaine dessèche l'âme. L'avare est chiche de pain : il en manque à sa table.
Mon fils, fais-toi plaisir avec ce que tu as, et présente au Seigneur des offrandes dignes de lui. Souviens-toi que la mort ne tardera pas et que l'heure fixée ne t'a pas été révélée. Avant de mourir, fais plaisir à tes amis, sois généreux, donne à la mesure de tous tes moyens. Ne te prive pas d'un jour de bonheur, ne refuse pas ta part de satisfaction. Ne devras-tu pas laisser à d'autres le fruit de tes peines ? Le produit de ton labeur ne sera-t-il pas tiré au sort ? Donne, reçois, distrais-toi, car au séjour des morts, ne se trouve aucun plaisir.
Toute chair se fripe comme un vêtement, c'est la loi depuis toujours : tu dois mourir. Comme, parmi les feuilles d'un arbre touffu, les unes tombent et les autres poussent, ainsi font les générations de chair et de sang : l'une meurt et l'autre naît. Toute œuvre corruptible disparaît, et son auteur s'en va avec elle.
Heureux qui s'exerce à la sagesse et réfléchit avec intelligence, qui médite en son cœur ses chemins et pénètre dans ses secrets. Il suit sa piste comme un chasseur, il guette son passage et il regarde par sa fenêtre, il écoute à sa porte. Il se tient près de sa maison et fixe dans ses murs les piquets de la tente qu'il dresse tout près de chez elle. Il campe ainsi au séjour du bonheur. Sous la protection de la sagesse, il place ses enfants. Sous ses branches, il demeure. À son ombre, il est protégé de la chaleur. Il s'établit dans la gloire.
Commentaire
Jésus disait : « Méfiez-vous des richesses. Il sera plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille. » Et l'Évangile poursuit en disant : à ces mots-là, les apôtres furent stupéfaits et se demandaient : « Mais qui alors peut être sauvé ? » Eh oui, mais Jésus, lui, il avait médité Siracide 13 et 14.
Et je commence en attirant votre attention sur un petit détail. On parle du riche en général. On ne donne jamais d'exemple, on ne donne jamais de nom. C'est comme si c'était une catégorie socio-professionnelle : le riche. « Le riche commet une injustice. » « Si tu as quelques biens, le riche vivra avec toi. » « A-t-il besoin de toi, le riche t'abusera. »
Alors, c'est quoi l'intérêt de parler du riche en général ? C'est que si on parle des personnes en particulier, on ne pourra pas s'empêcher de le prendre personnellement, et on dira : c'est la faute du riche. Alors que là, la leçon n'est pas tout à fait ça. La leçon, c'est : si jamais vous vous faites avoir, c'est aussi de votre faute. Parce que les riches, c'est comme ça que ça marche. Il ne faut pas leur en vouloir, d'une certaine manière. Ils ont été déformés par leur richesse sans même s'en être aperçus. Ils ont l'impression de bien se comporter avec vous, et probablement même ils sont sincères. Mais ils ne se rendent pas compte des dégâts qu'ils font autour d'eux, parce que vous ne jouez pas dans la même catégorie qu'eux. C'est le pot de fer contre le pot de terre. Et si vous ne savez pas que vous êtes un pot d'argile et qu'eux sont des pots de fer, et que vous vous faites casser la figure, le problème ne vient peut-être pas tant du pot de fer que de vous. C'est juste que c'est comme ça.
Alors, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que, que vous le vouliez ou non, la richesse confère un prestige automatique. Parce que vous vivez dans une société qui valorise l'argent, et que quand vous êtes riche, vous avez déjà gagné d'avance votre auditoire. On lui prêtera une sagesse, on lui prêtera une compétence, parce qu'on ne peut pas s'empêcher de se dire que ce n'est pas tout à fait un hasard si lui est riche et vous pauvre. Et le riche, à force de naviguer dans ce milieu un peu artificiel où on le flatte toujours un peu plus pour ce qu'il est, ne peut pas s'empêcher, à la fin… c'est vrai que ça vous déforme la psychologie. Vous avez beau être le meilleur du monde, quand les gens n'arrêtent pas de vous traiter avec plus de déférence que ce que vous valez, il y a un moment donné où vous ne faites plus la différence.
C'est pour ça que le Siracide parle des riches en général : parce qu'il y a une psychologie qui leur correspond. Quand vous êtes riche, vous vivez dans un entourage qui filtre constamment ce qu'il vous dit et ce qu'il entend. C'est-à-dire que vous perdez contact avec la vérité. Vous êtes bercé par la flatterie. 13, 9 :
Nombreux sont ceux qui flattent le puissant.
Et en plus, vous ne pouvez pas vous empêcher — comme les gens montrent qu'ils s'intéressent à vous, parce que forcément vous avez une position sociale et puis vous avez de l'argent — vous ne pouvez pas vous empêcher non plus de penser que c'est vous qu'ils aiment. Et donc ça entraîne une arrogance inconsciente. Ça entraîne un aveuglement face à ses propres limites. Et ça entraîne l'habitude de la domination : ce sont des gens qui sont constamment en situation de supériorité, du coup ils vont développer des tactiques pour garder l'avantage sans même s'en apercevoir.
