Jour 263 ☾ — La sagesse a planté sa tente
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Résumé : Dans cet épisode, le frère Paul-Adrien lit les chapitres 23 et 24 du Siracide : d'abord une prière pour la discipline de la langue et du désir, puis, au chapitre 24, la grande envolée lyrique où la Sagesse fait son propre éloge et vient planter sa tente en Israël. Le commentaire montre comment ce thème récurrent de la Sagesse comme quasi-personne divine a reçu trois destins très différents : l'incarnation du Verbe chez les chrétiens, la Shekinah puis les séphiroth de la Kabbale chez les juifs, et la Sophia déchue chez les gnostiques. Le frère conclut sur la nécessité d'un point régulateur — pour lui le Christ — afin de ne pas partir dans tous les sens, et rappelle que cette sagesse reste folie pour le monde.
Introduction
Aujourd'hui, dans notre livre du Siracide, un passage très étonnant. On va commencer gentiment. Vous aurez l'impression d'entendre des choses qu'on a déjà entendues sur la garde de la langue, sur faire attention à ses relations sociales. Et puis tout d'un coup, au milieu de nulle part, il y a une envolée lyrique. Ce sera le chapitre 24 : la sagesse qui fait sa propre éloge. Vous aurez cette fois-ci l'impression de retourner du côté du livre de la Sagesse. « Je suis sortie de la bouche du Très-Haut et comme la brume, j'ai couvert la terre. »
Lecture : Siracide 23-24
Seigneur, Père et Maître de ma vie, ne permets pas qu'elle me fasse tomber. Qui dressera mes pensées par le fouet et mon cœur par une discipline de sagesse, sans laisser passer mes erreurs ni fermer les yeux sur mes péchés ? Sans quoi mes erreurs vont se multiplier, mes péchés abonder. Je tomberai devant mes adversaires et mes ennemis s'en réjouiront, eux qui sont loin d'espérer en ta miséricorde.
Seigneur, Père et Dieu de ma vie, ne m'abandonne pas à leurs caprices. Ne laisse pas mes yeux être effrontés et détourne-moi de la convoitise. Les désirs charnels et la dépravation, qu'ils n'aient pas prise sur moi, ne me laisse pas céder à la débauche.
Mes enfants, apprenez comment on discipline sa langue. Qui la surveille ne se laisse pas prendre en défaut. Le pécheur sera pris au piège de ses propres lèvres, l'insolent et l'orgueilleux s'y empêtrent.
Ne prends pas l'habitude de faire des serments, ni de prononcer le nom du Dieu Saint. De même que l'esclave harcelé et puni sans cesse garde la trace des coups, ainsi celui qui jure et invoque à tout propos le nom divin ne sera certainement pas purifié de son péché. Qui multiplie les serments accumule les transgressions et le fouet ne sortira pas de sa maison. S'il ne tient pas son serment, son péché sera sur lui. S'il s'en moque, il pèche doublement. S'il fait un faux serment, il n'aura pas de pardon et sa maison sera accablée de malheur.
Il y a un langage qui conduit à la mort. Qu'il soit banni de l'héritage de Jacob, car ceux qui sont religieux doivent s'en abstenir et ne pas se vautrer dans le péché. Ne prends pas l'habitude de dire des grossièretés, car elles font pécher en parole. Souviens-toi de ton père et de ta mère quand tu sièges parmi des grands, de peur de te laisser aller devant eux et de dire une insanité par habitude. Tu en viendrais à regretter d'être né et à maudire le jour de ta naissance. Un homme habitué à parler grossièrement ne se corrigera jamais.
Deux sortes d'individus multiplient les péchés et une troisième attire la colère. Celui dont la passion brûle comme un brasier : elle ne s'éteindra pas avant d'être assouvie. Puis l'homme qui livre son corps à la débauche : il n'aura pas de repos avant d'être consumé par le feu. Pour le débauché, toute pâture est délectable. Il ne se calmera qu'une fois mort.
Et enfin, l'homme infidèle au lit conjugal. Il se dit en lui-même : « Qui me voit ? L'obscurité m'entoure, les murs me cachent, personne ne m'observe, qu'ai-je à craindre ? De mes péchés, le Très-Haut ne gardera pas mémoire. » Le regard des hommes, voilà sa terreur. Il ignore que les yeux du Seigneur sont mille fois plus lumineux que le soleil. Ils observent tous les chemins des hommes et pénètrent les secrets recoins. Toute chose lui était connue avant d'être créée. Elles le sont encore après leur achèvement. L'adultère recevra son châtiment sur la place publique, pris sur le fait quand il ne s'y attendait pas.
