Jour 271 ☾ — Médecine, deuil et vocation du quotidien
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Résumé : Dans cet épisode, le frère Paul-Adrien lit le chapitre 38 du Siracide, qui aborde trois thèmes successifs : l'honneur dû au médecin créé par Dieu, la manière juste de porter le deuil, puis la sagesse propre au scribe comparée au savoir-faire du laboureur, de l'artisan, du forgeron et du potier. Le commentaire se concentre entièrement sur le deuil, en confrontant le texte de Ben Sirac aux modèles psychologiques contemporains — Kübler-Ross et surtout Worden et ses quatre tâches. Le frère témoigne de la mort de son propre père, rappelle que les rites funéraires aident le corps et l'âme à accepter la perte, et défend la nécessité de pleurer avant de parler de résurrection. L'épisode se termine par une prière pour toutes les personnes en deuil.
Introduction
Aujourd'hui, un court chapitre avec des thèmes variés : les médecins — un thème qui vous touchera peut-être —, la question du deuil, puis on en aura ensuite un dernier qui sera le scribe et l'artisan. Siracide, un seul chapitre aujourd'hui, Siracide 38.
Lecture : Siracide 38
Honore à sa juste valeur le médecin pour ses services. Le Seigneur l'a créé lui aussi. C'est du Très-Haut, en effet, qu'il tient son art de guérir, et le roi lui-même lui fait des présents. La science du médecin lui fait porter la tête haute, auprès des grands, il est admiré.
Le Seigneur a créé les plantes médicinales, l'homme avisé ne les méprise pas. Le bois n'a-t-il pas jadis adouci l'amertume des eaux pour faire connaître par là sa vertu ? Le Seigneur lui-même a donné la science à des hommes pour qu'ils le glorifient dans ses merveilles. Et le médecin utilise les plantes pour soigner, pour ôter la douleur. Le pharmacien en fait des préparations. Ainsi, l'œuvre de Dieu ne se termine pas. Le bien-être qui vient de lui s'étend sur la face de la terre.
Mon fils, quand tu es malade, ne te décourage pas, mais prie le Seigneur et lui te guérira. Renonce à ta conduite mauvaise, agis avec droiture et, de tout péché, purifie ton cœur. Offre un encens d'agréable odeur et un mémorial de fleurs de farine. Présente une offrande généreuse, comme si c'était la dernière. Puis fais venir le médecin, le Seigneur l'a créé lui aussi. Qu'il ne s'écarte pas de toi, car tu as besoin de lui. Il est des cas où le rétablissement passe par leurs mains. Eux aussi prieront le Seigneur pour qu'il leur donne le moyen de te soulager et la guérison qui te sauvera la vie. Celui qui pèche à la face de son Créateur, qu'il tombe aux mains du médecin.
Mon fils, répands tes larmes sur un mort, déchiré de douleur, entonne sur lui un chant de deuil. Donne à son corps la sépulture qui lui est due et ne néglige pas sa tombe. Pleure amèrement, frappe fort ta poitrine. Observe ce deuil comme il convient, un ou deux jours, pour éviter les calomnies. Puis console-toi de la peine, car la tristesse hâte la mort. La tristesse du cœur abat les forces, tandis que dure le deuil, la tristesse persiste. Le cœur maudit une vie de misère.
Ne livre pas ton cœur à la détresse, repousse-la. Pense que la vie a une fin, et n'oublie pas qu'il n'y a pas de retour. Tu te ferais du tort à toi-même, sans être utile aux défunts. Rappelle-toi, dit-il, mon sort sera aussi le tien. Moi hier, toi aujourd'hui. Et quand un mort repose, laisse-le aussi reposer sa mémoire. Console-toi de lui lorsqu'il a rendu l'âme.
La sagesse du scribe s'acquiert à la faveur du loisir, et pour devenir sage, il faut avoir peu d'affaires à mener. Comment deviendrait-il sage, celui qui tient la charrue, qui met sa fierté à manier l'aiguillon comme une lance, qui mène ses bœufs, s'absorbe dans leurs travaux, et ne parle que de son bétail, qui met son cœur à tracer des sillons et passe ses nuits à donner du fourrage aux génisses ?
