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Jour 291 ☼ — La prière rebelle de Judith

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Résumé : Avant la lecture, le frère Paul-Adrien donne deux clés pour ne pas passer à côté de cette prière : l'allusion à Siméon, qui renvoie au viol de Dina dans la Genèse, et le fil rouge d'un réquisitoire contre des siècles d'exploitation féminine. La prière de Judith au chapitre 9 est lue en entier, depuis l'évocation de la vengeance de Siméon jusqu'à la demande d'un « langage trompeur ». Le commentaire montre que le véritable retournement du livre se joue ici : Judith demande ouvertement à Dieu de l'aider à mentir, et Dieu bénit cette attitude de rebelle face à un système où plus aucune institution ne fonctionne. L'épisode se termine par quelques versets des Proverbes.

Introduction

Notre secours est dans le nom du Seigneur qui a fait le ciel et la terre.

C'est drôle, c'est amusant, c'est ironique, c'est cruel et en même temps, c'est dramatique, parce que des sièges qui ont fait des millions de morts, ça existe. C'est le livre de Judith, la prière de Judith, chapitre 9.

Ah si, je vais faire un tout petit commentaire avant la prière, parce que les prières, c'est toujours très beau, mais j'ai toujours peur qu'on passe à côté. Et là, vous allez voir, en fait, dedans, il y a des petites clés de lecture qui la rendent très savoureuse, cette prière.

Elle va commencer par « Seigneur, Dieu de mon père Siméon ». Qu'est-ce que ça vient faire là, cette allusion à Siméon ? Eh bien, Siméon, c'est un des enfants de Jacob. Et pourquoi est-ce que Judith vous en parle ? C'est parce que ça lui permet de se souvenir de l'histoire du viol de Dina.

C'est curieux, ça, de commencer sa prière comme ça. Je ne sais pas si vous vous souvenez, mais Dina, c'était dans le livre de la Genèse. Il y avait le chef d'un village qui l'avait violée. Et en violant Dina, il était tombé amoureux d'elle. Il était ensuite allé voir Jacob pour demander la permission de se marier avec Dina. Et Siméon, l'ayant appris, avec ses frères, avait un plan. Ils avaient dit au village de se circoncire et que là, ils accepteraient le mariage. Le village s'était circoncis et était devenu malade à cause de la circoncision. Et là, ils avaient tué tout le monde.

Donc, Judith qui dit au début de sa prière « Seigneur, Dieu de mon père Siméon » et qui parle ensuite d'un viol, c'est une manière de voir en Dieu celui qui a protégé les femmes exploitées, abusées et violées. « Toi, tu avais dit » — c'est ce que vous entendrez — « Toi, tu avais dit : c'est inadmissible. » Et qui ensuite, par l'intermédiaire de Siméon, avait tué tous les violeurs.

Et vous entendrez dans cette prière tout le réquisitoire que Judith fait contre 2000 ans d'exploitation féminine. Ah, elle règle ses comptes enfin ! Voire même, on a l'impression que la sexualité la dégoûte, tellement c'est devenu un moyen d'exploiter les femmes. Et je vous jure, c'est pas moi qui l'invente, vous allez voir, c'est vraiment dans le texte, c'est même le fil rouge de cette prière.

Lecture : Judith 9

Judith se jeta face contre terre, répandit de la cendre sur sa tête et ne garda que le sac dont elle était revêtue. C'était précisément l'heure où, à Jérusalem, on présentait l'encens du soir dans la demeure de Dieu. Elle cria d'une voix forte vers le Seigneur :

« Seigneur, Dieu de mon père Siméon, tu as mis dans sa main l'épée pour punir des étrangers qui avaient souillé une vierge en dénouant sa ceinture, qui l'avaient déshonorée en mettant sa cuisse à nu, qui l'avaient outragée en profanant son sein. Toi, tu avais dit : c'est inadmissible. Pourtant, ils le firent.

En représailles, tu as livré leur chef au massacre. Par tromperie, tu as livré au sang la couche qui avait rougi de leur tromperie. Tu as frappé les esclaves à côté des princes et les princes sur leur trône. Tu as livré leurs femmes au rapt, leurs filles à la captivité, et tous leurs butins en partage aux fils que tu aimes. Eux qui, brûlants d'ardeur pour toi, pris de dégoût pour la souillure de leur sang, t'avaient appelé au secours.

Ô Dieu, mon Dieu, moi, une veuve, exauce-moi aussi. Car c'est toi qui as fait le passé, le présent et l'avenir. Ce qui est maintenant et ce qui viendra, ton esprit l'a conçu, et ce que tu avais dans l'esprit est advenu. Les œuvres que tu as voulues se sont présentées en disant : nous voici. Car tous tes chemins sont préparés, et ton jugement, c'est ta prescience qui le fonde.

Car innombrable est devenue l'armée des Assyriens. De leurs chevaux et cavaliers, ils se sont prévalus. Du bras de leurs fantassins, ils ont tiré orgueil. Ils ont mis leur espoir dans le bouclier, dans le javelot, l'arc et la fronde. Ils n'ont pas reconnu que tu es le Seigneur, le briseur de guerres. Ton nom est le Seigneur.

Toi, écrase leur vigueur par ta puissance. Rabaisse leur force dans ta fureur. Car ils ont décidé de profaner ton lieu saint, de souiller la tente où repose ton nom de gloire, d'abattre par le fer la puissance de ton autel. Regarde leur arrogance, envoie ta colère sur leur tête. Mets dans ma main de veuve la force d'accomplir ce que j'ai dans l'esprit.