Il en va de même pour la femme qui trompe son mari et lui donne un héritier conçu d'un autre homme. Premièrement, elle a désobéi à la loi du Très-Haut. Deuxièmement, elle a commis une faute contre son mari. Troisièmement, elle s'est débauchée dans l'adultère et elle a des enfants conçus d'un autre homme. Elle sera traînée devant l'assemblée et l'on fera une enquête sur ses enfants. Ils ne pourront prendre racine, ses branches ne porteront pas de fruits, son souvenir restera maudit et sa honte ne s'effacera pas. Ceux qui restent le sauront : rien ne vaut la crainte du Seigneur, et rien n'est plus doux que d'observer ses commandements. Suivre le Seigneur, quelle gloire immense ! Être accueilli par lui, c'est pour toi longue vie.
La sagesse divine proclame son propre éloge. Au milieu de son peuple, elle célèbre sa gloire. Dans l'assemblée du Très-Haut, elle prend la parole. Devant le Dieu puissant, elle se glorifie.
Je suis sortie de la bouche du Très-Haut et comme la brume, j'ai couvert la terre. J'ai dressé ma tente dans les hauteurs du ciel et la colonne de nuée était mon trône. J'ai parcouru seule la voûte des cieux et je me suis promenée dans le fond des abîmes. Des flots de la mer, de la terre entière, de tout peuple et de toute nation, j'ai fait mon domaine. Parmi eux tous, j'ai cherché le lieu de mon repos, une part d'héritage où m'établir.
Le Créateur de toutes choses m'a donné un ordre. Celui qui m'a créée a fixé ma demeure. Il m'a dit : « Viens demeurer parmi les fils de Jacob. Reçois ta part d'héritage en Israël. Enracine-toi dans le peuple élu. »
Dès le commencement, avant les siècles, il m'a créée. Pour les siècles, je subsisterai. Dans la demeure sainte, j'ai assuré mon service en sa présence. Ainsi, je me suis fixée dans Sion. Il m'a fait demeurer dans la cité bien-aimée et dans Jérusalem, j'exerce ma puissance. Je me suis enracinée dans un peuple glorieux, dans le domaine du Seigneur, dans son héritage. J'habite au milieu de l'assemblée des saints.
Je me suis dressée comme un cèdre sur le Liban, ainsi qu'un cyprès dans la montagne de l'Hermon. Je me suis dressée comme un palmier à Engaddi, comme les plants de laurier rose à Jéricho, comme un bel olivier dans la plaine, comme un platane, je me suis dressée.
Comme le cinnamome et l'acanthe aromatique, j'ai donné mon parfum. Comme une myrrhe précieuse, j'ai exhalé mes senteurs. Comme le galbanum, l'ambre et le storax, dans un nuage d'encens, dans l'attente de la rencontre. Comme un térébinthe, j'ai déployé mes rameaux, rameaux de grâce et de gloire. Comme une vigne, j'ai donné des sarments pleins de grâce, et mes fleurs sont des fruits de gloire et de richesse.
Je suis la mère du bel amour, de la crainte de Dieu et de la connaissance, et aussi de la sainte espérance. J'ai reçu toute grâce pour montrer le chemin et la vérité, en moi est toute espérance de vie et de force. Venez à moi, vous qui me désirez, rassasiez-vous de mes fruits. Mon souvenir est plus doux que le miel, mon héritage plus doux qu'un rayon de miel. Mon souvenir demeure dans la suite des âges. Ceux qui me mangent auront encore faim, ceux qui me boivent auront encore soif. Celui qui m'obéit ne sera pas déçu. Ceux qui travaillent avec moi ne seront pas pécheurs, ceux qui me mettent en lumière auront la vie éternelle.
Tout cela, c'est le livre de l'Alliance du Dieu Très-Haut, la loi que Moïse nous a prescrite, héritage laissé aux assemblées de Jacob. Continuez à vous affermir dans le Seigneur. Attachez-vous à lui afin qu'il vous fortifie. Le Seigneur souverain de l'univers est le Dieu unique. Il n'y a pas d'autre sauveur que lui.
La loi fait abonder la sagesse comme les eaux du Pishôn, comme le fleuve Tigre au temps des fruits nouveaux. Elle fait déborder l'intelligence comme l'Euphrate, comme le Jourdain au temps de la moisson. Elle fait couler l'instruction comme le Nil, comme le Guihôn au temps de la vendange.
De même que le premier n'a jamais fini de connaître la sagesse, de même le dernier n'a pas encore repéré sa trace. Car sa pensée est plus vaste que la mer, et son projet plus profond que l'océan.
Quant à moi, j'étais comme un canal venu du fleuve, comme un aqueduc menant vers un paradis. Et je me suis dit : « J'arroserai mon jardin, j'irriguerai mon parterre. » Et voici que mon canal est devenu un fleuve, et mon fleuve une mer. Je vais encore faire luire l'instruction comme l'aurore, et porter au loin sa lumière. Je vais encore répandre la doctrine comme une prophétie, et je la léguerai aux générations à venir. Voyez, ce n'est pas pour moi seul que j'ai peiné, mais pour tous ceux qui cherchent la sagesse.
