Jour 288 ☼ — Nabuchodonosor, roi caricature
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Résumé : Après Esdras, Néhémie et les prophètes, le frère Paul-Adrien ouvre le livre de Judith et situe la période intermédiaire qui va de l'Empire perse à l'Empire romain, en passant par Alexandre le Grand et les royaumes hellénistiques. Il montre que le « Nabuchodonosor, roi des Assyriens » du premier chapitre est un anachronisme volontaire : un super-méchant fabriqué, court-circuit entre cruauté assyrienne et puissance babylonienne, qui vise en réalité les rois séleucides. Le commentaire adopte ensuite une lecture de Judith comme critique de la masculinité toxique : colère, gloire militaire, mégalomanie et beuverie de cent vingt jours font de Nabuchodonosor non pas un roi, mais une caricature. L'épisode se termine par les Proverbes sur le champ du paresseux.
Introduction
Notre secours est dans le nom du Seigneur, qui a fait le ciel et la terre.
Nous avons terminé avec Esdras, Néhémie d'un côté et les prophètes de l'autre. Normalement, avec Malachie, c'est la fin des prophéties. C'est le silence de Dieu qui commence. Et pendant plusieurs siècles, ça va être le temps de la littérature sapientielle, pour méditer et ruminer sur la révélation. Sauf que nous, on a déjà entendu les livres sapientiaux, parce que pour agrémenter la lecture, le podcast si je puis dire, et le rendre plus léger, je vous les ai déjà mis avant. Et je pense que vous pouvez me remercier, parce que sinon, vous auriez eu le bloc des Chroniques, paf, comme ça, en entier, de manière totalement indigeste.
Mais il nous reste encore quelques autres livres à lire, des livres historiques, et qui nous permettront de bien faire cette jonction qui va de l'Empire perse, où nous étions avec Esdras et Néhémie, sixième siècle avant Jésus-Christ, jusqu'aux portes du Nouveau Testament avec Jésus, où cette fois-ci, ce sera l'Empire romain. Comment est-ce qu'on est passé de l'Empire perse à l'Empire romain ? Entre les deux, il y a eu Alexandre le Grand et le temps de ce qu'on appelle les empires hellénistiques. C'est vers cette période intermédiaire que nous nous tournons maintenant, avec le livre de Judith et les livres des Maccabées.
Alors, commençons avec le livre de Judith. Moi, je pense que vous allez l'adorer. De manière étonnante, le livre de Judith commence par vous parler d'une bataille qui se situe au temps de Nabuchodonosor. Quoi ? Le frère Paul-Adrien vient de nous dire qu'on allait parler de cette période intermédiaire que sont les empires hellénistiques, et voilà que maintenant, avec le livre de Judith, il nous ramène avant l'exil, au temps de Nabuchodonosor. Scandale !
On se calme, on se calme. Regardez la manière dont on va vous parler de Nabuchodonosor. Dès le début du livre de Judith, on va commencer par vous dire : Nabuchodonosor, roi des Assyriens. Ce sera même le premier verset : « C'était l'an 12 du règne de Nabuchodonosor, roi des Assyriens, à Ninive, la grande ville. » Et alors là, je m'excuse, mais quand même. Parmi vous, vous êtes tout de suite capables de voir qu'il y a un truc qui ne colle pas. Les Babyloniens et les Assyriens, ils étaient ennemis, et Ninive, ce n'était pas la capitale de Nabuchodonosor. C'est un peu comme si je vous disais : Hitler, président de l'Union soviétique, dont la capitale était Moscou. C'est à peu près de cet ordre-là.
