Jour 281 ☾ — Dieu, mystère au-delà des merveilles
← J281 ☼ · 📋 Index · 🎙️ Écouter · J282 ☾ →
Résumé : Après une pause dans les prophètes, le frère Paul-Adrien reprend le livre du Siracide là où il l'avait laissé, avec les chapitres 42 et 43. La lecture enchaîne la fin du catalogue des « hontes » et des soucis que donne une fille, puis s'élève en une immense hymne à la gloire de Dieu manifestée par le soleil, la lune, les astres, la neige, le gel et la mer. Le commentaire éclaire ce texte par la théologie apophatique : on affirme d'abord quelque chose de Dieu à partir des créatures, on le nie ensuite parce que sa bonté n'est pas la nôtre, et l'on entre enfin dans la suréminence, là où Dieu est plus que l'être, plus que le bien, plus que la lumière. Ben Sira, lui, fait le même chemin de manière poétique et sensible, en partant de l'émerveillement devant la nature. L'épisode se termine par une prière d'adoration devant le mystère sans bord ni fond.
Introduction
Alors, attention, que tout le monde suive bien. On a fait Aggée, Zacharie ; il nous restera un dernier prophète à voir, Malachie, mais lui, il n'apparaîtra que dans quelques siècles, donc je le garde pour plus tard. Donc, petite pause dans les prophètes, et je ressors le livre du Siracide qu'on n'avait pas encore terminé.
Tout le monde suit bien ? Rassurez-vous, si vous avez oublié où on en était dans le Siracide, c'est pas très grave : on est dans des catalogues de proverbes, de thèmes sur la manière de se comporter en société. Et l'architecture globale du Siracide… c'est pas évident qu'il y en ait une. Donc on se laisse simplement porter par le texte et on reprend là où on l'a laissé, d'accord ? Siracide 42-43.
Lecture : Siracide 42-43
Tu dois avoir honte de répéter une confidence ou de révéler des secrets. Alors, tu sauras vraiment ce qui doit te faire honte et tu trouveras grâce devant tout le monde.
Mais voici ce qui ne doit pas te faire honte, ni pécher par respect humain : observer la loi du Très-Haut et l'Alliance, juger l'impie selon le droit ; tenir des comptes avec un associé ou des gens de passage ; faire profiter tes amis de ton héritage ; avoir balance et poids exacts ; acquérir des biens, grands ou petits ; faire du profit dans le commerce ; corriger souvent tes enfants et meurtrir les côtes d'un mauvais serviteur.
Si ta femme est malhonnête, il est bon d'avoir un cadenas. Et là où beaucoup de mains ont accès, mets les choses sous clé. Compte et pèse ce que tu fournis. Mets par écrit tout ce que tu donnes et reçois. N'aie pas honte de corriger l'imbécile et le sot, ou le grand vieillard qui fait la morale aux jeunes. Alors tu seras vraiment instruit et approuvé de tous.
Une fille est pour son père cause d'une secrète insomnie. Elle donne des soucis qui ôtent le sommeil. Quand elle est jeune, elle risque de laisser passer son heure. Unie à un mari, elle risque de lui devenir odieuse. Encore vierge, elle risque d'être déflorée et de devenir enceinte dans la maison paternelle. Et une fois mariée, elle pourrait être infidèle, ou rester stérile après son union. Si ta fille est aventureuse, monte bonne garde, de peur qu'elle ne fasse de toi la risée de tes ennemis, la fable de la ville, l'objet des commérages, et qu'elle ne te déshonore devant tout le monde.
Ne regarde personne pour sa beauté. Ne t'assieds pas au milieu des femmes. Car les vêtements laissent échapper les mites, et la femme, une méchanceté. Mieux vaut la méchanceté d'une femme que les faveurs d'une femme. Une femme qui apporte le déshonneur expose à l'insulte.
