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Jour 266 ☾ — Pardonner : force ou faiblesse ?

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Résumé : Dans cet épisode consacré aux chapitres 28 et 29 du Siracide, le frère Paul-Adrien lit l'un des plus beaux textes de l'Ancien Testament sur le pardon, puis les avertissements contre la langue calomniatrice, les conseils sur le prêt, la caution et l'aumône. Le commentaire prend le problème par l'autre bout : avant de parler de miséricorde, il faut comprendre la vengeance, « degré zéro de la justice », que Aristote et Thomas d'Aquin ne condamnent pas en elle-même. Renoncer à la vengeance ne signifie pas manquer d'honneur : c'est refuser la justice privée et refuser de vouloir détruire l'autre, pour ne pas laisser la rancune pourrir le fond de l'âme. Le pardon apparaît alors comme une grandeur d'âme qui place celui qui pardonne au sommet de la justice, et le Siracide y ajoute une dimension religieuse : on ne peut refuser à son semblable ce qu'on demande sans cesse à Dieu.

Introduction

Oh, c'est un des plus beaux textes sur le pardon, là, par lequel on va commencer. « Celui qui se venge éprouvera la vengeance du Seigneur. Celui-ci tiendra un compte rigoureux de ses péchés. » Enfin, je ne vais pas le lire juste avant, mais il faudra faire attention, on le commentera. C'est vraiment un très beau texte sur le pardon.

Ensuite, on enchaînera sur les méfaits de la langue, encore, sur savoir prêter, savoir rendre, la générosité, l'aumône, la miséricorde.

Lecture : Siracide 28-29

Celui qui se venge éprouvera la vengeance du Seigneur : celui-ci tiendra un compte rigoureux de ses péchés. Pardonne à ton prochain le tort qu'il t'a fait, alors, à ta prière, tes péchés seront remis. Si un homme nourrit de la colère contre un autre homme, comment peut-il demander à Dieu la guérison ? S'il n'a pas de pitié pour un homme, son semblable, comment peut-il supplier pour ses péchés à lui ? Lui qui est un pauvre mortel, il garde rancune : qui donc lui pardonnera ses péchés ? Pense à ton sort final et renonce à toute haine. Pense à ton déclin et à ta mort, et demeure fidèle au commandement. Pense au commandement et ne garde pas de rancune envers le prochain. Pense à l'alliance du Très-Haut et sois indulgent pour qui ne sait pas.

Reste à l'écart des querelles et tu pécheras moins, car un homme emporté attise les querelles. Le pécheur sème le trouble entre les amis et jette la division parmi ceux qui vivent en paix. Le feu brûle, pour autant qu'on l'alimente ; une querelle s'échauffe, pour autant qu'on s'entête. La fureur d'un homme est à la mesure de sa force ; il gonfle sa colère en proportion de sa richesse. Une dispute soudaine allume un feu, une querelle subite fait couler le sang. Souffle sur une braise, elle s'enflamme ; crache dessus, elle s'éteint : l'un comme l'autre vient de ta bouche.

Maudit soit le diffamateur et la langue fourbe : ils ont perdu bien des gens. La langue calomniatrice en a fait tomber beaucoup et les a chassés de nation en nation ; elle a détruit des villes fortes et renversé la maison des gens puissants. La langue calomniatrice a fait répudier des femmes courageuses, les privant du fruit de leurs travaux. Celui qui l'écoute ne trouvera jamais de repos et il ne pourra jamais habiter en paix. Un coup de fouet laisse une meurtrissure, un coup donné par la langue brise les os. Beaucoup sont tombés sous le tranchant de l'épée, et combien plus sont tombés victimes de la langue ! Heureux qui est à l'abri de ses atteintes, et qui n'a pas été exposé à sa fureur, ni soumis à son joug, ni lié par ses chaînes. Car son joug est un joug de fer et ses chaînes sont des chaînes de bronze. La mort qu'elle inflige est une mort terrible : mieux vaut encore le séjour d'en bas. Mais elle n'a pas d'emprise sur les gens religieux et sa flamme ne les brûlera pas. Ceux qui abandonnent le Seigneur tomberont en son pouvoir, elle les consumera sans s'éteindre ; elle s'élancera sur eux comme un lion, comme une panthère, elle les déchirera.

Vois, tu entoures ton domaine d'une haie d'épines, tu mets sous clé ton argent et ton or : eh bien, pèse aussi tes mots sur une balance et mets à ta bouche porte et verrou. Prends garde que la langue ne te fasse trébucher : tu tomberais devant celui qui te guette.

