Jour 291 ☾ — Judith face à Holopherne
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Résumé : Dans cet épisode consacré aux chapitres 10 et 11 du livre de Judith, le frère Paul-Adrien lit la sortie de Judith hors de Béthulie, sa capture volontaire par les avant-postes assyriens et son entretien avec Holopherne. Le commentaire montre comment Judith trompe sans mentir : elle annonce vraiment la faute d'Israël, mais tait qu'elle retournera ces cinq jours en malédiction contre Holopherne. Il rapproche Judith d'Esther — mêmes armes, habits de fête et séduction — et souligne l'inversion des rôles : les Assyriens, caricatures de virilité, découvrent en Judith le « deuxième homme » qui tiendra le corridor, tandis qu'Holopherne apparaît alangui, efféminé et parlant le langage des abuseurs. L'épisode s'achève par une prière confiée à toutes les femmes fortes.
Introduction
Vite, on continue, Judith 10 et 11.
Lecture : Judith 10–11
Judith acheva de crier vers le Dieu d'Israël et de prononcer toutes ses paroles. Elle se releva de sa prostration, appela sa suivante et redescendit à l'intérieur de sa demeure, là où elle se tenait les jours de sabbat et des fêtes. Elle retira la toile à sac dont elle était revêtue et ôta ses habits de veuve. Elle prit de l'eau pour se baigner entièrement et elle s'enduisit d'une huile au lourd parfum. Elle coiffa sa chevelure, elle ajusta sa ceinture, puis revêtit ses habits de fête, ceux qu'elle avait portés du vivant de son mari Manassé. Elle chaussa des sandales, mit des anneaux de cheville, ses bracelets, ses bagues, ses boucles d'oreilles et toute sa parure. Elle se fit très belle afin de séduire les regards de tous les hommes qui la verraient.
Puis elle donna à sa suivante une outre de vin et un flacon d'huile. Elle remplit une besace de galettes de farine d'orge, de gâteaux de fruits secs et de pain blanc. Elle empaqueta tous ses paniers et en chargea sa suivante.
Toutes deux sortirent alors et se rendirent à la porte de la ville de Béthulie. Elles y trouvèrent postés Osias et les anciens de la ville, Chabris et Charmis. Quand ils virent Judith le visage transformé, portant d'autres vêtements, sa beauté les plongea dans la plus grande admiration. Ils lui dirent : « Que le Dieu de nos pères te tienne en grâce, qu'il te donne de mener à bien ton projet, pour l'orgueil des fils d'Israël, l'exaltation de Jérusalem. »
Judith se prosterna devant Dieu, puis elle leur dit : « Ordonnez que l'on ouvre pour moi la porte de la ville, et je mènerai à bien ce dont vous venez de parler avec moi. » Ils donnèrent l'ordre aux jeunes gens de lui ouvrir, comme elle l'avait dit. C'est ce qu'ils firent, et Judith sortit, accompagnée de sa jeune esclave. Les hommes de la ville la suivaient du regard, aussi longtemps qu'elle descendait la montagne et traversait le vallon, jusqu'à ce qu'il ne fût plus possible de l'observer.
