Jour 289 ☾ — Achior livré à Israël
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Résumé : Dans cet épisode consacré au chapitre 6 du livre de Judith, le frère Paul-Adrien lit la réponse d'Holopherne à Achior, blessé dans son orgueil, qui livre l'Ammonite aux habitants de Béthulie avant de l'exterminer avec eux. Le commentaire éclaire d'abord le « background » d'Achior, descendant de Lot par les Ammonites, et le rapproche de Ruth la Moabite : les antagonismes anciens sont en train d'être dépassés. Il s'arrête ensuite sur Béthulie, ville sans existence archéologique, et sur une Jérusalem présentée sans roi, sans armée et sans murailles, réduite à sa seule activité liturgique, figure de la Jérusalem céleste. Enfin, la prière demande la parrhèsia, cette audace de la parole à la fois ferme et délicate.
Introduction
Nous continuons notre livre de Judith pour avoir la réaction d'Holopherne, blessé dans son orgueil et qui veut se moquer de lui — tout en finesse, comme vous pourrez le voir, et en caricature. Et nous allons passer gentiment du camp des Assyriens, des Babyloniens, je ne sais pas trop quoi dire, jusqu'au camp des Juifs, à Béthulie. Enfin, je n'en dis pas plus, je ne spoile pas.
Lecture : Judith 6
Quand fut calmé le tumulte des hommes qui entouraient le conseil, Holopherne, général en chef de l'armée d'Assour, dit à Achior, devant tout le peuple des tribus étrangères et tous les fils de Moab : « Qui es-tu, toi, Achior, et qui sont les mercenaires d'Éphraïm, pour que tu fasses le prophète chez nous comme aujourd'hui, et pour que tu nous dises de ne pas combattre la race d'Israël ? Tu prétends que leur Dieu les couvrira de son bouclier ? Qui donc est Dieu, sinon Nabuchodonosor ? C'est lui qui enverra sa force et les exterminera de la face de la terre, et leur Dieu ne les délivrera pas.
Mais nous, serviteurs de Nabuchodonosor, nous les frapperons comme s'ils n'étaient qu'un seul homme, et ils ne résisteront pas à la force de nos chevaux. Nous les submergerons chez eux, leurs montagnes s'enivreront de leur sang, leurs plaines seront remplies de leurs cadavres. Loin de pouvoir tenir pied devant nous, ils périront du premier au dernier. Parole du roi Nabuchodonosor, seigneur de toute la terre : car il a parlé, et les paroles de son discours ne resteront pas vaines.
Toi donc, Achior, mercenaire d'Ammon, qui as tenu ce discours en ce jour où tu manques à tes devoirs, tu ne verras plus mon visage. Tu ne vas pas partir d'aujourd'hui jusqu'à ce que j'aie châtié cette race venue d'Égypte. Alors le fer de mon armée et la lance de mes officiers transperceront tes flancs, et tu tomberas parmi les blessés, quand je me tournerai contre la race d'Israël.
Mes serviteurs vont t'emmener dans la région montagneuse, et ils vont te laisser dans une des villes contrôlant les cols. Tu périras, mais pas avant d'être écrasé avec eux. Tu vas être exterminé avec ces gens. Et si vraiment tu espères en ton cœur qu'ils ne seront pas pris, que ton visage n'ait pas l'air abattu. J'ai parlé, et aucune de mes paroles ne sera sans effet. »
Puis ils passèrent d'une région à l'autre, du centre de la plaine vers la montagne, et ils parvinrent près des sources en contrebas de Béthulie. Quand les hommes de la ville, au sommet de la montagne, les aperçurent, ils prirent leurs armes et firent une sortie à l'extérieur de la ville, et tous les hommes armés de frondes prirent le contrôle du col en lançant leurs pierres sur les serviteurs d'Holopherne. Ceux-ci se glissèrent en contrebas de la montagne, ligotèrent Achior et le laissèrent là, jeté au pied de la montagne, puis ils s'en retournèrent vers leur seigneur.
