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Jour 270 ☾ — Choisir, c'est vivre en vérité

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Résumé : Dans cet épisode consacré aux chapitres 36 et 37 du Siracide, le frère Paul-Adrien lit la suite de la prière du chapitre 36, l'éloge de l'épouse, la mise en garde contre les faux amis et les conseillers intéressés, puis l'éloge du sage. Le commentaire est consacré au discernement : d'abord les deux questions personnelles du frère pour poser un choix difficile (« Qu'est-ce que Jésus aurait fait à ma place ? » et « Où est-ce que je vais donner le meilleur de moi-même ? »), puis la voie du Siracide, qui n'est pas une recette mais un art de vivre. En s'appuyant sur saint Thomas d'Aquin, il déploie la prudentia — mieux traduite par « discernement » que par « prudence » — et ses vertus annexes : mémoire, expérience, docilité, délibération intérieure, circonspection, écoute. L'épisode se termine par une prière pour tous ceux qui doivent prendre des décisions importantes.

Introduction

Nous avions déjà entendu le début du chapitre 36, hier, qui était une prière. Nous continuons aujourd'hui, encore une fois, un thème qui décidément est très important pour le Siracide. Saint Thomas d'Aquin l'appelle le cocher de toutes les vertus : prudentia en latin, la prudence, qu'on pourrait plutôt traduire d'ailleurs par le discernement.

Ici, la capacité de discernement, qui sera comparée à la bouche, à un estomac : « Comme le palais reconnaît une viande faisandée, le cœur avisé reconnaît les paroles mensongères. » On verra ce discernement se poursuivre après dans un cas typique, le plus important peut-être parmi tous : le choix d'une femme. Après, toujours dans cette question du discernement, on élargira au conseiller : « Tous tes amis te diront : moi aussi je suis ton ami, mais tel n'est ami que de nom. » Ce sera le début du chapitre 37. Et puis après, on verra comment ce discernement, cette capacité à poser les bons choix et à bien discerner, c'est une forme de la sagesse.

C'est un chapitre qui est important parce qu'on est tous appelés à faire des choix dans notre vie et on ne peut pas se permettre de se tromper dessus. C'est de ça dont parle le Siracide. Chapitre 36-37.

Lecture : Siracide 36-37

Écoute la prière de tes serviteurs, selon ta bienveillance à l'égard de ton peuple, et tous sur la terre le sauront : tu es le Seigneur, le Dieu des siècles.

L'estomac absorbe toutes sortes d'aliments, mais tel aliment est bénéfique, meilleur que l'autre. Comme le palais reconnaît une viande faisandée, le cœur avisé reconnaît les paroles mensongères. Un cœur pervers cause du chagrin, mais l'homme d'expérience saura lui rendre la pareille.

Une femme doit accepter n'importe quel mari, mais telle fille est préférable à telle autre. La beauté d'une femme est joie pour les yeux, il n'y a rien de plus désirable pour un homme. Si elle a sur les lèvres douceur et bonté, son mari n'appartient plus au commun. Pour qui prend une femme, c'est déjà la fortune : elle est une aide semblable à lui, une colonne où s'appuyer.

Faute de clôture, un domaine est livré aux pillards. Faute d'avoir une femme, on erre à l'aventure en gémissant. Qui ferait confiance à un agile escroc passant de ville en ville ? Il en va de même pour l'homme qui n'a pas de nid, mais qui s'arrête là où le soir le surprend.

Tous tes amis diront : « Moi aussi, je suis ton ami », mais tel n'est ami que de nom. N'est-ce pas triste à mourir de voir un compagnon ou un ami se changer en ennemi ? Ô mauvais penchant ! D'où as-tu été tiré pour couvrir ainsi la terre de fourberie ?

Si l'ami n'était qu'un compagnon de plaisir, autant de la fête, que vienne la détresse, il changera de camp. Si l'ami a souffert de la faim avec son compagnon, au moment du combat, il prendra les armes avec lui. Si ton cœur n'oublie jamais un ami, ne perds pas son souvenir si tu deviens riche.