Par la tromperie de mes lèvres, frappe l'esclave avec le chef, le chef avec son officier. Renverse leur superbe par la main d'une femme. Car ce n'est pas dans le nombre que réside ta force, ni ton pouvoir en des hommes vigoureux, mais tu es le Dieu des humbles, secours des opprimés, protecteur des faibles, refuge des délaissés, sauveur des désespérés.

Oui, toi, Dieu de mon père, Dieu de l'héritage d'Israël, maître du ciel et de la terre, créateur des eaux, roi de tout ce que tu as créé, oui, exauce ma supplication. Donne-moi un langage trompeur pour blesser et meurtrir ceux qui ont tramé de cruels projets contre ton alliance, ta demeure consacrée, le mont Sion et le domaine de tes fils.

À ta nation entière, à toutes les tribus, donne de reconnaître et de comprendre que tu es, toi, le Dieu de toute puissance et force. En dehors de toi, il n'en est pas d'autre pour couvrir de son bouclier la race d'Israël. »

Commentaire

Parfois on parle de plot twist dans les romans. Le plot twist, c'est de vous dire que tout d'un coup, il y a un virage à 180 degrés qui est pris, on ne sait pas d'où ni pourquoi, et ça met l'intrigue sur de nouveaux rails. De manière étonnante, le plot twist dans l'histoire de Judith, il est dans cette prière.

En rappelant l'histoire de Dina et de Siméon, ce que Judith demande à Dieu, c'est de pouvoir, à l'instar de Siméon, venger toutes les femmes. Il s'agit presque moins de sauver le peuple israélite que d'aider toutes ces femmes qui vont être violées et éliminées, qui vont être exploitées par les Assyriens.

Deuxième chose très particulière dans cette prière : Judith, c'est quand même la première femme qui, ouvertement, prie Dieu pour devenir une bonne menteuse. Qui assume devant Dieu son rôle de subversion, son rôle de transgression et son rôle de déception. Parce que des femmes qui utilisent des subterfuges, ça existe, on avait déjà vu Yaël. Et même des hommes qui utilisent des subterfuges, ça s'est vu aussi — Jacob, il a passé sa vie dans la roublardise. Mais Judith, elle l'assume sans aucun complexe. Elle va voir Dieu pour lui dire : je vais tricher et je te demande de m'aider à tricher.

« Donne-moi un langage trompeur pour blesser et meurtrir ceux qui ont tramé de cruels projets contre ton alliance. »

Ce qui est très étonnant, parce que jusqu'à présent, on avait plutôt l'impression que la roublardise était plutôt du côté des patriarches, dans l'ancien temps, et qu'au fur et à mesure, le but, c'était quand même plutôt d'être soumis et de jouer le jeu des institutions. Souvenez-vous d'Esther : Esther, elle n'aurait jamais fait cette prière.

Ce que cette prière vous dit, c'est qu'il y a de la place pour une autre attitude. Et derrière cette triche et cette roublardise revendiquées et assumées, on peut deviner l'attitude de la rebelle. Et moi, ça, ça me parle. Ah oui.

Mais quand le système est malhonnête, vous avez le droit de prendre le système à son propre jeu. Si vous voulez, la Bible n'arrête pas — c'est ce que vous dira Jésus — vous n'avez pas le droit de vous faire justice vous-même. Sous-entendu : il y a des institutions pour vous faire justice. Et pour Esther, il y avait des institutions. Là, le problème, c'est qu'on a le sentiment qu'il n'y a plus aucune institution qui marche. D'abord, on est en temps de guerre. En face de vous, vous avez des personnes qui refusent le dialogue. Et à l'intérieur, Ozias, il ne fait pas son boulot. Donc, si jamais vous le laissez faire, ça va être le drame. Donc, dans ces cas-là, vous avez le droit de prendre votre courage à deux mains et de vous dire : « Moi, je ne vais pas jouer selon les règles du jeu. »

Et ce qui est beau, c'est que c'est mis dans la bouche d'une femme. C'est que de toute façon, une femme à cette époque-là, elle ne peut pas jouer selon les règles du jeu : elle n'a pas les moyens. Donc, elle va tromper tout le monde. Et Dieu bénit cette attitude.

Vous vous souvenez, c'est ce que je vous avais dit dans un autre passage : que les hommes avaient leur manière à eux de combattre le mal, c'était en jouant au fier-à-bras, et des hommes se sont opposés comme ça ; et que les femmes avaient leur manière à elles de combattre le mal, c'était en s'approchant du mal. Parce que qui se méfie d'une femme ? Et donc, parce que personne ne se méfie d'elle, elles ont le pouvoir de pénétrer jusqu'au cœur du mal en lui inspirant confiance. Et là, parce que l'intimité est le lieu de la vulnérabilité, de pouvoir le renverser.

Donc, avec tout ça, moi, je pense que c'est une prière que vous pouvez relire gentiment. Voir si jamais je me trompe ou si jamais je ne me trompe pas. Mais vous sentez bien quand même qu'il y a un petit côté rebelle dans cette prière, non ?

Proverbes 25,11-15

Pommes d'or incrustées d'argent : la parole dite à point nommé.

Anneau d'or, collier d'or pur : la critique du sage pour l'oreille attentive.

Fraîcheur de neige un jour de moisson, tel est le messager fidèle pour qui l'envoie : vrai réconfort pour son maître.

Des nuages et du vent, mais point de pluie, tel est l'homme qui promet au contraire monts et merveilles.

À force de patience, on peut fléchir un juge, une langue délicate peut broyer un os.


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