Les fils d'Israël descendirent alors de leur ville, s'arrêtèrent près d'Achior, le délièrent, l'emmenèrent à Béthulie et le présentèrent devant les chefs de la ville, qui étaient en ce temps-là Ozias, fils de Michée, de la tribu de Siméon, Chabris, fils de Gothoniel, et Charmis, fils de Melchiel. Ceux-ci convoquèrent tous les anciens de la ville. Tous les jeunes gens et les femmes accoururent aussi à l'assemblée. On plaça Achior au milieu de tout le peuple, et Ozias l'interrogea sur ce qui était arrivé. Dans sa réponse, il leur rapporta les paroles dites au conseil d'Holopherne, toutes les paroles qu'il avait lui-même prononcées au milieu d'eux.
Le peuple se jeta sur le sol et se prosterna devant Dieu, et s'écria : « Seigneur, Dieu du ciel, considère leur arrogance et prends en pitié l'humiliation de notre race. En ce jour, tourne ton regard vers le visage de ceux qui te sont consacrés. »
On réconforta Achior et on le félicita vivement. Au sortir de l'assemblée, Ozias le prit chez lui et offrit un banquet aux anciens. Durant toute cette nuit-là, on implora le secours du Dieu d'Israël.
Commentaire
Comme quoi, on peut s'appeler Holopherne et être inspiré par Dieu sans même le savoir. Quand il dit à Achior : « Fais donc le prophète », sans le savoir, c'était lui, Holopherne, qui prophétisait. Vous avez pu voir, dans sa réponse, qu'il ne lui suffit pas d'avoir raison : il lui faut encore humilier son adversaire et se complaire dans des détails gores, crades et crasses. Et manifestement, Holopherne, il adore ça.
Moi, je vais en profiter pour compléter mon portrait d'Achior. Cette fois-ci, pas psychologique, mais le background que lui donne la Bible. On vous dit d'Achior que c'est un Ammonite. Et typiquement, ce genre de détail dans la Bible, ce n'est pas un détail : il y a un sous-entendu derrière. Les Ammonites descendaient de Lot, d'après le livre de la Genèse. On vous dit de Lot qu'en fuyant Sodome, et dépitées par le spectacle qu'elles avaient vu, ses filles, se disant que maintenant elles ne pourraient plus jamais se marier, emmenèrent leur père Lot dans une caverne, firent boire Lot jusqu'à plus soif, et couchèrent avec leur père. Le premier viol dans la Bible, ce n'est pas un homme qui couche avec une femme, ce sont des filles qui violent leur père. C'est horrible, c'est horrible. Je cite :
La plus jeune mit elle aussi au monde un fils, elle l'appela Ben-Ammi : c'est le père des Ammonites d'aujourd'hui.
Eh bien ça, c'est d'où vient Achior, notre héros. Alors, évidemment, ce n'est pas très glorieux, donc on ne le dit pas trop. Mais c'est sous-entendu dans le texte. Alors ça veut dire deux choses. Si jamais il fallait compléter sur l'analyse psychologique et la masculinité blessée, il y aurait de quoi gloser sur le drame des origines. Ça veut dire aussi autre chose : c'est que le beau rôle, à nouveau, est joué par un étranger. Et que ça rapproche ce livre de Judith du livre de Ruth. Achior l'Ammonite, Ruth la Moabite. D'ailleurs, les Ammonites et les Moabites, c'étaient les deux peuples dont le Deutéronome disait qu'il était formellement interdit de les intégrer sous quelque prétexte que ce soit. Et donc, Ruth, Achior, c'est la preuve que les antagonismes anciens sont en train d'être dépassés, et qu'on est en train de s'acheminer gentiment mais sûrement du côté de la fin des temps, avec le rassemblement des nations. Pour l'instant, c'est juste une ou deux personnes. Mais ça suffit pour dire que c'est possible.