Et il en va de même de l'artisan et du maître d'œuvre, qui sont occupés de jour comme de nuit, de ceux qui gravent la pierre d'un anneau à cacheter et qui s'appliquent à en varier les motifs. Ils ont à cœur de reproduire le modèle et ils passent des nuits pour achever leur ouvrage.
Il en va de même du forgeron, toujours à son enclume. Il fixe son attention sur le fer qu'il travaille. Le souffle du feu fait fondre ses chairs. Il se démène dans la chaleur du fourneau. Le bruit du marteau lui casse les oreilles. Ses yeux sont rivés sur le modèle de l'objet. Il met son cœur, il passe des nuits à parfaire son œuvre et passe des nuits à la rendre belle jusqu'à la perfection.
Il en va de même du potier, toujours à son ouvrage. Il actionne le tour avec ses pieds. Il est en perpétuel souci de tout son travail et tous ses gestes sont comptés. De ses mains, il façonne l'argile. Il la malaxe avec ses pieds. Il met son cœur à parfaire le vernis et il passe des nuits à nettoyer le four.
Tous ces gens-là ont mis leur confiance dans leurs mains. Chacun possède la sagesse de son métier. Sans eux, on ne bâtirait pas de ville, on n'y habiterait pas et on n'y circulerait pas. Mais, lors des délibérations publiques, ce n'est pas eux qu'on va chercher. Dans l'assemblée, ils n'accèdent pas aux places d'honneur, ne siègent pas comme des juges et ne comprennent pas les dispositions du droit. Ils n'exposent pas brillamment ni l'enseignement ni le droit. On ne les trouve pas méditant des paraboles. Mais ils consolident la création originelle et leurs prières se rapportent aux travaux de leur métier.
Il en va autrement de celui qui s'applique à la loi du Très-Haut et qui la médite.
Commentaire
Le deuil. Verset 16 :
Mon fils, répands tes larmes sur un mort, comme un malheureux déchiré de douleur, entonne sur lui un chant de deuil.
En parler des expériences de la vie humaine, en voilà une autre, moins agréable, mais tout aussi importante : savoir porter le deuil de quelqu'un. Il y a toujours un avant et un après. La première fois qu'on rencontre la mort, la vie devient à la fois plus grave — j'ose pas dire plus triste, mais plus précieuse. Il y a toujours ce moment curieux où le ciel commence à avoir un visage humain. Quand on est jeune, le ciel, c'est un concept abstrait fait de lumière et de nuages. Et quand on est vieux, le ciel devient un hall de gare traversé par les visages de tous ceux que nous avons connus.
Donc, c'est un choc. Je me souviens de quelqu'un qui avait perdu son mari qui me disait que c'est un tsunami. C'est comme… il fallait entièrement réapprendre à vivre.
Alors, il y a plusieurs modèles dans la psychologie contemporaine pour mieux comprendre les étapes du deuil qui, manifestement, suivent des processus récurrents. Par exemple, un des modèles connus, c'est Kübler-Ross : il y a d'abord le choc et le déni, la colère, le marchandage, la dépression, l'acceptation. Bon, ça, c'est un modèle qui est très orienté vers les émotions intérieures. Alors que Ben Sirac, lui, ce qui l'intéresse, c'est pas tellement de suivre les émotions au jour le jour, c'est plutôt comment les gérer, comme si c'était à travers une série d'actes à accomplir : pleurer, honorer, enterrer, se consoler, réapprendre à vivre. Et là, on est plutôt dans un autre modèle, le modèle de Worden, 1982. Le Siracide ne psychologise pas à outrance le deuil, mais il prescrit un cadre dans lequel on peut le gérer. On fait ce qu'il faut et c'est ça qui aide à se relever.