Alors vous avez deux options possibles. Soit vous dites que vraiment, le livre de Judith, c'est n'importe quoi, la personne ne sait même pas les bases et les rudiments de l'histoire — enfin, c'est un peu comme nous, tout le monde sait qui est Hitler et qui est Staline. Ou alors vous dites : ils l'ont fait exprès. Ils ont mélangé les deux pour faire une sorte de court-circuit, pour transformer Nabuchodonosor en une sorte de super méchant dans lequel tout est dans tout. C'est à la fois la cruauté de l'Assyrie, c'est à la fois la puissance militaire des Babyloniens, c'est tout ça en même temps, et on aura compris qu'à travers Nabuchodonosor, ce n'était pas de Nabuchodonosor qu'on parlait, mais d'une sorte d'antéchrist, de super méchant qui, à la fin des temps, allait vouloir tout détruire. Et ça tombe bien, parce qu'autant des empires qui viendront après Alexandre le Grand, il y aura des super méchants qui voudront tout détruire — Antiochus Épiphane, pour ne citer que lui. Eh bien, ce livre de Judith, qui se présente comme un livre historique mais qui n'en est pas, s'avère en fait être un pamphlet contre les grands empires hellénistiques.
D'ailleurs, pour prouver ce que je vous dis, parce que je vous connais, vous n'allez pas me croire — si, si, si, il faut toujours tout prouver deux fois avec vous. Si ce livre parlait vraiment de Nabuchodonosor avant l'exil, on nous parlerait aussi d'un roi qui régnait à Jérusalem, en Juda. Parce que c'est quand même ça, l'histoire. Sauf que là, il ne sera fait mention d'aucun roi. Au contraire — ce sera dans quelques chapitres, mais ça vaut le coup de le dire dès maintenant — on vous parlera uniquement d'un temple, et de Jérusalem qui gouverne la Judée à travers des grands prêtres. Ça, c'est exactement ce qu'on a refondé avec Esdras et Néhémie. Donc si jamais je mets tout ça bout à bout, ce n'est pas un livre qui vous parle de Nabuchodonosor et de l'empire assyrien, c'est un livre qui vous parle du peuple juif, issu du deuxième temple, de la reconstruction, en proie à des grands empires qui le dépassent et qui veulent à nouveau le détruire.
Donc du coup, c'est peut-être le moment où, cette fois-ci, on va combler un petit peu la chronologie historique. Vous aviez eu d'abord les empires assyrien et babylonien, qui ont emmené en exil respectivement le royaume du Nord et Juda. Ensuite, vous avez eu l'Empire perse qui a ramené tout ce beau monde, ou presque, à Jérusalem, qu'on a entendu dans Esdras-Néhémie. Et ça se passait plus ou moins bien. On n'a pas grand-chose à raconter. La Judée était rattachée à la satrapie de la Transeuphratène. Il n'y avait pas de roi davidique. À la place, il y avait un gouverneur — on en aurait eu deux, là, pour l'instant : Zorobabel, puis Néhémie. Le temple de Jérusalem a été rebâti. Le grand prêtre est devenu une figure religieuse centrale en l'absence de roi. Donc pendant plusieurs siècles, la Judée va être une petite théocratie locale, encadrée par les Perses, structurée autour du temple et gouvernée par le sacerdoce.
Et ensuite, patatras. Alexandre le Grand arrive. Vers -332, -334, Alexandre le Grand balaye l'Empire perse, et la Judée se rend sans combat majeur. D'après une légende rapportée par Flavius Josèphe, Alexandre aurait honoré le temple, et il n'y avait pas grand-chose qui devait changer. On était passé sans coup férir de l'Empire perse à l'empire hellénistique. Sauf qu'Alexandre meurt en -323, et il n'a pas eu le temps d'asseoir sa dynastie. Son empire va être partagé entre ses généraux. C'est le début de ce qu'on appelle les royaumes hellénistiques.