Tout conseiller fait valoir son avis, mais il en est qui conseille dans leur propre intérêt. Méfie-toi d'un donneur de conseils, sache d'abord de quoi il a besoin, car il donne des conseils intéressés. Il pourrait jeter sur toi son dévolu et te dire : « Tu es sur le bon chemin », puis il prendra ses distances pour voir ce qui t'arrive.

Ne consulte pas quelqu'un de sournois. À ceux qui te jalousent, cache ton projet. Ne consulte pas non plus une femme sur sa rivale, un lâche sur la guerre, un négociant sur le taux de change, un acheteur sur une vente, un envieux sur la générosité, un homme sans cœur sur la bienfaisance, un paresseux sur quelque ouvrage que ce soit, un travailleur saisonnier sur l'achèvement de la moisson, un serviteur paresseux sur une grosse besogne. Pour un conseil, ne te fie à aucun de ces gens-là.

Mais adresse-toi toujours à un homme religieux dont tu sais qu'il observe les commandements, qui a un cœur selon ton cœur et qui, si tu échoues, partagera ta souffrance. Puis tiens-t'en au conseil de ton cœur, car personne ne t'est plus fidèle que lui. Bien souvent, l'âme d'un homme l'avertit mieux que sept veilleurs en faction sur la hauteur. Mais par-dessus tout, supplie le Très-Haut de diriger tes pas dans la vérité.

Le point de départ de toute œuvre, c'est la réflexion. Toute entreprise est précédée d'un projet. La racine des pensées, c'est le cœur. Il en sort quatre rameaux : le bien et le mal, la vie et la mort. Et celle qui décide de tout, c'est la langue.

Tel homme est habile pour en instruire beaucoup, et pour lui-même, il n'est bon à rien. Tel autre veut faire étalage de sa sagesse et se rendre détestable : il finira par mourir de faim. Le Seigneur ne lui donne pas de plaire, car il est dépourvu de toute sagesse. Tel, enfin, est sage dans son cœur, et les fruits de son intelligence dans sa bouche sont dignes de foi.

C'est l'homme sage qui enseigne son peuple, les fruits de son intelligence sont dignes de foi. L'homme sage est comblé de bénédictions, tout ce qui le voit le proclame heureux. Les jours d'une vie humaine sont comptés, mais les jours d'Israël sont sans nombre. Et le sage au milieu de son peuple gagne la confiance, et son nom vivra à jamais.

Mon fils, sur ton mode de vie, éprouve-toi toi-même. Vois ce qui te fait du mal, et ne te l'accorde pas. Car tout ne convient pas à tous, et tous ne trouvent pas agrément à tout. Ne sois pas insatiable des plaisirs de la table et ne te précipite pas sur les plats, car à trop manger, on se rend malade, et la gloutonnerie provoque des coliques. Beaucoup meurent en gloutons, mais qui se modère prolonge sa vie.

Commentaire

Comme il a été question de discernement dans ce chapitre, je vous propose d'explorer le thème du discernement. Comment poser les bons choix ?

Il y a plusieurs manières de répondre à ça. Dans les conseils que généralement les gens donnent, ils commencent par vous dire de prier, ensuite de vous accompagner de tel ou tel texte de l'Évangile, ensuite ils vont dire de faire attention à tel critère, à telle question. Bon, moi je vous donne mon processus, les questions que j'aime me poser.

Première question, généralement par laquelle je commence, et qui permet de résoudre 90 % des cas : qu'est-ce que Jésus aurait fait à ma place ? Ça, c'est pour les questions de niveau de difficulté moyen, voire élevé. Les niveaux de difficulté faciles, c'est quand il faut choisir entre le bien et le mal : il n'y a pas de question à se poser. Mais parfois, c'est plus compliqué que ça. Donc cette première question : qu'est-ce que Jésus aurait fait à ma place ?

Mais parfois, on arrive à des questions qui sont d'un niveau de difficulté très élevé, et pour le coup, cette première question n'est pas suffisamment forte, puissante, pour arriver à trouver la réponse. Je me souviens, j'avais passé des concours après la prépa, et j'avais réussi à avoir deux écoles : une école de stats et une école de commerce. Qu'est-ce que Jésus aurait fait à ma place ? Je n'ai pas réussi à avoir la réponse.