Je vais rappeler les œuvres du Seigneur. Ce que j'ai vu, je vais le raconter. C'est par sa parole que le Seigneur a réalisé ses œuvres. Tel fut son décret, par sa bénédiction.
Comme le soleil dans son éclat regarde chaque chose, ainsi la gloire du Seigneur rayonne dans toute son œuvre. Il est impossible aux anges, les saints du Seigneur, de décrire toutes les merveilles que le Seigneur, souverain de l'univers, fit inébranlables, pour que l'univers soit affermi dans sa gloire.
Le Seigneur a scruté les abîmes et les cœurs. Il a discerné leurs subtilités, car le Très-Haut possède toute connaissance. Il a observé les signes des temps, faisant connaître le passé et l'avenir et dévoilant les traces des choses cachées. Aucune pensée ne lui échappe, pas une parole ne lui a été cachée.
Il a organisé les chefs-d'œuvre de sa sagesse, lui qui existe depuis toujours et pour toujours. Rien n'y fut ajouté ni retranché. Il n'a eu besoin d'aucun conseiller. Comme toutes ses œuvres sont attirantes, jusqu'à la plus petite étincelle qu'on peut apercevoir ! Tout cela vit et demeure à jamais, remplit son office et lui obéit. Tout va par deux, l'un correspond à l'autre. Il n'a rien fait de défectueux. Il a confirmé l'excellence d'une chose par l'autre. Qui se rassasierait de contempler sa gloire ?
L'orgueil des hauteurs, c'est le firmament pur, le ciel qui se dévoile dans une vision de gloire. Le soleil qui paraît proclame à son lever : « Quelles choses admirables que l'œuvre du Très-Haut ! » À son midi, il dessèche la terre ; devant son ardeur, qui pourrait tenir ? On a beau activer la fournaise à la fonderie, le soleil embrase trois fois plus les montagnes. Il projette des vapeurs brûlantes, et quand il fait briller ses rayons, il éblouit les yeux. Grand est le Seigneur qui l'a créé. Sur son ordre, aussitôt il prend sa course.
La lune aussi, toujours fidèle à son rendez-vous, indique les époques et marque les temps. C'est elle qui marque les fêtes. Quand cet astre décroît après son plein, le mois lunaire lui doit son nom. Sa croissance durant son cycle est merveilleuse. Lampe au campement des armées célestes, elle resplendit au firmament du ciel.
L'éclat des astres fait la beauté du ciel, parure de lumière dans les hauteurs du ciel. Ils se tiennent selon son décret, aux ordres du Dieu Saint. Ils ne se relâchent pas dans leur veille.
Regarde l'arc-en-ciel et bénis son Créateur, tant il est beau dans son resplendissement. Il trace dans le ciel une courbe de gloire. Les mains du Très-Haut l'ont tendue.
Le Très-Haut n'a qu'un ordre à donner pour que tombe la neige. Il précipite les éclairs qui exécutent son décret. Alors s'ouvrent les réservoirs célestes et les nuages prennent leur envol comme des oiseaux. Dans sa puissance, il durcit les nuages qui se pulvérisent en grêlons. À sa vue, les montagnes chancellent. Quand il le veut, souffle le vent du sud. La voix du tonnerre invective la terre, avec l'ouragan du nord et les cyclones.
Il répand la neige comme un vol d'oiseaux qui se pose. Elle descend comme les sauterelles s'abattent. L'œil s'émerveille de l'éclat de sa blancheur et l'esprit reste ébahi de la voir tomber. Comme du sel, il couvre la terre de givre, et le gel le transforme en pointes d'épines. Le vent froid souffle du nord et la glace se forme sur l'eau. Elle recouvre toute l'étendue des eaux qu'elle revêt comme une cuirasse. Et le vent dévore les montagnes, brûle le désert. Il consume la verdure comme un feu. À tout cela, une brume soudaine porte remède. La rosée se dépose après le vent brûlant et ramène la joie.