Après Achior, je vous propose maintenant de parler d'une ville, Béthulie, dont il a été question. Bon, disons-le tout de suite : Béthulie n'existe pas. On n'a retrouvé aucune trace archéologique, et les notes de bas de page dans les bibles qui vous disent « Ah, ça correspond peut-être à Bethsour, etc. »… Il ne faut pas oublier que c'est d'abord une fiction, le livre de Judith. La seule indication que l'on vous donne, c'est qu'elle est près d'une plaine qui se situe au nord d'Israël, la plaine d'Esdrelon. Et puis d'ailleurs, Béthulie, ce nom, c'est rapproché de Béthel, disons « maison de Dieu ». Béthel, c'était l'ancien sanctuaire païen du royaume de Samarie, là où il y avait le veau d'or. Il y a toutes ces petites allusions-là derrière, ce qui veut dire qu'à travers Béthulie, c'est tout le royaume du Nord qui est représenté, et qu'on vous présente en fait un royaume de Juda à nouveau réuni avec le royaume d'Israël. On n'est plus dans la séparation royaume du Nord, royaume du Sud. C'est un royaume d'Israël un peu fantasmé qui est en train de vous être présenté. Mais, après tout, pourquoi pas ? Et il s'agit peut-être moins d'un fantasme, parce qu'effectivement, c'est une anticipation de ce qu'un jour Israël deviendra à la fin des temps.
D'ailleurs, Jérusalem : vous avez vu ce temple, vous avez vu ces cendres ? Ici, Jérusalem vous est présentée comme étant quasiment sans défense. On ne vous parle pas de roi, on ne vous parle pas non plus d'armée. On ne vous dit pas qu'il y a une armée israélite qui va se porter au secours de Béthulie. La seule activité qu'il y a à Jérusalem, c'est l'activité cultuelle : les sacrifices, les prêtres, qui vous est présentée. Le temple en haut d'une montagne, et qui n'est pas protégé : il n'y a pas de muraille à Jérusalem, c'est ouvert à tous. C'est le temple qui sera présenté dans l'Apocalypse. À l'inverse d'Ecbatane. Ecbatane, c'était la grande ville qui s'était rebellée contre Nabuchodonosor, on en avait parlé aux chapitres 1 et 2 du livre de Judith. À la différence d'Ecbatane, qui brillait par ses murailles — et on avait passé longtemps à vous les décrire — et que Nabuchodonosor avait détruites, Jérusalem ici vous est présentée plutôt comme une ville ouverte, sans murailles, sans armée, réduite à sa seule occupation liturgique, n'ayant pour seule défense finalement que ses régions montagneuses, ses défenses naturelles, symbole d'une protection divine sur laquelle le peuple compte, mais sur laquelle le peuple aussi stresse, parce que c'est toujours risqué de ne compter que sur la force de Dieu. Mais ce qui rapproche Jérusalem de cette Jérusalem céleste que Dieu viendra défendre, et qui est présentée ici vulnérable, un empire liturgique livré aux mains des païens. Il y a quelque chose de très beau derrière.
D'autant plus quand on reprend la manière dont on avait envisagé la défense de Jérusalem à travers Béthulie. On vous l'avait mentionné dans l'épisode d'auparavant, c'était chapitre 4, verset 6 :
Le grand prêtre Joakim, qui résidait alors à Jérusalem, écrivit aux habitants de Béthulie et de Bétomestaïm, ville située en face d'Esdrelon et de la plaine de Dotaïn, pour leur dire de bloquer les cols de la région montagneuse, seule voie d'accès vers la Judée. Il leur serait facile, en effet, d'arrêter ceux qui passeraient, car le passage étroit ne se laissait franchir que par deux hommes à la fois.
