Jour 261 ☾ — Ta langue peut te perdre… ou te sauver
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Résumé : Dans cet épisode consacré aux chapitres 19 et 20 du Siracide, le frère Paul-Adrien poursuit l'exploration de la condition humaine avec le danger du bavardage, l'art de savoir parler et de savoir se taire. Le commentaire s'appuie sur un vieux manuel de théologie morale dominicain (Initiation théologique, tome 3) pour disséquer les péchés de la langue : l'outrage, l'insulte, la diffamation, la zizanie, la moquerie et la malédiction. Le frère distingue l'outrage, qui relève du mépris et se dit en face, de la diffamation, qui relève de la lâcheté et se dit dans le dos, et rappelle les quatre manières de diffamer selon saint Thomas d'Aquin. L'épisode se termine par une prière de demande de pardon pour toutes les méchancetés dites.
Introduction
Nous continuons notre exploration de la condition humaine. Au menu du jour : le danger du bavardage, l'utilité de savoir se parler entre hommes dans des discussions franches et viriles, quand savoir parler et quand savoir se taire. Bref, comment devenir sur terre un sage en sachant utiliser sa langue à bon escient.
Lecture : Siracide 19-20
Un travailleur qui boit ne deviendra jamais riche, et celui qui néglige les petites choses peu à peu tombera.
Le vin et les femmes égarent même les hommes intelligents, et celui qui fréquente les prostituées perdra toute retenue. La pourriture et les vers s'empareront de lui, et sa témérité lui coûtera la vie.
Celui qui fait trop vite confiance est une tête légère. Qui commet un péché se fait tort à lui-même. Celui qui trouve sa joie dans le mal sera condamné, mais celui qui domine ses plaisirs couronne sa propre vie.
Celui qui maîtrise sa langue vivra sans conflit. Qui déteste le bavardage se soustrait au mal. Ne répète jamais les on-dit, tu n'y perdras rien. Ne colporte pas de racontars, ni devant ton ami ni devant ton ennemi, et ne révèle rien, sauf si ton silence te rendrait complice. Certes, on t'écouterait, mais on se méfierait de toi, et on en viendrait à te haïr.
As-tu entendu quelque chose ? Sois un tombeau. Courage, tu ne vas pas éclater ! Pour une parole qu'il retient, voilà le sot dans les douleurs, comme une femme prête à accoucher. Telle une flèche enfoncée dans la chair de la cuisse, la parole est insupportable aux entrailles d'un sot.
Questionne ton ami : peut-être n'a-t-il rien fait ? Et s'il a fait quelque chose, il ne recommencera pas. Questionne ton prochain : peut-être n'a-t-il rien dit ? Et s'il a parlé, il ne le fera plus. Questionne ton ami, car la calomnie est monnaie courante, et ne va pas croire tout ce qu'on dit. On peut déraper bien malgré soi, tu sais. Qui n'a jamais péché par sa langue ? Questionne ton prochain avant de recourir aux menaces, et tiens compte de la loi du Très-Haut, sans garder de ressentiment.
La faveur divine commence avec la crainte du Seigneur, et la sagesse gagne son affection. Connaître les commandements du Seigneur est une leçon de vie. Ceux qui agissent pour lui plaire cueilleront les fruits de l'arbre d'immortalité. Toute sagesse comporte la pratique de sa loi et la connaissance de son pouvoir souverain.
Le serviteur qui dit à son maître : « Je ne ferai pas ce qui te plaît », même s'il le fait ensuite, exaspère celui qui le nourrit.
La science du mal n'est pas sagesse. C'est du vice, et le vice est abominable. Qui manque de sagesse est toujours insensé. Mieux vaut peu d'intelligence avec la crainte de Dieu qu'un esprit très subtil, mais qui transgresse la loi.
Et il y a une habileté consommée qui est injustice. Certains recourent à l'intrigue pour faire valoir leurs droits. Sage est celui qui rend de justes sentences.
Tel marche courbé dans le noir : au fond de lui, il est plein de fausseté. Il cache son visage et fait la sourde oreille. S'il n'est pas démasqué, il prendra le pas sur toi. S'il s'abstient de pécher, c'est par manque de force ; à la première occasion, il commettra le mal.
On reconnaît un homme à son aspect. À l'expression du visage, on reconnaît quelqu'un d'avisé. La manière dont quelqu'un s'habille, sa façon de rire, sa démarche révèlent ce qu'il est.
Certains reproches sont intempestifs, mais certains silences dénotent quelqu'un d'intelligent. Mieux vaut s'expliquer que de rester en colère. Qui avoue ses faiblesses évite d'être humilié. Qui veut établir la justice par la violence, c'est comme l'eunuque qui voudrait déflorer une jeune fille.