Et c'est là où j'ai découvert une deuxième question. Et c'est cette deuxième question qui m'a permis de résoudre les cas de difficulté encore plus élevés. Cette question, c'était tout simple : où est-ce que je vais donner le meilleur de moi-même ? Et ça avait marché. J'ai choisi la bonne école. Alors, je ne sais pas si c'était la meilleure ou la… mais en tout cas, c'est là où j'ai donné le meilleur de moi-même. Avec ça, vous êtes sûr de ne pas vous être trompé, que vous avez posé le bon choix.

Dans les stats ! Ce qui d'ailleurs a été horrible parce que juste après, j'ai voulu rentrer dans les ordres. Je me suis tapé trois ans à étudier des stats en sachant que ça ne me servirait à rien. Mais en même temps, j'ai découvert des professeurs, des disciplines de mathématiques. Ça a complètement renouvelé et mon travail et ma manière d'appréhender la science. C'est extraordinaire. C'est là aussi où j'ai découvert les biostats. Et ça, c'est le grand amour de ma vie. Enfin bon, bref, je ne suis pas là pour parler de moi.

Bon. Ça, c'est mes petits tips à moi, c'est une manière de répondre à cette question : comment poser des bons choix ? Mais il existe une autre méthode pour poser les bons choix. Cette fois-ci, c'est la manière du Siracide. Ce n'est pas en vous donnant des petits tips ou des petites questions, c'est en cultivant un art de vivre. Ça devient plus global. C'est en cultivant un état d'esprit, une manière d'appréhender le réel, une manière de vivre.

Ça porte un nom. En latin, ça s'appelle la prudentia. Il me ferait plaisir de ne pas le traduire par « prudence », parce que la prudentia, c'est le discernement, et la prudence, c'est la prudence, c'est essayer de ne pas prendre de risques. Ne pas prendre de risques, l'attention précautionneuse, c'est important, oui, mais ce n'est pas le tout du discernement.

Pourquoi est-ce que je dis que c'est un art de vivre ? Parce que chez saint Thomas d'Aquin — ça fait partie des grands moralistes, donc j'aime beaucoup m'y référer — la prudentia, c'est une sagesse maîtresse, une vertu cardinale. Il y en a quatre : la justice, le discernement, la force et la tempérance. Ce qui fait que se rattache à elle ce qu'on appelle des vertus annexes. Et ça vous donne tout un catalogue. Par exemple, de la prudentia, du discernement, se rattachent la mémoire, aussi l'expérience, la docilité, l'attention précautionneuse, la délibération intérieure, la circonspection et l'écoute. La circonspection, ici, c'est regarder autour, c'est faire attention aux circonstances. C'est peut-être ce que nous, on appellerait la lucidité.

Alors, dit comme ça, on a encore à nouveau l'impression d'une liste de cases à cocher. Sauf que c'est là où vous sortez le Siracide, le passage que vous venez d'entendre. C'est là où vous apercevez qu'en fait, cette vertu de discernement et toutes les vertus annexes qui s'y rapprochent, ce ne sont pas des cases à cocher, c'est une manière de vivre — ce qu'il vous disait de manière très précise, d'une manière très belle, en vous faisant non pas un exposé théorique, mais en revenant sans cesse à des exemples concrets. C'est une manière de vivre.

Et ça rend les choses à la fois beaucoup plus faciles et aussi beaucoup plus exigeantes. C'est-à-dire qu'arriver à prendre les bonnes décisions, ce n'est pas de la magie, ce n'est pas uniquement dans la prière que pouf, ça va tomber comme ça. C'est une discipline de vie. Par exemple, accepter de choisir de s'entourer de bons conseillers, ça s'inscrit dans la durée. C'est là où je vous dis que c'est un art de vivre.

Fréquente assidûment un homme pieux. Ne consulte pas un homme qui te soupçonne.