C'est faire œuvre de miséricorde que prêter à son prochain ; lui venir en aide, c'est observer les commandements. Prête à ton prochain ce qu'il est dans le besoin, et restitue en temps voulu ce que tu as emprunté. Tiens ta parole, sois loyal envers ton prochain, et tu trouveras toujours le nécessaire. Beaucoup considèrent que ce qu'on leur prête, c'est comme s'ils l'avaient trouvé, et ils mettent en difficulté ceux qui les secourent. Tant qu'on n'a pas reçu, on couvre de baisers les mains du prochain, et pour ses richesses, on lui parle humblement ; mais au moment de l'échéance, on traîne en longueur, on rembourse par des mots embarrassés et on incrimine les circonstances. Si l'on est solvable, on rend tout au plus la moitié, et le prêteur peut considérer cela comme une aubaine. Sinon, le voilà frustré de son bien, et il s'offre même le luxe d'un ennemi qui le rembourse en insultes et en malédictions, le payant de mépris au lieu d'estime. Beaucoup se refusent à prêter, non par méchanceté, mais par crainte d'être dépouillés pour rien.

Pourtant, laisse-toi toucher par le malheureux, ne lui fais pas attendre ton aumône. Viens en aide au pauvre comme il est prescrit ; il est dans la misère : ne le renvoie pas les mains vides. Pour un frère ou un ami, sacrifie cet argent, plutôt que de le laisser rouiller dans ton coffre. Investis ta fortune selon les commandements du Très-Haut : cela te rapportera plus que l'or. Fais l'aumône : elle s'entassera dans tes greniers, elle te préservera de tout malheur. Mieux qu'un solide bouclier, mieux qu'une lourde lance, elle te défendra contre l'ennemi.

L'homme de bien se porte caution pour son prochain, mais celui qui est sans scrupule l'abandonnera. N'oublie pas les bienfaits de qui s'est porté garant : il s'est engagé en personne pour toi. Le pécheur dilapide les biens de son garant, et dans son ingratitude, il abandonne celui qui l'a sauvé. Une caution a ruiné bien des gens prospères et les a secoués comme une mer démontée ; elle a contraint à l'exil des hommes puissants qui ont erré parmi des nations étrangères. Un pécheur qui, pour le profit, s'expose comme garant, s'expose en fait aux poursuites judiciaires. Viens en aide à ton prochain selon tes moyens, mais prends garde à ne pas t'exposer à la ruine.

L'essentiel dans la vie, c'est l'eau, le pain, le vêtement, et une maison pour protéger son intimité. Mieux vaut une existence de pauvre dans sa cabane que faire bonne chère chez les autres. Que tu aies peu ou beaucoup, montre-toi content, et tu n'entendras pas le reproche d'être un étranger. C'est une triste vie que d'aller de maison en maison, où tu restes un étranger et n'oses pas ouvrir la bouche. Tu fais le service et présentes à boire sans que l'on te dise merci, et en plus tu entends des paroles dures : « Viens ici, l'étranger, prépare la table, et si tu as quelque chose sous la main, donne-moi à manger. » « Va-t'en, l'étranger, laisse ta place à quelqu'un d'honorable : mon frère vient me rendre visite et j'ai besoin de la maison. » Il est pénible pour un homme qui se respecte de s'entendre rabrouer par son hôte et insulter par un créancier.

Commentaire

Celui qui se venge éprouvera la vengeance du Seigneur.

Alors, ça peut-être vous paraît bizarre, mais avant de vous parler de miséricorde, j'aimerais vous parler de la vengeance. C'est compliqué, cette affaire. C'est compliqué parce que dans la vengeance, il y a quand même quelque chose qui est assez important. La vengeance, c'est le degré zéro de la justice. C'est le degré zéro de la justice, mais c'est quand même le premier degré. Donc, il faut renoncer à la vengeance peut-être, mais il faut savoir pourquoi on y renonce.

Pour Aristote, la vengeance, c'est quelque chose qui peut être une vertu, parce que ça relève de la colère. La colère, c'est une réaction saine de la psychologie en face de l'injustice. Le boost d'adrénaline, c'est fait, en fait, pour vous donner l'énergie pour combattre le mal. Et la vengeance vise à s'opposer, peut-être de manière brutale, mais à s'opposer aux fauteurs de troubles pour qu'ils réparent le tort commis. Donc, c'est une vertu qui relève de la justice, de la justice corrective ici. Et ça, c'est Aristote. Mais Thomas d'Aquin vous dit exactement la même chose : la vengeance, si jamais ça permet de rétablir le bien, c'est quelque chose qui est bon.

Sauf que quand on parle de vengeance, généralement, on parle d'autre chose. Et c'est là où, en fait, il faut renoncer à ça. C'est que généralement, quand on parle de vengeance, c'est une manière de rendre la justice de manière privée : on se fait justice soi-même. Pour un chrétien, ça ne passe pas. Quand on dit qu'il faut renoncer à la vengeance parce que la vengeance appartient à Dieu, c'est parce que Dieu a institué sur terre des autorités dont précisément le but était de rendre la justice. Ce n'est pas à nous de nous faire justice.

Puis la deuxième chose à laquelle il faut renoncer dans la vengeance, c'est que le but de la vengeance, dans Thomas d'Aquin, c'est de rétablir la justice et le bien. Ce n'est pas de détruire la personne en face. Et nous, bien souvent, la vengeance, c'est pour faire souffrir la personne, c'est rendre le mal pour le mal : la souffrance que tu m'as fait connaître, je vais te la faire connaître. Donc, c'est quelque chose qui vous avilit. Et ça, ça ne va pas. Donc c'est pour ça qu'on nous demande de renoncer à la vengeance.