Tel se montre sage en gardant le silence, tel autre se rend odieux par son bavardage. Tel garde le silence, car il n'a rien à répondre, tel autre par sens de l'opportunité. L'homme sage se tait jusqu'au moment opportun, que le sot imbu de lui-même laissera passer. Qui parle trop se rend insupportable, et qui se croit tout permis devient odieux.
C'est bien de montrer du repentir après un blâme : tu éviteras ainsi de t'obstiner dans le mal. Et une aubaine peut tourner au désastre. Certains cadeaux sont offerts en pure perte, et d'autres te rapportent le double. Parfois la gloire conduit à l'humiliation, et parfois d'humbles gens ont pu relever la tête. Voici quelqu'un qui achète beaucoup pour pas cher, mais qui paye sept fois le prix après.
Le sage se fait aimer pour ses seules paroles, mais les largesses des sots sont prodiguées en vain. Le cadeau de l'insensé ne te profitera pas, pas plus que celui de l'envieux qui donne à contrecœur, car ses yeux attendent bien plus en retour. Il donne peu et reproche beaucoup, il ouvre grand la bouche comme un crieur public. Il prête aujourd'hui et demain redemande. Quel homme détestable !
Le sot déclare : « Je n'ai pas d'amis, nul n'a de gratitude pour mes bienfaits, ceux qui mangent mon pain sont mauvaise langue. » Et que de gens si souvent le tournent en ridicule ! Ce qu'il possède, il ne l'apprécie pas à sa juste valeur, comme de ne rien posséder le laisse indifférent.
Mieux vaut choir sur le pavé que déchoir par la langue. Ainsi la chute des méchants est-elle soudaine. Un homme mal élevé est comme l'histoire malvenue que l'imbécile a toujours à la bouche. Le proverbe reste sans effet, car il n'est jamais dit à propos.
Tel est préservé du péché par son indigence : son repos n'est pas troublé par le remords. Tel perd son âme par respect humain, et c'est par égard pour un insensé qu'il la perd. Tel autre, par timidité, promet l'impossible à son ami, et tout ce qu'il y gagne est de s'en faire un ennemi.
Le mensonge est une faute grave. L'imbécile l'a toujours à la bouche. Mieux vaut être voleur que menteur invétéré, mais tous deux courent à leur perte. Mentir par habitude est déshonorant : la honte du menteur lui colle à la peau.
Le sage, par ses discours, se fait apprécier. L'homme de bon sens est estimé des grands. Celui qui travaille la terre voit son blé s'entasser, celui qui gagne l'estime des grands voit ses torts pardonnés. Présents et cadeaux aveuglent les sages : comme un bâillon, ils étouffent les reproches.
Une sagesse cachée, un trésor enfoui : à quoi peuvent-ils servir, l'un et l'autre ? Mieux vaut cacher sa sottise que dissimuler sa sagesse. Et mieux vaut rechercher le Seigneur avec une persévérance obstinée que diriger sa vie en refusant toute mesure.
Commentaire
Je reviens là-dessus parce que, moi, ça me parle. Chapitre 5, verset 14 :
Ne te fais pas traiter de médisant.
La médisance. Parlons-en un peu. J'ai dans les mains un vieux manuel de théologie morale. Écoutez, c'est celui qui a fait mon éducation. Ça s'appelle Initiation théologique, c'est le tome 3, aux éditions du Cerf. C'était le bouquin d'études de mes frères dominicains au milieu du XXe siècle, le manuel pour devenir confesseur. Et alors, dedans, il y a toute une analyse des péchés de la langue. Et je trouve ça passionnant, parce que j'ai l'impression de lire ma vie.
Alors, d'abord, on distingue l'outrage. L'outrage, qui est une sorte d'affront. Et on dit : attention à ne pas confondre l'outrage, l'insulte, le reproche, l'opprobre, la raillerie. Je trouve qu'il y a beaucoup d'humour, d'ironie et de finesse là-dedans. Donc l'outrage, ça, ça vient de la colère. On se lève et on dit à la personne : « Mais tu te prends pour qui ? » À ne pas confondre avec le reproche. De manière plus précise, l'outrage, c'est quand on s'oppose à quelqu'un dans l'intention explicite de le rabaisser devant les autres, par sentiment de vengeance. Et si vous rajoutez à ceci, en plus, la vulgarité et l'atteinte à son honneur, vous n'êtes plus dans l'outrage, vous êtes dans l'insulte.
Est-ce que j'ai besoin de donner des exemples de tout ça ? Oh, je ne pense pas ! Chacun pourra lire sa vie. C'est ça que j'aime énormément dans les livres de théologie morale : parfois on ne donne pas d'exemples, et c'est parce que c'est trop intellectuel, trop abstrait ; et parfois on ne donne pas d'exemples, c'est parce qu'on n'en a pas besoin.