Si vous avez bonne mémoire, on avait commencé à en parler lors des visions de Daniel. On avait vu toute cette valse de rois qui allaient, qui venaient, qui se renversaient les uns les autres. Pour nous, pour ce qui concerne la Bible, il y a un royaume en particulier qui nous intéresse : au nord, plutôt dans l'Asie mineure, autour d'Antioche, de Damas, avec les Séleucides, du nom de Séleucos, un des généraux d'Alexandre le Grand. Et vers -200, la Judée, qui formellement était sous domination des Ptolémées en Égypte, bascule du côté d'Antioche et de Damas, avec les Séleucides. Au début, ça va bien se passer. Et au fur et à mesure, ça va devenir carrément la catastrophe. Il y a un nouveau Goliath qui est arrivé, qui veut tout manger, un ogre. Et c'est de celui-là dont va parler le livre de Judith, à travers la figure de Nabuchodonosor, super méchant fantasmé, roi des Assyriens. Et en face de ce nouveau Goliath va apparaître un nouveau David. Sauf que, pour une fois, ce petit David, ce sera une femme : Judith.
On écoute le début de son histoire. Pour l'instant, Judith va mettre du temps à arriver. Il nous faudra bien six, sept chapitres avant qu'elle arrive. On va commencer par parler de la valse des empires, de ce Nabuchodonosor qui n'est en fait pas Nabuchodonosor, et des Assyriens qui ne sont pas les Assyriens. Les temps ont changé, les empires ont passé. Oui, mais c'est le même appétit de domination qui reste.
Lecture : Judith 1
C'était l'an 12 du règne de Nabuchodonosor, roi des Assyriens, à Ninive, la grande ville. En ce temps-là, Arphaxad, roi des Mèdes, à Ecbatane, entoura cette ville d'un mur d'enceinte en pierres de taille larges de trois coudées et longues de six, donnant au rempart une hauteur de soixante-dix coudées et une largeur de cinquante. Dans les portes, il dressa des tours de cent coudées de haut sur soixante de large à leur fondation. Les portes elles-mêmes s'élevaient à soixante-dix coudées sur quarante de large, pour permettre les sorties de ses forces d'élite et des fantassins en ordre de bataille.
En ce temps-là, le roi Nabuchodonosor fit la guerre au roi Arphaxad dans la grande plaine, c'est-à-dire la plaine située sur le territoire de Ragès. Tous les habitants de la région montagneuse se rallièrent à lui, ainsi que tous ceux de la vallée de l'Euphrate, du Tigre et de l'Hydaspe, ceux de la plaine soumise au roi des Élyméens, Arioch. De très nombreux peuples vinrent se ranger en ordre de bataille à côté des fils de Kéléoud.
Et Nabuchodonosor, roi des Assyriens, envoya aussi des messagers à tous les habitants de la Perside, et à tous ceux qui habitaient vers l'ouest : aux habitants de Cilicie, de Damascène, du Liban et de l'Antiliban, et à tous les habitants du littoral, aux peuples du Carmel et de Galaad, de la Haute-Galilée et de la grande plaine d'Esdrelon, à tous ceux de Samarie et de ses villes, et au-delà du Jourdain jusqu'à Jérusalem, Béthanie, Chélous, Cadès, et au-delà du torrent d'Égypte, jusqu'à Tahpanhès et Ramsès, tous les territoires de Guéchen jusqu'au-dessus de Tanis et de Memphis, à tous les habitants de l'Égypte jusqu'aux abords du territoire de l'Éthiopie.
Mais tous les habitants de toute la terre méprisèrent la parole de Nabuchodonosor, roi des Assyriens, et ne se rangèrent pas à ses côtés pour combattre, parce qu'ils ne le craignaient pas. Ils le considéraient comme un homme isolé. Ils renvoyèrent donc ces messagers, vides et sans honneur.
Nabuchodonosor fut pris d'une violente fureur contre toute cette partie de la terre. Il jura par son trône et son diadème de châtier et d'anéantir par l'épée tous les territoires de Cilicie, de Damascène et de Syrie, ainsi que tous les habitants de la région de Moab, les fils d'Ammon, toute la Judée, et tous les habitants d'Égypte jusqu'aux abords du territoire des deux mers.