Toutes deux marchaient droit devant elles, dans le vallon. Les Assyriens d'un avant-poste se portèrent à leur rencontre. Ils se saisirent de Judith et l'interrogèrent : « De quel peuple es-tu ? D'où viens-tu et où vas-tu ? » Elle répondit : « Je suis une fille des Hébreux et je m'enfuis de chez eux, car ils sont sur le point de vous être livrés en pâture. Quant à moi, je viens voir Holopherne, le général en chef de votre armée, pour lui donner des renseignements sûrs. Je lui montrerai le chemin par où passer, pour se rendre maître de toute la région montagneuse, sans qu'un seul homme ne manque à l'appel, sans qu'une seule vie ne se perde. »
En l'entendant parler ainsi, les hommes la dévisageaient et sa beauté les plongeait dans une vive admiration. Ils lui dirent : « C'est ta vie que tu auras sauvée en te hâtant de descendre au-devant de notre seigneur. Maintenant, va vers sa tente. Quelques-uns d'entre nous t'escorteront pour te remettre entre ses mains. Lorsque tu te tiendras en face de lui, que ton cœur soit sans crainte. Répète-lui ce que tu viens de dire et il te traitera bien. »
Ils détachèrent alors cent de leurs hommes qui l'encadrèrent, elle et sa suivante, et les conduisirent jusqu'à la tente d'Holopherne. Il se fit un attroupement dans tout le camp, car la nouvelle de sa présence était répandue dans les tentes. On fit cercle auprès d'elle comme elle se tenait à l'extérieur de la tente d'Holopherne, en attendant de lui être annoncée. On admirait sa beauté. On admirait à travers elle les fils d'Israël, et on se disait l'un à l'autre : « Qui regardera de haut ce peuple où l'on trouve de telles femmes ? Vraiment, il n'est pas bon d'en laisser subsister un seul homme. Les survivants seraient capables de subjuguer toute la terre. »
Ceux qui étaient étendus auprès d'Holopherne, ainsi que tous ses officiers, sortirent enfin. Ils introduisirent Judith dans sa tente. Holopherne se reposait sur son lit, sous un voile tissé de pourpre, d'or, d'émeraudes et de pierres précieuses. On la lui annonça et il se présenta sur le seuil de la tente, précédé de flambeaux d'argent. Lorsque Judith s'approcha d'Holopherne et de tous ses officiers, tous admirèrent la beauté de son visage. Se jetant face contre terre, elle se prosterna devant lui. Mais les serviteurs la relevèrent.
Holopherne lui dit : « Courage, femme, que ton cœur ne craigne rien, car moi, je n'ai jamais fait de mal à quiconque choisit de servir Nabuchodonosor, roi de toute la terre. Encore maintenant, si ton peuple qui habite la région montagneuse ne m'avait méprisé, je n'aurais pas brandi ma lance contre lui. Ce sont eux qui l'ont voulu. Maintenant, dis-moi pour quelle raison tu t'es enfuie de chez eux pour venir à nous. À vrai dire, c'est ton salut que tu es venue trouver. Courage, tu resteras en vie cette nuit ainsi qu'à l'avenir, et personne ne te fera de tort. Au contraire, tu seras bien traitée, comme il en va pour les serviteurs de mon seigneur, le roi Nabuchodonosor. »
Judith lui répondit : « Accueille les paroles de ta servante. Que ton esclave puisse s'exprimer. Cette nuit, je ne proférerai aucun mensonge devant mon seigneur. Et si tu suis les conseils de ton esclave, Dieu mènera une action à bon terme avec toi. Mon seigneur n'échouera pas dans ses projets. Vive Nabuchodonosor, roi de toute la terre ! Vive sa force, car il t'a envoyé pour corriger tous les vivants. Et non seulement les hommes le servent grâce à toi, mais encore les bêtes sauvages, les troupeaux et les oiseaux du ciel vivront grâce à ta vigueur, pour Nabuchodonosor et pour toute sa maison. Oui, nous avons entendu parler de ta sagesse et de la subtilité de ton esprit, et on rapporte par toute la terre que tu es le seul héros de tout le royaume, puissant par ton savoir-faire et admirable dans la conduite de la guerre.