Et c'était ça qui était dénoncé. Il va s'occuper de vous, il va s'intéresser à vous tant que vous lui êtes utile. Verset 4 :
Tant que tu lui es utile, le riche se sert de toi, mais quand tu seras dans le besoin, il te laissera tomber.
Mais j'allais dire : d'une certaine manière, si vous vous faites avoir, c'est votre problème. Le riche n'a jamais prétendu qu'il était votre ami. C'est juste qu'il est habitué à ce type de transaction sociale. Ou alors il va avoir une manière de vous donner qui, en fait, va lui servir à vous humilier, mais sans même qu'il s'en aperçoive. C'était le verset 5 : il te fait espérer, il te sourit, mais il t'écorche à froid. Ou alors, pour vous humilier, il vous fait honte par un repas qu'il vous a donné.
Alors là, on pense aux riches du monde, à Paris Match, à ceux qui ont plein d'argent, etc. Mais ça peut être plein de choses. Moi, je parle de mon vécu, parce que forcément je suis prêtre et que je vis dans un milieu social qui est l'Église. Pour moi, la richesse, c'est la richesse institutionnelle. C'est mes supérieurs, ce sont les évêques. J'ai bien compris que dans la manière dont un supérieur vous parle ou dont un évêque vous parle, il y a toujours une manière d'instaurer une dette cachée, de vous faire sentir le poids de son pouvoir. Et quand je dis ça, je ne suis en train de critiquer ni les supérieurs, ni les évêques. C'est juste que c'est comme ça que ça marche, la vie.
Quand vous êtes à table avec eux et qu'ils se mettent à parler de ce que devrait être l'Église, et que vous ne pouvez pas vous empêcher de répondre une parole… en fait, il fallait faire attention. C'est ce que vous disait le verset 12 :
Il divulguera impitoyablement tes propos et ne t'épargnera ni les coups ni les chaînes. Fais attention, car tu frôles ta propre ruine.
Mais le nombre de fois où je me suis fait avoir… eh bien, tant pis pour moi. Parce que la vérité, c'est que les évêques ne sont ni mieux ni pires que moi. Ils sont juste plus riches que moi, et voilà : on ne vit pas dans le même monde. Et quand je l'oublie, c'est ma faute.
Donc, je vous dis ça, ce n'est pas pour le plaisir de dire du mal des uns et des autres. Et ce n'est pas non plus par souci d'être révolutionnaire, parce qu'il faut des évêques, il faut des supérieurs. J'allais dire : il faut qu'il y ait des riches, il faut qu'il y ait des pauvres… non, je n'irai peut-être pas jusque-là. Mais la société humaine a besoin d'une organisation. C'est pour vous dire que ces relations de pauvres à riches, c'est beaucoup plus large que simplement le domaine économique. Ça peut être, comme je vous le disais, une richesse institutionnelle. Mais ça peut être une richesse de prestige, ça peut être une richesse affective, ça peut être une richesse sociale.
Et c'est là où le Siracide arrivait et vous disait qu'il y a une manière de se comporter face aux riches. D'abord, il ne faut pas trop leur coller. C'était le verset 2 du chapitre 13 :
Ne t'impose pas à plus fort que toi, de peur d'être repoussé. Et ne te tiens pas non plus trop loin, de peur d'être oublié.
Vous voyez : ni trop, ni trop peu. Il faut savoir rester digne. Parce que, vous savez, quand vous vivez toujours avec des riches, vous ne pouvez pas vous empêcher d'être attiré. La richesse, ça attise l'envie. Et derrière l'envie, le compromis moral. C'est toujours dangereux de fréquenter de trop près les riches sans avoir d'autant plus de vigilance. Quand on accepte leurs cadeaux, on finit par s'acheter une servitude sans même s'en apercevoir. Quand on prend l'habitude de flatter, on finit par perdre une parole qui est vraie.
Et donc là, à nouveau — j'en ai déjà parlé, mais je le redis — c'est la vigilance, la sobriété : contente-toi de ce que tu as, n'humilie pas pour un don. C'est ce qu'on entendra plus tard, en 18, 15.
Alors maintenant, je termine par là. Peut-être que parmi vous, il y en a qui m'écoutent et qui sont riches. Ça ne veut pas dire que les riches sont mauvais, c'est ce que je disais aussi. Ça veut simplement dire que si vous êtes riche, il faut être deux fois plus vigilant. C'est juste ça que ça veut dire. Et maintenant que j'ai dit ça, il y aura un chapitre entier pour parler du bon usage de la richesse, pour vous montrer qu'on peut être riche et saint. C'est plus difficile, mais c'est possible. Il faudra attendre quelques chapitres.
Bon, on a tous nos petits soucis, je suppose. Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen. Moi, j'en ai un très beau : c'était un proverbe que m'avait donné quelqu'un qui était dans l'armée, et qui me disait qu'il ne faut jamais oublier que l'amour des ennemis s'étend à l'amour des supérieurs.
Prière
Seigneur, quand je suis en face de personnes riches, apprends-moi à aimer la personne et non pas leur richesse.
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