Par exemple, le premier défi que nous pose un deuil, la première tâche à accomplir, le premier challenge, c'est que ça nous pose une question : il va falloir qu'on accepte la réalité de la perte. La réaction naturelle serait le déni. Là, ce que vous dit le Siracide, c'est :
N'oublie pas qu'il n'y a pas de retour.
Et encore, verset 22 :
Rappelle-toi, mon sort sera aussi le tien. Moi hier, toi aujourd'hui.
Ce qui vous a donné une phrase qu'on voit souvent sur les tombeaux, d'ailleurs : Mihi heri, tibi hodie — moi hier, toi aujourd'hui.
Alors, là où le Siracide est extrêmement humain, c'est qu'il ne vous met pas dans un défi impossible. Il ne vous demande pas quelque chose au-dessus de vos forces. Ce qu'il vous dit simplement, c'est : vous voulez accepter la réalité de la perte ? Ne vous posez pas de questions, les enfants. Faites le rite de deuil. Laissez-vous porter par les événements.
Mon fils, répands tes larmes sur un mort, comme un malheureux déchiré de douleur, entonne sur lui un chant de deuil. Donne à son corps la sépulture qui lui est due et ne néglige pas sa tombe.
Il y a des rites d'enterrement qui sont aussi importants pour le défunt que pour nous. Comme une sorte d'initiation qui nous permet d'accepter la souffrance, parce qu'elle s'inscrit à travers toute une liturgie, dans l'espace, finalement dans notre corps, finalement dans notre âme. Moi, j'avoue que c'est quand j'ai porté le cercueil de mon père que j'ai réalisé que c'était fini. D'ailleurs, même, c'était juste avant, je m'en souviens : c'est là où j'ai vraiment eu un serrement de cœur, c'est quand on a fermé son cercueil. Quand j'ai vu la perceuse qui vissait les vis, là, j'étais sidéré, j'étais tétanisé. Et c'est là que j'ai compris.
Deuxième tâche — c'est dur, ce sujet : vivre la douleur. Ça, c'est ce que dit Worden : après avoir accepté, la douleur doit être ressentie et exprimée, pas étouffée. Ça veut dire vivre la douleur, la faire sienne. Verset 17 :
Pleure amèrement, frappe-toi la poitrine.
Pleurer, ça devient un devoir. Le deuil doit sortir du cœur. Alors, si vous ne ressentez rien, vous ne ressentez rien. Mais généralement, c'est tellement prenant. Et dans ce cas-là, il ne faut pas se retenir. Je me souviens, toujours pour mon père : la première fois que je l'avais vu, j'étais revenu en catastrophe de Lille, je rentre dans le salon familial, je vois le corps de mon père. Et là, je me mets à pleurer. Et tout de suite, quelqu'un de ma famille qui vient vers moi pour me prendre dans ses bras, pour me dire : « Ne t'inquiète pas. » Et la seule chose que je demandais, c'était qu'on me laisse pleurer. J'avais besoin de pleurer.
Le Christ, il a pleuré Lazare. Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. Vous avez besoin de vous exprimer. Ces larmes, elles ont besoin de sortir de votre corps. Les larmes, c'est aussi une manière de se réconcilier avec la réalité. Parce que dans ces larmes-là, en fait, il y a quelque chose qui se dit de l'amour que vous donniez à la personne. Parce que, comme vous l'aimiez, elle prenait de la place dans votre vie. Et là, on vous l'a arrachée. C'est normal : là où il y avait quelqu'un, il n'y a plus personne. C'est les larmes, c'est l'amour qui s'est transformé en douleur, parce que l'être aimé vous a été enlevé. Pleurer, c'est une manière d'exprimer, et l'amour a besoin d'être exprimé, même si c'est dans la douleur.
