Jour 279 ☾ — Ils regarderont celui qu'ils ont transpercé
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Résumé : Dans cet épisode consacré aux chapitres 11 et 12 de Zacharie, le frère Paul-Adrien montre que ce prophète n'est pas un prophète comme les autres : il a vu ce que les autres n'ont pas vu. Le commentaire s'arrête sur le berger rejeté par ses brebis, payé trente pièces d'argent — le prix d'un esclave, exactement celui de la trahison de Judas — puis sur le verset 10 du chapitre 12 : « Ils regarderont vers moi, celui qu'ils ont transpercé. » Il y déploie le thème de la mort de Dieu, la bataille cosmique contre Jérusalem, la responsabilité de l'aristocratie religieuse, les arrière-plans liturgiques mésopotamiens et le mythe cananéen de Baal englouti par Môt. Un verset qu'il qualifie de bombe atomique, que saint Jean posera au pied de la croix.
Introduction
Zacharie. Zacharie, c'est très curieux, parce qu'on a le sentiment que c'est un prophète parmi d'autres — ce n'est pas le premier qu'on voit, ce n'est pas le dernier —, mais il y a des pépites à l'intérieur, et ça aura une telle importance dans le Nouveau Testament qu'on se dit que peut-être, en fait, Zacharie n'est pas tout à fait un prophète comme les autres.
Non, je le redis : Zacharie n'est pas un prophète comme les autres. Il a vu des choses que les autres n'ont pas vues, et certainement il fait partie des prophètes que Jésus a le plus scrutés. Est-ce que vous saurez voir pourquoi aujourd'hui ? Je vous laisse ça en exercice de lecture, que de me les repérer. On se retrouve dans les commentaires. Zacharie 11 et 12.
Commentaire
Ce nouveau pasteur, suscité par Dieu — peut-être Dieu lui-même —, les brebis ne vont pas le supporter. Elles vont le rejeter. Et d'ailleurs, même ce rejet est réciproque :
Mais je perdis patience envers les brebis, et elles, de leur côté, me prirent en dégoût.
Du coup, il y a divorce. Le pasteur se sépare des brebis et il demande à être payé. Et là, on lui donne de l'argent. On lui donne combien ? Je vous le donne dans le mille :
Ils pesèrent mon salaire : trente pièces d'argent.
Évidemment, le salaire que le berger aurait aimé avoir, c'était, en récompense de son bon travail, la fidélité et la reconnaissance. À la place de ça, il a trente pièces d'argent — ce qui correspond, et ça en dit long d'ailleurs sur la manière dont il était considéré, ce qui correspond au prix d'un esclave. En fait, ça veut dire que les brebis avaient une relation abusive à leur berger, qu'elles traitaient comme un esclave. Sauf que, eh bien, Jésus, il va être livré pour combien de pièces d'argent ? Il va être livré pour trente pièces d'argent. C'est exactement le même prix.
Et ensuite on continue, on passe sur un autre oracle. On est au chapitre 12, verset 10. Et là, il y a encore une phrase curieuse qui arrive. Je vous la redonne :
Je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit de grâce et de supplication. Ils regarderont vers moi, celui qu'ils ont transpercé. Ils feront une lamentation sur lui comme on se lamente sur un fils unique. Ils pleureront sur lui amèrement, comme on pleure sur un premier-né.
Alors ça, pour le coup, je ne sais pas comment vous dire, mais c'est très, très étonnant. Déjà, qui parle ? C'est Dieu. « Je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit de grâce et de supplication » : donc c'est Dieu qui parle. « Ils regarderont vers moi » — vers qui ? Vers Dieu — « celui qu'ils ont transpercé ». Là, on repasse au « ils ». C'est à la fois la même et plus tout à fait la même personne. « Ils feront une lamentation sur lui comme on se lamente sur un fils unique. » C'est incompréhensible.
Et c'est incompréhensible d'autant plus que ceci arrive après le fait qu'on ait rejeté un berger. Donc on se dit : le berger qu'on a rejeté, c'est celui-là. C'est celui qui a été transpercé. Et là, il a été transpercé comment ? Il a été transpercé à l'issue — c'était dans les versets précédents — à l'issue d'une bataille finale, où il y avait comme une sorte de déferlement, de déchaînement du mal contre Jérusalem. C'était cette vision d'une bataille cosmique, mais qu'on retrouve presque dans cette notion de « ils regarderont celui qu'ils ont transpercé ».