Alors, je continue mon petit catalogue des péchés de langue. Chacun reconnaîtra là où il en est. Il existe une manière de pécher par la langue, non pas en s'opposant à la personne — ça, c'est l'outrage —, mais en attentant à sa réputation. Et ça, c'est la diffamation. Je vous lis mon manuel :
La diffamation est une des façons les plus communes et les plus fréquentes de manquer à la justice. On ne se gêne pas pour déchiqueter le prochain, et ce n'est pas nouveau. Déjà, l'apôtre saint Jacques disait que si quelqu'un ne pèche pas en parole, c'est un homme parfait (Jacques 3, 2). La diffamation est fille de l'envie, la jalousie. Elle provient de ce que l'on considère mal la considération et l'estime dont le prochain jouit.
Alors, c'est dit de manière assez intellectuelle, assez belle, mais je trouve ça passionnant. Vous sentez l'œil du microscope, le médecin, le biologiste qui vient disséquer le mal pour en voir toutes les articulations.
Alors, la grande différence entre l'outrage et la diffamation, c'est que l'outrage, au moins, vous le faites en face de la personne. La diffamation, vous le faites dans son dos. L'outrage relève du mépris, la diffamation relève de la lâcheté. Vous avez peur d'elle, donc vous dites du mal dans son dos pour attenter à son excellence et à sa réputation.
La diffamation — alors ça, c'est moi qui parle —, la diffamation, c'est pire que l'outrage. C'est pour ça que parfois, moi, je m'aperçois que dans la vie, quand je ne peux pas m'empêcher de dire du mal des personnes, je me dis non, je suis en train de devenir lâche. Et donc je vais voir la personne et je dis en face d'elle ce que je pense. Généralement, ça fait plus de mal que de bien. Mais au moins, j'ai dit non à la mesquinerie.
Saint Thomas d'Aquin énumère les quatre manières de diffamer quelqu'un : lui attribuer de faux torts ; exagérer des péchés réels ; révéler ce qui est secret ; prêter à ses bonnes actions des intentions mauvaises. Alors vous, c'est quoi votre manière d'être des diffamateurs ? C'est d'exagérer les torts ? C'est d'en inventer des nouveaux ? C'est de révéler des choses secrètes qu'on n'a pas le droit de savoir normalement ? C'est de faire des procès d'intention ?
Ah, alors après, on peut continuer de franchir les degrés. Le plus bas, c'était l'outrage. Après, vous avez la diffamation. Et après, vous avez la zizanie. Dans Astérix et Obélix, celui qui sème la zizanie, c'est Caius Détritus. La zizanie, c'est blesser l'amitié que les personnes ont. C'est vouloir isoler quelqu'un en détruisant les relations sociales qu'il a avec les autres. Vous allez semer la discorde. Donc on fait des complots, on cherche à monter les uns contre les autres. Alors, ce n'est jamais dit comme ça, vous savez : mais à la machine à café, on dit une petite phrase pour dire « Ah ouais, attention, parce que ne sois pas tout à fait dupe. Tu crois que c'est par gentillesse qu'il t'a offert ça, ça et ça ? » Mais en fait, il y avait une petite pensée derrière la tête. Et hop là, zizanie.
Bon, et puis après, je note pour le plaisir d'être exhaustif : vous avez la moquerie. C'est quand vous rajoutez en plus la raillerie, la dérision et l'humour qui fait rire aux dépens des autres. Alors, on se calme : il peut y avoir une raillerie qui est drôle, qui est une manière un peu bizarre de montrer une certaine forme d'amour pour la personne. Qui aime bien châtie bien, et puis parfois on se moque un peu des gens qu'on aime bien. Là, ici, il faut considérer deux choses : le mal ou le défaut dont on s'amuse et dont on rit, et la qualité de la personne à qui on s'en prend. Bon, voilà pour la moquerie.
Puis après, vous avez encore une autre forme d'abus de langage, qui est la malédiction. La malédiction, ça, c'est vouloir le mal du prochain. Ça, pour le coup, il n'y a pas d'exception : vous vous opposez directement à la justice et à la charité.
Bon, eh bien voilà, c'était ce que vous avez entendu. Chapitre 5, verset 14 :
Ne te fais pas traiter de médisant, et ne tends pas de piège avec ta langue.
Jésus dira les choses d'une autre manière :
Pour toute parole oiseuse, il y aura un jugement. Car c'est d'après tes paroles que tu seras sauvé, et d'après tes paroles que tu seras condamné.
Eh oui ! Bon, eh bien maintenant, au moins, on sait pourquoi prier.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Seigneur, prends pitié de moi. Au secours. Seigneur, je te confie toutes les méchancetés que j'ai pu dire, aussi nombreuses que le sable sur la plage, que les étoiles dans le ciel, les petites paroles méchantes que j'ai dites. Seigneur, au secours. Au secours.
Ce commentaire m'a déprimé. Prends pitié de moi, Seigneur. Je n'ai rien d'autre à ajouter.
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