Commentaire
Vous vous souvenez de ce que je vous avais dit sur la mystique chrétienne, qui était un amour de la sagesse ? Eh bien, livre après livre, on retrouve ce thème. Dans le livre de la Sagesse, on avait déjà vu que la sagesse était devenue comme une émanation de Dieu, comme une manière pour lui d'exister dans le monde et de le gouverner, comme un intermédiaire entre Dieu et les hommes. On a retrouvé ce même thème :
Dès le commencement, avant les siècles, il m'a créée.
Préexistence de la sagesse.
Le Créateur de toutes choses m'a donné un ordre. Il m'a dit : « Viens demeurer parmi les fils de Jacob. »
Ce thème-là de la sagesse comme une quasi-personne divine que Dieu envoie sur la terre, c'est là qu'on s'aperçoit que c'est un thème récurrent dans toute la Bible, et à qui, à un moment donné, il va bien falloir donner une place, une vraie place théologique. Ça veut dire quoi, ça ? Une fois, on dit que c'est un poème. Deux fois, on dit que c'est beau. Trois fois, on se dit : non, il doit y avoir quelque chose, ça doit dire quelque chose de Dieu, de nous. On lui donne quelle place, à cette émanation de la sagesse ?
Pour les chrétiens, on l'a vu, c'est parfaitement clair. On passe du livre du Siracide au livre de la Sagesse pour finalement venir à saint Jean : « Et le Verbe s'est fait chair, il a planté sa tente parmi nous. » C'est l'incarnation. Avec un petit changement au passage : on est passé de la sagesse au Verbe, au Logos. Il vient ensuite saint Augustin derrière, qui interprète la sagesse comme la manifestation de la vie divine, de la vie trinitaire. La sagesse, c'est quoi ? C'est le Père qui envoie sa parole, le Fils, dans le resplendissement de son amour, l'Esprit Saint. Voilà la manière dont la tradition chrétienne a fait une place à tous ces textes mystiques qui parlent de la sagesse comme hypostase divine.
Il n'y aura pas que les chrétiens qui vont lire ce texte. Les juifs, après la venue de Jésus-Christ, eux vont reprendre ces textes et précisément vont essayer de se démarquer de l'interprétation chrétienne. L'interprétation chrétienne, c'est passer de la sagesse à la loi, de la loi au Verbe et du Verbe à l'incarnation. « On va prendre une autre direction, nous. » Ils vont voir à travers la sagesse un mode de manifestation divine, un mode de la Shekinah. Et là, on va passer ensuite du côté de la Kabbale. La sagesse, ça va devenir ce qu'on appelle une des dix séphiroth. Une séphira, c'est une émanation ou un attribut par lequel Dieu se manifeste en créant le monde. La première, ça va être la couronne suprême, le Keter Elyon, qui est la plus haute émanation de l'infini et qui représente la volonté divine pure, la racine de toutes les autres énergies. Et la deuxième séphira, ça va être la sagesse, qui est une source de lumière qui irrigue la création et qu'on symbolise par un aspect masculin qui s'unit à l'intelligence féminine pour produire les autres émanations. Et vous voyez, hop, la petite bifurcation qu'à partir des mêmes textes on a prise pour se démarquer de la tradition chrétienne.
Et vous aurez plus tard aussi une autre interprétation, cette fois-ci du côté des gnostiques. On va voir dans la Sophia, la sagesse, un archonte déchu. Gnosticisme. Typiquement, dans ces récits, Sophia a chuté du plérôme, de la plénitude. C'est-à-dire qu'elle a cherché à connaître le Très-Haut, mais d'une manière qui ne marchait pas, ce qui entraîne une perturbation, et c'est de sa chute qu'est né le monde matériel. Donc cette fois-ci, Sophia devient une figure négative.
Ça vous montre quand même aussi que les textes bibliques, il faut faire attention, parce que ça peut vite partir dans tous les sens. C'est pour ça — bon, là je raisonne en tant que chrétien — mais c'est quand même toujours bien d'avoir un point régulateur qui vous rattache les pieds sur terre, au réel, et à ce qu'il peut y avoir aussi de plus haut en Dieu. Et pour moi, en tout cas, je l'ai trouvé dans le Christ. Et c'est une sagesse qui reste paradoxale, elle aussi. Saint Paul vous dira que cette sagesse-là est folie pour le monde.
Prière
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, Amen.
Seigneur, donne-moi de t'aimer comme on peut aimer la sagesse. Et Seigneur, donne-moi de ne pas me perdre en chemin, de ne pas me prendre pour ce que je ne suis pas, de ne pas m'imaginer être devenu un grand mystique alors que je n'arrive encore ni à t'aimer ni à aimer mon prochain.
Seigneur, ramène-moi, ramène-moi les pieds sur terre et dans la réalité du monde, que je me mette à l'école de la charité. Et c'est là, Seigneur, que je veux te connaître, toi. Et c'est là, Seigneur, que tu me révèleras ta sagesse.
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