Mais vous voyez, il faut savoir pourquoi on y renonce. Parce qu'il y a une manière de renoncer à la vengeance, en fait, qui veut simplement dire qu'on n'a pas d'honneur et de sentiment de justice. Il y a une autre manière de renoncer à la vengeance qui, au contraire, dénote une force d'âme. Donc c'est pour ça que c'est intéressant d'en parler.

Et par contre, non seulement, parfois, ce n'est pas facile de trouver la bonne posture quand on veut renoncer à la vengeance, mais là où il y a aussi un danger, c'est que, de toute façon, la vengeance, ce n'est jamais bon de la cultiver. C'est pour ça aussi qu'il faut y renoncer. Parce que si vous ne renoncez pas à la vengeance, ce que ça va induire en vous — c'était la suite aussi de ce paragraphe — c'est la rancune. La rancune, c'est, une fois que le tort est passé, cette colère qu'on n'arrive pas à calmer, qui vient pourrir le fond de l'âme pour installer le quotidien dans la tristesse et l'amertume.

Bon, voilà. Le contraire de la rancune, c'est la grandeur d'âme. « La gloire du roi, dit le livre des Proverbes, c'est de passer sur les offenses. » Alors, il y a plusieurs manières de passer sur les offenses et de s'exercer à la grandeur d'âme. Il y a en essayant de comprendre ce qui s'est passé, parce que souvent les autres agissent par ignorance ou par faiblesse. On peut aussi relativiser, parce que parfois, quand il s'agit simplement d'avaler des couleuvres, on n'en mourra pas. Et puis parfois, il n'y a rien à comprendre parce que c'était simplement de la méchanceté, et puis il n'y a rien à relativiser parce que c'était grave. Et dans ce cas-là, cette grandeur d'âme s'exerce par le pardon.

Et le pardon, c'est une grandeur d'âme, parce que quand vous pardonnez, vous vous placez au-dessus de la personne. Vous lui dites qu'elle ne vous a pas atteint dans votre dignité, mais que c'est vous, au contraire, qui maintenant, par le tort que vous avez subi, c'est vous qui avez le pouvoir de lui rendre à elle, l'agresseur, sa dignité. C'est aussi ce qui vous place au sommet de la justice. La justice culmine dans le fait de pouvoir effacer les offenses, de pouvoir les réparer.

Quand on a dit ça, normalement, il faudrait que je vous parle des étapes du pardon, comment il faut d'abord se protéger, dénoncer l'injustice, etc. On en a déjà parlé. Et c'est vrai que le pardon, c'est toute une étape, c'est tout un processus. Ce n'est jamais facile, et parfois, c'est bien de prendre son temps.

Là, je voudrais juste attirer votre attention sur la dimension religieuse du pardon. Parce que renoncer à la vengeance, ça, les stoïciens seraient d'accord. Mais le Siracide, lui, rajoute quelque chose en plus :

S'il n'a pas de pitié pour un homme, son semblable, comment peut-il supplier pour ses péchés à lui ?

Ou bien encore :

Lui qui est un pauvre mortel, il garde rancune : qui donc lui pardonnera ses péchés ?

Là, on a l'impression de lire l'Évangile : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous-mêmes nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. » Comment est-ce qu'on peut refuser de donner à notre semblable ce qu'on n'arrête pas de demander à Dieu ? Et si on refuse de pardonner les petites offenses qu'on nous fait, au nom de quoi Dieu nous pardonnerait-il nos grandes offenses que nous lui faisons ? Le pardon de Dieu ne nous appartient pas. Enfin, si Dieu nous pardonne, si Dieu nous donne son pardon, c'est pour qu'on puisse le transmettre. Ça, c'est ce que vous dit le Siracide.

Peut-être qu'on pourra rajouter encore par-dessus une dernière étape, mais qui n'est pas dite, il faudra attendre l'Évangile : c'est qu'en pardonnant, on imite la grandeur de Dieu, la gratuité de son amour, qui aime indépendamment du mérite. Et ça, il faudra attendre Jésus.

Prière

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

Seigneur, toi qui fais lever ton soleil sur les justes comme sur les injustes, et qui fais pleuvoir sur les bons comme sur les mauvais, toi qui as dit d'aimer nos ennemis et de prier pour ceux qui nous persécutent, Seigneur, je te demande de pouvoir faire droit à la justice, mais sans cultiver la rancune.

Seigneur, je te demande de pouvoir te ressembler en pardonnant. Seigneur, pardonne à ceux qui m'ont fait du mal. Pardonne à ceux qui font du mal. Pardonne à ceux pour qui je n'ai pas encore le courage d'offrir mon pardon.

Seigneur, que le mal que l'on a causé en moi ne me rende pas mauvais. Seigneur, que les offenses subies ne m'installent pas dans la tristesse et la mesquinerie. Seigneur, fais que je sois vainqueur du mal par le bien. Seigneur, donne-moi de pouvoir être chrétien.

Amen.


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