Venons-en au discours prononcé par Akhior. Nous en avons appris les termes, car les hommes de Béthulie ont épargné Akhior, et celui-ci leur a communiqué tout ce qu'il avait dit en ta présence. Eh bien, maître et seigneur, ne néglige pas ce discours, mais garde-le dans ton cœur, car il est véridique. Oui, vraiment, ceux de notre race ne sont jamais punis, l'épée n'a pas de pouvoir sur eux, à moins qu'ils ne pèchent contre leur Dieu. Or, maintenant, afin que mon seigneur ne connaisse ni revers ni échec, la mort va fondre sur leur tête, car le péché s'est emparé d'eux, ce péché par lequel ils excitent la colère de leur Dieu chaque fois qu'ils commettent un écart. Comme leurs vivres leur manquent et que toute eau se fait rare, ils ont projeté d'abattre leurs troupeaux et résolu de consommer tout ce que Dieu, par ses lois, leur a défendu de manger. Même les prémices du blé et les dîmes du vin et de l'huile, consacrées et gardées pour les prêtres qui se tiennent à Jérusalem en présence de notre Dieu, ils ont jugé bon de les utiliser, sans en rien laisser, alors qu'il n'est permis à personne dans le peuple d'y toucher, même de la main. C'est pourquoi ils ont envoyé des gens pour en ramener la permission nécessaire de la part du conseil des anciens, à Jérusalem. Lorsque cette permission leur sera communiquée et qu'ils passeront à l'acte, ce jour-là, ils te seront livrés pour que tu les extermines.
C'est pourquoi moi, ta servante, sachant tout cela, je me suis enfuie de chez eux, et Dieu m'a envoyée pour réaliser avec toi des actions qui frapperont de stupeur toute la terre, ainsi que tous ceux qui l'apprendront. En effet, ta servante est remplie de la crainte de Dieu. Elle sert nuit et jour le Dieu du ciel. Dorénavant, je resterai donc près de toi, mon seigneur. La nuit, ta servante sortira dans le ravin, je prierai Dieu, et lui me dira quand les gens de mon peuple auront commis leur péché. Alors, je reviendrai t'en faire le rapport, tu feras une sortie avec toute ton armée, et nul d'entre eux ne te résistera. Ensuite, je te conduirai à travers la Judée jusqu'aux portes de Jérusalem. Je placerai ton char au milieu de la ville. Tu conduiras ces habitants comme des brebis qui n'ont pas de berger, et pas un chien ne grognera contre toi. Tout cela m'a été dit et annoncé pour que je le sache à l'avance, et j'ai été envoyée pour te l'annoncer à mon tour. »
Les paroles de Judith plurent à Holopherne et à tous ses officiers. Remplis d'admiration pour sa sagesse, ils s'exclamèrent : « D'une extrémité de la terre à l'autre, il ne se trouve pas de femme semblable à celle-ci, par la beauté du visage et l'intelligence des paroles. »
Holopherne lui dit : « Dieu a bien fait de t'envoyer en avant de ton peuple, pour que la force soit en nos mains et la ruine sur ceux qui méprisent mon seigneur. Quant à toi, tu es aussi jolie à voir qu'habile en tes discours. Et si tu agis comme tu l'as dit, ton Dieu sera mon Dieu, et toi, tu résideras dans la demeure du roi Nabuchodonosor, et ta renommée s'étendra sur toute la terre. »
Commentaire
Elle est très forte, Judith, parce qu'elle a demandé des lèvres trompeuses, et elle arrive à tromper son monde sans même mentir. Elle dit par exemple qu'Israël s'est mis en faute devant Dieu, et que donc Dieu va les punir, qu'il va les livrer aux mains des Assyriens et des Babyloniens. Ce qui est vrai : avec cette histoire des cinq jours, en mettant un couteau sous la gorge de Dieu, Israël s'est privé de la protection divine. Donc elle n'est pas en train de mentir. Ce qu'elle ne dit pas, et c'est là où réside la tromperie, c'est qu'elle va se servir de ces cinq jours pour justement transformer la malédiction d'Israël en malédiction sur Holopherne. Le compte à rebours est lancé, et là vous êtes au premier jour : elle rencontre Holopherne.
C'est amusant de voir comment, de Judith à Esther, qui ont pourtant manifestement deux caractères totalement opposés — Esther qui joue le jeu de l'Empire, Judith qui, elle, est une rebelle —, n'empêche qu'elles utilisent les mêmes armes. Elles changent les habits de deuil en habits de fête, et elles se font belles pour séduire les personnes à qui elles vont parler. Alors oui, il y a quelque chose d'un peu facile à dire, la séduction, l'arme des femmes, n'empêche que, je m'excuse, mais c'est quand même vrai, ça marche souvent comme ça.