Ce qu'il y a de difficile, c'est que ces larmes, pour nous, c'est la manière dont le corps s'interroge. Parce que la traduction dans l'esprit de ces larmes, ça veut dire : quoi maintenant ? Qu'est-ce qui nous reste ? Est-ce que je vais le retrouver un jour ou pas ? C'est là, normalement, où on parle de l'espérance et de la résurrection. Pas de chance avec Ben Sirac : la résurrection n'est pas encore arrivée jusqu'à lui, ça, c'était dans le livre de la Sagesse. Pour l'instant, on en reste à un niveau humain. Mais je trouve que c'est bien aussi. Parce que, vous savez, il y a toujours une manière de parler de la résurrection et de l'espérance chrétienne qui vient court-circuiter la douleur et le tragique de la vie humaine. Donc, c'est bien que, pour une fois, on ne soit pas tout de suite dans la résurrection et dans l'espérance, pour faire droit à cette expérience commune du deuil et arriver à exprimer notre peine.
Et donc, ça vous amène à la tâche numéro 3, au ras des pâquerettes. C'est-à-dire que le deuil vous pose une question maintenant : qu'est-ce que vous allez faire ? Il va falloir s'adapter à un monde sans la personne, trouver un nouvel équilibre, une nouvelle manière de se positionner dans le monde, des nouvelles responsabilités. Ça, c'est ce que vous dit aussi le Siracide à sa manière à lui :
Et quand un mort repose, laisse-le aussi reposer sa mémoire. Console-toi de lui lorsqu'il a rendu l'âme.
Ne vis pas dans le passé. « Console-toi de lui », ça veut dire : retourne à la vie. Ben Sirac vous trace une limite. Le chagrin doit exister, mais il ne doit pas absorber la vie. Il doit l'accompagner, il ne doit pas l'empêcher.
Et c'est là aussi : on ne se pose pas trop de questions. De la même manière que, pour accepter le deuil, il y a des rites, il y a les funérailles, etc., s'adapter à un monde sans la personne, ne vous posez pas trop de questions, simplement accomplissez ce que vous devez faire. C'est-à-dire que si j'ai un travail, on retourne au travail. Au moment où on se remet à prier, on retourne aux tâches de la vie quotidienne, qui sont peut-être devenues dures, pénibles, parce que maintenant on les vit tout seul. Mais c'est ce champ-là qu'on va réinvestir. Et au fur et à mesure, le corps, l'âme trouvent un nouvel équilibre. C'est sûr que plus rien ne sera comme avant, la vie est devenue plus grave, peut-être plus difficile. Mais il faut laisser la vie reprendre ses droits.
Et ça peut prendre du temps. Le deuil, ça ne se fait pas du jour au lendemain. Ce n'est pas pour rien que dans les sociétés d'avant, il y avait des périodes fixées de deuil. Je ne sais pas s'il faut fixer les périodes de deuil, mais au moins, ça évitait de se poser des questions. Maintenant, comme on a honte de la mort, on n'arrive plus à accompagner les mourants, on les met dans des hôpitaux et on n'a même plus de vêtements pour signaler qu'on est en deuil. Évidemment, ça rend les choses plus difficiles.
Et puis ensuite, quatrième tâche du deuil : réinvestir affectivement, et symboliquement la mémoire de la personne. Réinvestir sa capacité d'aimer en ayant des nouveaux liens, en ayant des nouveaux projets. C'est ce que Ben Sirac vous dit à sa manière : le mort n'a plus besoin de vos larmes, mais vous, vous avez besoin de vivre. Donc, le dernier travail, une fois qu'on s'est réinvesti dans le monde, c'est de pouvoir réinvestir symboliquement la mémoire de l'être perdu. Prier pour le défunt, ça veut dire faire des actes de charité en sa mémoire. Ça veut dire continuer à aimer la vie. Et surtout, ça veut dire — c'est là où maintenant on sort l'espérance — un jour, le revoir. Nous attendons la résurrection des morts.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Seigneur, je te prie pour toutes les personnes qui sont en deuil et qui vivent dans la tristesse. Je te demande, Seigneur, de pouvoir recueillir leurs larmes. De pouvoir être avec eux dans la tristesse. De pouvoir les guider dans le processus de deuil. Et si je les rencontre, Seigneur, donne-moi de pouvoir leur faire ressentir cette tendresse avec laquelle tu les aimes en ce moment.
Amen.
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