CapBibliqueCapBiblique

Jour 293 ☼ — Le cantique de Judith

← J292 ☾ · 📋 Index · 🎙️ Écouter · J293 ☾ →


Résumé : Dans ce dernier épisode consacré au livre de Judith, le frère Paul-Adrien lit le couronnement de l'héroïne par le peuple, son grand cantique d'action de grâce et l'épilogue qui raconte sa longue vie et sa mort à Béthulie. Le commentaire situe ce cantique parmi les plus grands de la Bible — après ceux de Moïse, de Débora et de David — et montre comment il annonce le Magnificat. Judith couronnée, veuve sans postérité charnelle, qui terrasse le tyran par la ruse et la prière, préfigure Marie, reine du ciel et femme de l'Apocalypse qui écrase la tête du dragon. Le frère y voit aussi une leçon sur la femme, dont la vocation ne se réduit ni à la modestie ni au rôle d'épouse et de mère.

Introduction

Notre secours est dans le nom du Seigneur qui a fait le ciel et la terre. La grande finale du livre, là où l'histoire bascule pour passer de la victoire militaire, déjà racontée dans l'épisode précédent, à la louange, à l'action de grâce, à la glorification de Judith. Une partie précieuse, parce qu'elle révèle le sens théologique de tout le livre.

Vous aurez, après le couronnement de Judith par le peuple, le grand cantique de Judith. Et ce cantique fait partie des plus grands cantiques bibliques. Vous aurez eu le cantique de David, vous aurez eu le cantique de Moïse, vous aurez eu le cantique de Débora ; là, vous avez le cantique de Judith. Il annonce, à sa manière à lui, un autre cantique plus tard dans le Nouveau Testament : le Magnificat.

Et puis après, on aura un petit épilogue, comme dans les contes, où on termine en disant « et ils vécurent heureux et eurent de nombreux enfants » — sauf que Judith, c'est Judith, et ce n'est pas tout à fait la Belle au bois dormant. Bon, vous retenez le cantique de Judith, qui sort comme la pièce maîtresse au milieu, d'accord ? Judith, suite et fin.

Lecture : Judith 16

« Tu es l'orgueil d'Israël, tu es la fierté de notre race. Tout cela, tu l'as fait de ta main. En Israël, tu as fait ce qui est bien et Dieu y a trouvé sa joie. Sois bénie par le Seigneur souverain de l'univers pour la durée des siècles. » Et tout le peuple dit : « Amen. »

Judith, avec toute son argenterie, les lits, les récipients et toutes ses affaires, elle les prit, chargea elle-même sa mule, attela ses chariots, y entassa le tout. Les femmes d'Israël accoururent toutes pour voir Judith et la bénir. Certaines d'entre elles formèrent un chœur pour l'honorer. Judith prit dans ses mains des bâtons garnis de feuillages et les donna aux femmes de son cortège. Elle et ses compagnes se couronnèrent d'oliviers. Judith précéda tout le peuple, menant la danse en tête de toutes les femmes, et tous les hommes d'Israël l'accompagnaient, en armes et couronnés, chantant des hymnes.

Au milieu de tout Israël, Judith entonna cette action de grâce, louange reprise par tout le peuple. Elle dit :

« Chantez pour mon Dieu sur les tambourins, jouez pour le Seigneur sur les cymbales, joignez pour lui l'hymne à la louange, exaltez-le, invoquez son nom.

Le Seigneur est un Dieu briseur de guerres. Son nom est le Seigneur. Il a établi son camp au milieu de son peuple pour m'arracher à la main de mes persécuteurs.

Assour est venu des montagnes du nord. Son armée est venue par dizaines de milliers. Leur multitude obstruait les torrents. Leurs chevaux recouvraient les collines. Ils voulaient incendier mon territoire, faire périr mes jeunes gens par l'épée, jeter à terre mes nourrissons, livrer aux rapts mes tout-petits et m'enlever mes jeunes filles.

Mais le Seigneur souverain de l'univers les a confondus par la main d'une femme. Non, ce n'est pas devant des jeunes gens que leur homme fort a succombé. Ce ne sont pas des fils de Titans qui l'ont frappé, ni d'imposants géants qui l'ont attaqué, mais c'est Judith, fille de Merari. Par la beauté de son visage, elle l'a paralysé.

Elle quitta ses habits de veuve pour le relèvement des affligés d'Israël. Elle parfuma son visage, retint ses cheveux d'un bandeau et mit une robe de lin pour le séduire. Sa sandale ravit son regard, sa beauté captiva son âme, et le sabre lui trancha la gorge.