Garde-toi de consulter telle ou telle personne intéressée. Par exemple, il y a des personnes, on ne les consulte pas. C'est ce qu'il vous dit : on ne consulte pas quelqu'un de jaloux, on ne consulte pas une femme sur sa rivale, on ne consulte pas un marchand sur le commerce, etc., afin d'éviter les avis biaisés. Et donc, ça vous montre toute une discipline de vie. Ce n'est pas quelque chose que vous allez activer juste quand vous posez des questions, c'est quelque chose que vous devez faire jour après jour.

Mais au contraire, tiens-toi constamment à un homme simple. Prends conseil auprès de celui qui observe les commandements.

Verset 12.

Cette manière de vivre en société va cultiver en vous deux qualités de l'âme. La première, c'est la docilité : cette capacité qu'on a de se laisser instruire par plus sage que soi. Alors, soit que l'on ait choisi quelqu'un de particulièrement de confiance, ce qu'on appelait jadis un père spirituel, soit au contraire que, dans les conversations qu'on a au jour le jour, on soit particulièrement attentif et qu'on cultive une capacité d'écoute.

La docilité, mais vous avez aussi une deuxième qualité de l'âme : la réflexion intérieure. On a tous une réflexion intérieure, mais là où ça devient une qualité de l'âme, c'est quand ça devient un mode de vie constant : quelqu'un qui est plus méditatif, qui réfléchit. Parce que ce n'est pas tout d'écouter les gens, il faut ensuite que cette conversation extérieure devienne une conversation intérieure. Ce qu'on appelle l'euboulia — il y a, en grec, l'art de bien délibérer, la bonne délibération — qui devient la sunesis, le bon jugement des choses communes. Et qu'après on applique au cas particulier, ce qu'on appelle la gnômè, le jugement des cas particuliers exceptionnels. C'est tout un processus de réflexion qui part de l'extérieur et qui est petit à petit intériorisé pour l'appliquer sur des cas particuliers.

Ce que je veux dire, c'est que poser des bons choix, c'est toute une psychologie qui s'instaure en vous. C'est un mode d'être. Vous avez vu ce processus de la réflexion, mais on pourrait continuer. Je vous avais parlé de l'attention précautionneuse, qui doit trouver le juste milieu entre la lâcheté — ça, c'est quand l'imagination est tétanisée par les risques encourus — ou au contraire ce qu'on appelle la témérité, quand on ne prend pas suffisamment compte des risques.

Donc poser des bons choix, c'est une attitude en face de la vie. Par exemple, travailler sa mémoire comme un muscle qu'on entraîne pour qu'elle soit remplie de choses utiles au bon moment. Ça aussi, pour Thomas d'Aquin, ça fait partie de la vertu de prudence. Siracide 34,9 :

Un homme qui a voyagé a beaucoup appris. Celui qui a de l'expérience parle en connaissance de cause.

On privilégie l'expérience. Et la première expérience qu'on va privilégier, c'est l'expérience qu'on a soi-même eue.

Et au total, votre discernement, c'est là où, au fur et à mesure qu'on commence à avoir l'habitude, il ne prend plus la forme d'un raisonnement ou d'un dialogue intérieur : ça devient une intuition. Ça se simplifie. Vous avez un sens intérieur, une sensibilité. Et ça, c'est cette vertu de discernement, de prudentia, à son plus haut degré.

Prière

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

Seigneur, je te confie toutes les personnes qui doivent prendre des décisions importantes : choix d'un conjoint, choix d'une école, choix d'un métier, acheter une maison. Bref, toutes ces décisions qui sont importantes et sur lesquelles on est obligé de prendre des risques.

Je te demande, Seigneur, de venir illuminer leur intelligence, de venir les entourer de conseillers, de leur donner cette expérience qui les guidera, de les rendre attentifs aux risques encourus sans être paralysés par eux.

Je te demande, Seigneur, pour eux, la grâce du discernement, ce don de l'Esprit-Saint qu'on appelle le don de conseil. Et fais, Seigneur, qu'un jour je rencontre ces personnes et que je puisse voir le fruit de leurs choix. Amen.


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