En la dix-septième année, il se rangea en ordre de bataille avec son armée contre le roi Arphaxad, et fut le plus fort au combat. Il mit en déroute toute l'armée d'Arphaxad, toute sa cavalerie, tous ses chars. Il se rendit maître de ses villes, parvint jusqu'à Ecbatane, s'empara de ses fortins, pilla ses avenues, changea en objet de honte ce qui faisait sa splendeur. Il se saisit d'Arphaxad dans la montagne de Ragès, l'abattit à coups de javelots et d'épieux, puis l'acheva.
Ensuite il s'en retourna à Ninive, lui, les siens et toute la troupe mêlée qui s'était jointe à lui, foule immense d'hommes de guerre. Il demeura là avec son armée, à se reposer et à faire la fête pendant cent vingt jours.
Commentaire
Nabuchodonosor est présenté comme l'archétype du roi païen totalitaire. Jusqu'ici, rien de nouveau. Mais vous allez voir, et c'est pour ça que ce livre est une petite pépite : je me suis trouvé un commentaire qui voit dans le livre de Judith un MeToo biblique. C'est Jennifer Koosed, et ça marche plutôt pas mal. Et ce qu'elle vous propose, c'est d'analyser la mégalomanie de ces grands empereurs qui veulent tout manger, à travers l'angle d'un raisonnement moderne : l'analyse psychologique et le mâle alpha de la masculinité blessée. Bref, de voir dans le livre de Judith une critique du système patriarcal. Alors, d'habitude, je n'aime pas trop ces interprétations, qui me paraissent souvent idéologiques et plaquées. N'empêche qu'elle m'a convaincu, et que ça marche très très bien. Et vous allez voir, ça va vous rendre le livre de Judith assez truculent. Mesdames, mesdemoiselles, vous qui avez peut-être souffert devant certains passages bibliques, je vous propose votre revanche.
Commençons donc avec Nabuchodonosor, archétype de la masculinité toxique. On vous montre quelqu'un de profondément orgueilleux, quelqu'un qui veut asseoir son pouvoir et sa domination non pour le bien commun, mais pour le plaisir de montrer qu'il y a un dominant — ce qu'on appelle un mâle alpha, le chef de la meute. Et vous avez Nabuchodonosor qui veut soumettre les rois autour de lui, qui refuse tout rival et qui exige une soumission sans nuance. Et comme ça ne marche pas, Nabuchodonosor fait un caprice. Il se met en rage, il décide de tout anéantir. Vous voyez : la mégalomanie comme immaturité psychologique.
C'est la colère, l'attribut viril par excellence, et l'autre attribut masculin par excellence qui lui est associé, la gloire militaire. Les armées, c'est bien quand il s'agit de défendre son pays, mais là vous sentez que vous êtes dans une caricature. Ce n'est pas le citoyen qui protège son pays, c'est le héros qui a des gros muscles, c'est l'enfant qui joue à la guerre. Et il fait la guerre, et il est content, Nabuchodonosor ; alors parce qu'il est content, il fait la fête, on nous dit pendant cent vingt jours — une beuverie qui dure quatre mois. Eh bien ouais, nous les mecs, on est comme ça. C'était le dernier verset :
Il demeura là avec son armée, à se reposer et à faire la fête pendant cent vingt jours.
On est entre le grandiose et le ridicule, entre l'empereur et le soudard. Vous savez, on pourrait avoir après les analyses théologiques les plus fines sur chaque verset, mais parfois, plus c'est gros et plus ça mérite d'être dit. Nabuchodonosor, ce n'est pas un roi, c'est une caricature. On verra si, par la suite de ce livre, cet angle de la masculinité toxique s'avère un bon angle d'attaque.
Proverbes 24,30-34
Je suis passé près du champ d'un paresseux, près de la vigne d'un homme écervelé, et voici que des broussailles avaient poussé partout. Le sol était couvert de ronces, la murette en pierre était par terre.
Et voyant cela, moi, je réfléchis, je regarde et j'en tire une leçon.
Un somme par-ci, une sieste par-là, s'allonger un moment, se croiser les bras, et voilà que survient la pauvreté qui rôdait, la misère comme un garde bien armé.
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