Les Perses frémirent devant son audace. Devant sa hardiesse, les Mèdes furent bouleversés. Alors les humbles de mon peuple poussèrent des cris retentissants. Les faibles de mon peuple hurlèrent, et l'ennemi fut terrifié. Ils élevèrent la voix, et l'ennemi tourna bride. Ils les blessèrent comme rejetons de déserteurs, et les voilà tués dans la bataille de mon Seigneur.

Je chanterai pour mon Dieu un chant nouveau. Seigneur, tu es grand, tu es glorieux, admirable de force, invincible. Que ta création tout entière te serve. Tu dis, et elle existe. Tu envoies ton souffle, elle est créée. Nul ne résiste à ta voix.

Si les bases des montagnes croulent dans les eaux, si les rochers devant ta face fondent comme cire, tu feras grâce à ceux qui te craignent. Oui, tout sacrifice d'agréable odeur est peu de chose, encore moins toute graisse pour l'holocauste en ton honneur. Mais celui qui craint le Seigneur est grand, plus que tout.

Malheur aux nations qui se dressent contre ma race. Le Seigneur souverain de l'univers les châtiera au jour du jugement. Qu'il livre leur chair au feu et aux vers. Dans cette épreuve, ils pleureront à jamais. »

En entrant à Jérusalem, tous se prosternèrent devant Dieu, et lorsque le peuple se fut purifié, ils présentèrent leurs holocaustes, leurs offrandes volontaires et leurs dons. Judith y ajouta tout le mobilier d'Holopherne. Elle donna les objets que le peuple lui avait donnés, et le voile qu'elle avait elle-même emporté de sa chambre à coucher, elle le consacra totalement à Dieu.

Pendant trois mois, le peuple fut en liesse à Jérusalem devant le lieu saint, et Judith demeura avec son peuple. Ces jours écoulés, chacun reprit la route vers la terre de son héritage, et Judith revint à Béthulie, où elle demeura dans son domaine. De son temps, elle devint célèbre dans tout le pays.

Beaucoup d'hommes la désirèrent, mais aucun ne s'unit à elle durant tous les jours de sa vie, depuis la mort de son mari Manassé, depuis qu'il avait été réuni aux siens. Elle atteignit un âge très avancé et vieillit dans la maison de son mari, jusqu'à l'âge de cent cinq ans. Après avoir affranchi sa servante, elle mourut à Béthulie et on l'ensevelit dans la grotte où reposait son mari Manassé. La maison d'Israël fit pour elle un deuil de sept jours. Avant de mourir, elle avait réparti ses biens entre tous les proches de son mari Manassé et ceux de sa famille à elle. Plus personne ne vint effrayer les fils d'Israël, du vivant de Judith et longtemps après sa mort.

Commentaire

On a commencé avec Judith, oui, mais Judith glorifiée. Quand les Israélites revinrent du carnage, ils se jetèrent sur le camp, s'emparèrent du butin, les prêtres prirent une part pour Dieu, et ils offrirent des couronnes à Judith. Le signe de la royauté symbolique. Pendant tout le livre de Judith, on n'a parlé d'aucun roi à Jérusalem ; mais ici, il n'y a pas de roi, en tout cas il y a une reine. Une reine politique ? Ce n'est pas sûr, même si on voit que tous les anciens du peuple, même le grand prêtre Joachim, sont venus reconnaître Judith. En tout cas, une reine spirituelle. Verset 9 :

Tu es la gloire de Jérusalem. Tu es la grande fierté d'Israël. Tu es le plus grand honneur de notre race.

Vous voyez, je me dis : on n'est pas très loin de Marie. Cette femme dans l'Apocalypse qui écrase le dragon et qui est couronnée par le soleil. C'était ça, ce que préfigurait Judith, qui est ici couronnée pour avoir décapité le dragon. Quand on parle de la royauté spirituelle de Marie, reine des anges, reine du ciel, il y avait Judith avant elle. Quand on parle de Marie, symbole et incarnation de l'Église, avant elle, il y avait Judith. Judith, la gloire de Jérusalem. Quand Élisabeth dira de Marie « tu es bénie entre toutes les femmes », avant elle, il y avait encore Judith.

Alors, c'est sûr que c'est une autre vision de sainte Marie. On a l'idée d'une sainte Marie toute douce, toute menue et toute gentille, parce qu'inconsciemment, il y a des siècles qui ont fait de la modestie la principale vertu féminine. Ce que vous dit la Bible, c'est que la principale qualité féminine, ce n'est pas la modestie, c'est cet aspect rebelle. Judith, c'est le MeToo de la Bible : hashtag « balance ton porc » — et ici, c'est Holopherne. Sainte Marie, quand on regarde bien son grand cantique, il exalte les humbles, il renverse les superbes. Il y a peut-être un petit peu de ça.