Selon son dessein, le Très-Haut a dompté l'abîme et il y a planté des îles. Ceux qui naviguent sur la mer en décrivent les périls et nous n'en croyons pas nos oreilles. Et là, ce sont choses étranges, merveilleuses : animaux de toutes sortes et monstres marins de la création. Celui que Dieu envoie y trouve son chemin. Tout s'ordonne selon sa parole.
Nous parlerions longtemps sans en dire assez. Un mot suffit : il est le tout. Où trouver la force pour le glorifier ? Car il est grand, lui qui dépasse toutes ses œuvres. Le Seigneur est redoutable et souverainement grand. Sa puissance est merveilleuse. Quand vous le glorifiez, exaltez le Seigneur autant que vous pouvez : il sera encore au-delà. Exaltez-le de toute votre force et ne vous découragez pas : vous ne sauriez en dire assez. Qui l'a vu et pourrait le décrire ? Qui le magnifiera à la mesure de ce qu'il est ? Il reste beaucoup de mystères plus grands que cela, car nous ne voyons qu'une faible partie de ses œuvres. Le Seigneur a créé toutes choses. Il donne la sagesse à qui est religieux.
Commentaire
Il existe une méthode en théologie — c'est-à-dire dans le discours sur Dieu —, une manière de contempler Dieu, une méthode classique qu'on appelle la théologie apophatique, la théologie négative, et qui consiste à dire qu'il faut purifier nos concepts, qu'il faut purifier nos représentations mentales pour avoir de Dieu une idée plus juste. Cette idée plus juste de Dieu, c'est qu'on sait davantage ce qu'il n'est pas que ce qu'il est.
Généralement, on procède en trois étapes. On commence par affirmer des choses de Dieu. On dit par exemple que Dieu est bon, ou alors qu'il est le Créateur. Pour dire cela, on part des choses créées, parce que c'est vrai que dans les choses créées, on trouve des traces de bonté et de création.
Ensuite, on réfléchit, on se dit qu'il y a quand même quelque chose qui ne colle pas, parce que la bonté qu'on trouve sur terre, en Dieu, ça doit être autre chose. Et de fait, il y a une manière que Dieu a d'aimer le monde et qu'il a d'exercer sa bonté qui nous fait dire que Dieu n'est pas bon. Ça paraît bizarre de le dire comme ça, mais c'est quand même le deuxième mouvement classique, ce qu'on appelle à proprement parler la théologie négative : c'est quand on nie des choses de Dieu. Par exemple, quand on dit que Dieu n'est pas bon, c'est parce que la bonté de Dieu n'est pas liée à l'émotion, au désir, à l'attachement. En fait, ça permet d'ouvrir le mystère. L'esprit s'ouvre vers une transcendance et un mystère.
Et là, on commence à comprendre que Dieu est au-delà de toute chose, et qu'il est bon d'une bonté qui est déconcertante, qui est terrible, qui est brûlante, qui est au-delà de ce qu'on peut imaginer comme bonté. Et on dit dans ce cas-là qu'il est bon d'une manière suréminente, qu'il est Bonté, B majuscule, la Bonté même, la bonté à l'état pur. Simplement, la bonté n'est plus devenue quelque chose d'abstrait : c'est devenu quelque chose de brûlant et de mystérieux. La formulation classique, c'est Denys l'Aréopagite : Dieu est plus que l'être, il est plus que le bien, il est plus que le vrai. On dira qu'il est le bien à l'état pur, on dira qu'il est l'être à l'état pur, de façon éminente. Mais ça, pour l'instant, c'est juste des concepts, on ne sait pas très bien ce que ça veut dire. Si jamais vous voulez y mettre la charge de mystère et le poids de gloire qu'il y a dedans, il faut d'abord commencer par regarder le monde autour de nous, avoir les yeux pleins de la bonté des créatures et de la beauté du monde, et se dire que notre esprit, vers où ces créatures pointent, va encore être autre chose, et que là, on pressent une réalité encore plus sainte.