Alors ça, vous voyez, c'est assez curieux, parce qu'il y a deux manières de l'interpréter. Soit vous pouvez le prendre de manière littérale, et en fait, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que le plan de bataille de Jérusalem, c'est de recommencer les Thermopyles : de la même manière que Léonidas avait arrêté l'empire perse à lui tout seul, dans un petit défilé qui avait servi comme d'un bouchon. Eh bien, on demande aux habitants de Béthulie, qui jusque-là n'ont pas particulièrement brillé par les armes — ce ne sont pas des Spartiates, les habitants de Béthulie — on leur redemande de recommencer l'exploit grec. Ce qui est, si vous voulez, un peu léger comme plan de bataille. Je ne dis pas que ce soit faux ; parfois, ça existe, des plans comme ça, des stratégies avec des chefs qui en fait n'ont aucune idée de ce qu'ils demandent.
Mais si vous le prenez à un niveau symbolique — je pense que c'est tellement gros, si vous voulez, comme plan de bataille, et on est tellement dans une sorte de pamphlet, de réflexion symbolique — que je pense qu'il faut là avoir, pour le coup, une réflexion spirituelle. Ça veut dire quoi ? Deux hommes situés dans les hauteurs, qui peuvent à eux seuls tenir un couloir. Ces hauteurs, ça représente l'élévation morale. Ça veut dire que la seule défense de Béthulie, qui doit protéger Jérusalem, l'empire liturgique, c'est la hauteur de vue, c'est la supériorité morale. Comme dit le psaume : « Ils vont de hauteur en hauteur. » Ce qui veut dire — mais là, on retrouve un thème biblique récurrent — que deux hommes justes, ça suffit pour tenir en échec un empire entier.
Alors, pourquoi deux ? Pourquoi pas un ? Pourquoi pas dix ? Je pense qu'on peut tenter l'explication suivante : c'est que parmi ces deux hommes, on en a déjà trouvé un, Achior. Bon, les nations ont fait leur part en livrant le juste païen. Maintenant, aux Israélites, aux Judéens, de faire leur part en donnant un juste à Béthulie. Est-ce qu'on va le trouver ? Ça, pour le coup… enfin, ne spoilons pas la suite, au prochain épisode.
Au moment de nous tourner vers la prière, je repensais à l'épisode précédent. On parlait du mâle alpha qui aime dominer outre mesure. Et quand ça ne marche pas, on voit comment est-ce que parfois il y a des mâles bêta qui, eux, se laissent complètement dominer. Ah, ça me fait mal au cœur de le dire, mais vous savez, on en est tous là — pas seulement les hommes, mais aussi les femmes — à osciller d'une attitude à l'autre attitude, soit en prenant les choses trop de front, soit en fuyant les difficultés. C'est un peu comme ça, c'est difficile de trouver le juste milieu. C'est difficile d'arriver à s'affirmer sans en faire des tonnes, mais en disant simplement les choses, en disant : ça, c'est possible ; ça, ce n'est pas possible. C'est une attitude juste. Il y a un nom pour ça, c'est une vertu, ça s'appelle la parrhèsia. La parrhèsia, c'est une certaine audace dans la parole qui vous fait dire les choses à propos. Une certaine liberté de cœur qui nous fait demander des choses impossibles devant Dieu, parce qu'on a foi en lui. Une manière de s'affirmer devant les hommes en disant : « Ben non, ça, ce n'est pas possible. » C'est une vertu, ce n'est pas forcément la plus facile à avoir. Nous prions pour que Dieu nous la donne.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Seigneur, tu connais mes bons côtés, tu connais mes mauvais côtés. Tu connais quand je suis fort, tu sais aussi quand je suis lâche ou quand je suis cassant.
Je te demande, Seigneur, d'arriver à trouver le juste milieu et d'arriver à dire les choses simplement, en temps et en heure, avant qu'elles ne m'échappent.
Je te demande, Seigneur, d'avoir une certaine audace dans ma parole, qui me permette d'être à la fois ferme et à la fois délicat. Suaviter et fortiter, comme on disait de saint Dominique. Donne-moi cette douceur, donne-moi cette fermeté.
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
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