Parce que cette notion de « transpercé » reprend un vocable technique que l'on retrouve dans les psaumes, quand on dit que Dieu avait transpercé Rahab. Celui qu'on transperce dans les psaumes, c'est le mal à l'état pur : Léviathan, Rahab. C'est comme si celui qui avait été transpercé — donc ici Dieu — l'avait été parce qu'il y avait une sorte de déchaînement, de déferlement contre lui, et qu'on s'était acharné sur lui comme s'il était le mal incarné.
Et ça va même encore plus loin, parce que ceux qui l'ont transpercé, ce n'est pas seulement les nations : c'est aussi la maison de David et les habitants de Jérusalem. Verset 10 : ceux qui ont mené la révolte contre Dieu, qui a terminé transpercé comme le mal en personne, ce ne sont pas les nations, qui n'ont fait que suivre, c'est l'aristocratie de Jérusalem. La bourgeoisie religieuse, qui n'a pas voulu reconnaître dans ce berger-là Dieu venu sur terre. Je vous dis : c'est écrit. C'est écrit dans le texte, ce n'est pas moi qui l'invente.
Et même après, on pourrait aller encore plus loin. Ça, ça nous amènerait du côté de l'archéologie, mais il paraît qu'il y avait une liturgie royale où, à certaines fêtes liturgiques de l'année, on transperçait de manière symbolique le roi, pour dire qu'il allait porter sur lui le péché du peuple. On a retrouvé des rites comme ça dans les fêtes royales mésopotamiennes, et peut-être que les juifs auraient repris ces fêtes-là, même si la Bible n'en parle pas. Ça, c'est une première chose.
Deuxième chose aussi : cette idée d'un Dieu transpercé, c'est quelque chose que vous retrouvez dans les mythologies cananéennes, où il est question d'un Baal, dieu de la fécondité, qui se fait engloutir par Môt, dieu de la mort. Et voici ce que dit Môt quand il mange Baal, dans une sorte d'anti-sacrifice où ce n'est pas Dieu qui mange ce qui est offert, c'est plutôt nous qui mangeons Dieu. Ici, Môt, la mort incarnée, envoie un message menaçant à Baal pour lui dire : « Tu vas entrer comme un agneau dans ma bouche. Tu vas descendre dans mes entrailles comme le pain que je mange, comme le vin que je bois. » Et Baal descend effectivement dans le royaume de la mort.
En fait, ce verset — « Ils regarderont celui qu'ils ont transpercé » —, il y a tout ça dedans. Le thème de la mort de Dieu, la lutte finale entre le bien et le mal avec les nations qui montent vers Jérusalem, la révolte, la rébellion des autorités sacerdotales religieuses juives, un acharnement quasi diabolique sur cette figure du berger rejeté, et une liturgie royale d'expiation. Ce verset, c'est une bombe atomique. Et saint Jean le reprendra. Et c'est au pied de la croix qu'il la posera, cette bombe, et qu'il appuiera sur le détonateur.
Alors, si vous voulez, si vous mettez les oracles d'hier, qui parlaient du roi victorieux et humble monté sur un ânon, si vous rajoutez ceux d'aujourd'hui, ça vous fait quand même une conception du Messie à venir qui est peut-être encore floue, mais de moins en moins floue quand même. Quand je vous dis que Zacharie, c'est plus que des pépites : il a vu des choses que les autres n'ont pas vues.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Seigneur, je te confie toutes les personnes qui donnent leur vie pour leurs proches, qui essaient de faire du bon travail et qui se donnent à leur tâche, et qui sont rejetées, méprisées, exploitées, abusées, à qui on ne donne pas le bon salaire.
Ces personnes qu'à force de moqueries et de méchanceté on a fini par transpercer, sans même s'en apercevoir, et par offrir en pâture au public.
Seigneur, à travers elles — à travers vous peut-être, qui m'écoutez —, c'est le Christ que je contemple. Et moi, je te rends grâce pour toutes ces personnes-là, Seigneur, pour vous peut-être, parce que c'est quand même vous qui me faites croire en l'humanité, de la même manière que c'est Jésus qui m'a fait croire en Dieu.