On vous parle de ses vêtements magnifiques, on vous parle de ses bijoux, on vous parle même de la chaîne qu'elle met à ses chevilles. Pour souligner sa féminité : ça vous oblige à avoir des petits pas, ce qui paraît-il est plus séduisant, et ce qui vous rappelle aussi la condition, la situation féminine enchaînée.
Tant et si bien qu'elle fait l'admiration des Assyriens — enfin, des soldats, des soudards — qui manifestement semblent n'avoir jamais vu une femme de leur vie, ce qui d'ailleurs n'est pas impossible. Parce que si jamais l'Assyrie, c'est le pays de la masculinité toxique, ce qui est présenté comme ça, là vous n'avez pas d'hommes, vous n'avez pas de femmes. On dit souvent que derrière un grand homme se cache toujours une grande femme ; derrière des petits hommes se cachent des petites femmes.
Et ils disent : il n'est pas bon de laisser subsister ce peuple, car si ces hommes ont des femmes telles que celle-là, un seul homme suffirait à nous détruire. Et voilà que, à nouveau, nos Assyriens prophétisent sans le savoir. Est-ce que vous vous souvenez qu'on avait dit, tout à l'heure, en défendant Béthulie, qu'il y avait des hauteurs et que le corridor était étroit, qu'il suffirait de deux hommes pour tenir tête à l'armée entière ? On en avait déjà trouvé un avec Akhior, on était en peine de trouver le deuxième. Eh bien voilà que nos Assyriens, qui avaient trouvé le premier homme, Akhior, viennent de trouver le deuxième homme. Sauf que ce ne sera pas un homme, ce sera une femme : Judith.
C'est ainsi qu'elle se présente devant Holopherne. Et là, choc et stupeur : Holopherne, qui est censé être la caricature du macho, vous est présenté ici sous des traits singulièrement efféminés. On vous emmène à l'intérieur de sa tente, on vous le présente allongé sur un lit, avec plein d'or, de luxe et de raffinement. Enfin, qui est l'homme et qui est la femme, ici, dans cette scène ?
Vous notez aussi la manière dont il parle, qui est très intéressante, parce que c'est le langage typique des abuseurs qui finissent par rendre les victimes responsables du malheur qui leur arrive. Verset 2, chapitre 11 :
« Encore maintenant, si ton peuple qui habite la région montagneuse ne m'avait méprisé, je n'aurais pas brandi ma lance contre lui. Ce sont eux qui l'ont voulu. »
Et il dit à Judith : « Prends courage ! » C'est pas comme si, jusqu'à présent, Judith nous avait frappés par sa timidité et sa peur. Oui, mais voilà : lui qui est une caricature d'homme ne voit dans Judith qu'une caricature de femme.
En guise de prière, écoutez, on a eu la prière de Judith dans l'épisode précédent. Moi, je ne ferais pas mieux, et vous avez senti comment elle était subversive, révolutionnaire. Je vous propose de la redire et de la confier à toutes les femmes, avec cet arrière-fond que je n'ai cessé de vous décrire durant les derniers chapitres.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Seigneur, toi qui as mis en fuite une armée orgueilleuse par la main d'une faible femme, toi qui as changé la peur en courage et la soif en chant de victoire, je te rends grâce pour Judith, et derrière elle pour toutes ces femmes fortes dont la foi ne tremble pas et qui tiennent le flambeau au cœur de la nuit.
Toi qui as brisé la tête de l'orgueil, et toi qui as fait tomber les remparts de la peur, Seigneur, donne-nous des femmes, donne-nous des saintes femmes qui nous permettront de terrasser nos Holopherne intérieurs, nos forteresses de peur, nos doutes et nos résignations.
Amen.
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