De la même manière que Judith était veuve, sans sexualité, et qu'on ne lui a pas donné d'enfant dans le texte, de la même manière la Vierge Marie, par définition, était vierge. C'est-à-dire des femmes qui se définissent en tant que femmes, en dehors du rôle parfois réducteur de la sexualité et de la mère de famille, pour finalement avoir une postérité beaucoup plus importante. Parce que le but, ce n'est pas de dire du mal de la famille. Je vous rappelle ce que la Bible dit : « Croissez et multipliez-vous », et « il vit que cela était bon ». La famille, l'amour d'un homme pour une femme, l'amour d'une femme pour un homme, c'est ce que Dieu a voulu. N'empêche qu'on n'a pas le droit d'enfermer les femmes là-dedans. Elles peuvent aussi se consacrer à un bien supérieur, à un idéal, un idéal communautaire, un idéal religieux. Et à travers Judith, à travers Marie, c'est ça aussi ce que ça vous dit : le mystère de la femme dépasse l'homme.

Et ensuite, vous aviez la danse et le cantique de Judith.

Le Seigneur est un Dieu briseur de guerres, son nom est le Seigneur.

Ça, ça vous donnera le Magnificat de Marie : « Il renverse les puissants de leur trône. » C'est la même chose, le sang et le gore en moins chez Marie — ce qui, d'ailleurs, entre nous, n'est pas forcément une mauvaise chose ; le bon goût, c'est sympa aussi. Ah, il y avait un petit côté ironique et cruel chez Judith, qui est incroyable et que, pour le coup, on n'a pas chez Marie. Elle requiert davantage de douceur, mais pas moins de fermeté et de subversion.

De la même manière, quand on vous dit :

Elle parfuma son visage, retint ses cheveux d'un bandeau ; sa sandale ravit son regard, et sa beauté captiva son âme.

Alors, on pourrait prendre ça d'un côté un peu « femme-méduse » : il suffit de regarder une femme pour être séduit et pétrifié par sa beauté. Il y a quelque chose de ça chez Judith. Mais vous pourriez aussi y voir un lointain écho, une anticipation de ce qu'on appelle la grâce. La présence de la grâce, la présence de Dieu qui embellit toute chose et dont on dit que Marie était pleine. Marie était pleine de grâce : la faveur divine, le charme et la délicatesse.

Bon, et on pourrait multiplier les rapprochements et en même temps les déplacements. Vous voyez, par exemple, Judith terrasse un tyran invincible, non par l'épée, mais par la ruse, la prière et la maîtrise de soi, de la même manière que Marie va terrasser la mort et le diable, non pas par les armes, mais par la puissance de sa foi et son humilité. De la même manière, Judith va décapiter la tête de l'oppresseur, là où Marie, nous dit le livre de l'Apocalypse, va écraser la tête du dragon. Judith qui refusera de se remarier, Marie qui restera perpétuellement vierge. Les deux sont des femmes au sens eschatologique, au sens parfait du terme. Marie, la femme couronnée des douze étoiles, l'image de l'Église ; Judith, couronnée par le peuple, et qui préfigure la victoire sur le dragon.

Oui, au total, dans ce livre de Judith, vous voyez, il y a plus qu'il n'y paraît. Il y a toute une analyse psychologique des mécanismes cachés de domination qu'il peut y avoir entre les hommes et les femmes, et qui réduit finalement des conflits entre civilisations à quelque chose d'un peu ridicule, mais réel : des histoires d'ego blessé. Et derrière, les femmes qui prennent enfin leur revanche sur le patriarcat, et une femme en annonçant une autre. Derrière Judith, derrière Yaël — mais on aurait pu dire aussi derrière Esther —, on voit une autre figure se dessiner au fur et à mesure des histoires, dont on ne dit pas encore le nom mais qu'on retrouvera bientôt : la Vierge Marie.

Proverbes 25,21-24

Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger. S'il a soif, donne-lui à boire. Ce sont des braises que tu places sur sa tête, et le Seigneur te le rendra.

Alors ça, vous le retrouverez dans saint Paul, qui vous dira que c'est une manière de vaincre le mal par le bien, et une manière de dire que la vengeance appartient à Dieu. Ok, on poursuit.

Le vent du nord est gros de la pluie. Parler à mots couverts fait monter la colère. Mieux vaut loger dans un coin de terrasse que partager sa maison avec une mégère.


← J292 ☾ · 📋 Index · 🎙️ Écouter · J293 ☾ →