Pourquoi je vous dis tout ça ? Parce que c'était le thème d'aujourd'hui. Ben Sira, alors, ce n'est pas Denys l'Aréopagite, donc il n'y aura pas les trois temps — cataphatique, on affirme ; apophatique, on nie ; hyperphatique, on passe dans la suréminence. Mais il va le dire d'une autre manière, qui est peut-être encore plus belle, parce qu'elle est plus sensible, elle est plus poétique, elle nous parle davantage.
Il commence par un regard admiratif. L'entrée dans le mystère divin, c'est l'étonnement et l'admiration. Et on l'a vu qui énumérait toutes les splendeurs de la nature comme signe :
L'éclat des astres fait la beauté du ciel, parure de lumière dans les hauteurs du ciel. Ils se tiennent selon son décret, aux ordres du Dieu Saint.
Et c'est à bon droit qu'on peut parler d'admiration, parce qu'en fait, l'admiration procède d'un regard qui a l'impression de voir à l'œuvre une puissance qui déborde. On admire ce qui nous ouvre un autre ordre de grandeur. Et la nature ouvre à autre chose qu'elle-même. Et ça, ça correspond à notre premier mouvement de la théologie, ce qu'on appelle l'instant cataphatique : quand on affirme quelque chose de positif, on voit la bonté du monde et on affirme que Dieu est bon.
Ben Sira, c'est ça. En voyant la régularité des astres, en voyant comment toute chose semble obéir à un destin ou être à sa place, il se dit qu'il y a un ordre, il y a une harmonie cachée derrière tout ça. Verset 18 :
L'œil s'émerveille de l'éclat de sa blancheur et l'esprit reste ébahi de la voir tomber.
Et à propos du soleil :
Grand est le Seigneur qui l'a créé. Sur son ordre, aussitôt il prend sa course.
Donc la nature qui est un signe, qui renvoie à autre chose qu'elle-même : et c'est là où on passe à l'ouverture sur le mystère, à la transcendance, à la suréminence. À la fin, Ben Sira qui vous dit :
Où trouver la force pour le glorifier ?
Ça, ça correspond à l'instant de négation, l'apophatisme.
Car il est grand, lui qui dépasse toutes ses œuvres.
Et ça, c'est le troisième moment, hyperphatique : entrer dans la suréminence, dans le mystère. Vous êtes rentré dans le mystère divin par le biais de la sagesse.
Qui le magnifiera à la mesure de ce qu'il est ? Il reste beaucoup de mystères plus grands que cela, nous n'en voyons qu'une faible partie. Le Seigneur a créé toutes choses et il donne la sagesse à qui est religieux.
D'une certaine manière, le livre est arrivé à sa conclusion : on a le sentiment que maintenant, on va passer à autre chose.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Seigneur, tu es dans la splendeur des saisons. Tu es dans le mystère du feu et de la glace, dans le calme du matin et dans la violence des orages. Seigneur, je regarde, je contemple.
Seigneur, mes mots sont trop pauvres. L'homme a déjà essayé de dire tout ce que tu es, et son souffle devant toi n'est que vanité. Nous n'avons encore rien dit.
Tu es le mystère sans bord ni fond. Tu es au-delà de ce que l'œil peut saisir, au-delà de ce que la langue peut nommer. Ce que je comprends, tu le dépasses. Ce que j'admire, tu le transcendes. Ce que j'aime, tu le purifies.
Tu n'es pas la lumière, tu es plus que la lumière. Tu n'es pas la bonté, tu es la source de la bonté. Tu n'es pas l'amour, tu es l'abîme d'où jaillit l'amour.
Alors Seigneur, je me tais et je t'adore.
← J281 ☼ · 📋 Index · 🎙️ Écouter · J282 ☾ →