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Jour 293 ☾ — La sagesse bâtit sa maison

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Résumé : Deuxième épisode de la journée : après avoir terminé le livre de Judith, le frère Paul-Adrien sort deux chapitres des Proverbes qu'il avait gardés de côté, trop continus pour être découpés en petits versets. Le chapitre 7 met en scène la femme folle qui séduit le jeune écervelé, le chapitre 8 donne la parole à la Sagesse elle-même, préexistante, présente à la création, jouant devant Dieu. Le commentaire montre que ce texte est la source de toute la théologie de la sagesse reprise par le Siracide, le livre de la Sagesse et le prologue de Jean, puis interroge la représentation archétypale de la femme dans la littérature sapientielle, jusqu'à la percée inédite du Nouveau Testament et à la Vierge Marie, trône de la Sagesse. L'épisode se termine par les premiers versets du chapitre 9, en guise de prière.

Introduction

En deuxième épisode de la journée — nous avons terminé Judith — je me suis dit : écoutez, c'était peut-être le moment de vous le mettre à la fin de cet épisode. En ce moment, on est dans le livre des Proverbes, et j'ai gardé sous le coude deux chapitres du livre des Proverbes que je n'ai pas encore eu l'occasion de vous donner. C'était le chapitre 7 et le chapitre 8, que j'avais gardés dans un coin de ma main, parce qu'en fait c'est une lecture continue, que ça n'avait pas de sens de découper en petits versets. Et je me dis que, comme on vient de terminer Judith, c'est peut-être le moment de vous le mettre.

Je voulais mettre là mes deux chapitres en souffrance du livre des Proverbes, parce que ce sont deux chapitres consacrés à deux exemples de femmes : la folie d'un côté et la sagesse de l'autre. Je vous l'ai mis là en me disant que ça vous donnerait encore une autre image de Judith — moins pour ce qui est dit sur la folie, mais sur la sagesse. La sagesse, dans l'imaginaire biblique, est toujours incarnée par une femme, et se dire que Judith, pour nous, peut aussi être une image de la sagesse, ça ravigote cette notion de sagesse.

Proverbes 7 et 8.

Lecture : Proverbes 7

Comme j'étais à la fenêtre chez moi, je regardais à travers la claire-voie, et je vis quelques étourdis, et parmi ces garçons je remarquai un jeune écervelé. Il passait par la venelle, près d'un recoin, il filait vers une maison, le soir venu, à la tombée du jour, s'enfonçant dans les ténèbres de la nuit.

Et voici qu'une femme s'en va vers lui, avec des allures de prostituée aux aguets. Elle trépigne, provocante, incapable de rester à la maison : un pas dans la ruelle, deux pas sur la place. Elle se place, elle guette à tous les coins de rue. Elle l'attrape et l'embrasse, et d'un air effronté lui déclare : « Je devais offrir un sacrifice de paix, et aujourd'hui je viens accomplir mon vœu. Aussi je suis sortie pour te rencontrer, je cherchais à te voir, et je t'ai trouvé. J'ai paré mon lit de couvertures, d'un tissu d'Égypte multicolore. Sur ma couche j'ai répandu la myrrhe, l'aloès et le cinnamome. Viens, que l'amour nous enivre jusqu'au matin, prenons du plaisir à nous aimer. Tu sais, mon mari n'est pas chez lui, il est en voyage au loin. Il a emporté l'argent et la bourse, il ne rentrera qu'à la pleine lune. »

Et avec tout son talent elle le séduit, et de ses lèvres enjôleuses elle l'entraîne. Soudain le voilà qui la suit, comme le bœuf qu'on mène à l'abattoir, comme l'insensé qui gambade avant d'être châtié, jusqu'à ce qu'une flèche lui ait crevé le foie. Ainsi l'oiseau se jette dans le filet, sans savoir qu'il y va de sa vie.

Et maintenant, mon fils, écoute-moi, fais attention à mes propos. Ne laisse pas ton cœur se détourner vers ses chemins, ne t'égare pas sur ses sentiers, car nombreux sont ceux qu'elle a blessés à mort, innombrables tous ceux qu'elle a tués. Sa maison, c'est le chemin du séjour des morts, la descente aux enfers.

Lecture : Proverbes 8

N'est-ce pas la sagesse qui appelle ? La raison qui élève sa voix ? En haut de la montée, sur la route, postée à la jonction des chemins, près des portes, aux abords de la cité, à l'entrée des passages, elle clame :

« C'est vous, les humains, que j'appelle, ma voix s'adresse aux fils d'Adam. Vous, les naïfs, devenez habiles ; vous, les insensés, devenez raisonnables. Écoutez bien, mon discours est capital, j'ouvre mes lèvres pour dire la droiture. Oui, c'est la vérité que je ne cesse d'annoncer, mes lèvres ont la malice en horreur. Les paroles de ma bouche ne sont que justice, en elles rien d'oblique ni de retors. Toutes sont claires pour qui a l'intelligence, et droites pour qui a trouvé la connaissance. Choisissez mes leçons et non pas l'argent, la connaissance plutôt que l'or fin. La sagesse vaut mieux que les perles, rien ne l'égale.

Moi, la sagesse, j'habite avec l'habileté, j'ai appris à connaître bien des finesses. La crainte du Seigneur, c'est la haine du mal. Je hais l'orgueil, l'arrogance, le chemin du mal et la bouche perverse. À moi le conseil et l'efficacité, c'est moi l'intelligence, à moi la vigueur. Par moi les rois agissent en rois et les souverains édictent ce qui est juste. Par moi les princes agissent en princes, tous les chefs ont autorité dans le pays.

Moi, j'aime ce qui m'aime, qui me recherche me trouve. Avec moi la richesse et la gloire, fortune durable et juste prospérité. Mon fruit est meilleur que l'or, que l'or fin, ce qui vient de moi, meilleur qu'un argent purifié. Sur le chemin de la justice je m'avance, sur le sentier du droit. Je donne un bel héritage à ceux qui m'aiment, je remplis leur trésor.

Le Seigneur m'a faite pour lui, le principe de son action, première de ses œuvres, depuis toujours. Avant les siècles j'ai été formée, dès le commencement, avant l'apparition de la terre. Quand les abîmes n'existaient pas encore, je fus enfantée, quand n'étaient pas les sources jaillissantes. Avant que les montagnes ne soient fixées, avant les collines, je fus enfantée, avant que le Seigneur n'ait fait la terre et l'espace, les éléments primitifs du monde.

Quand il établissait les cieux, j'étais là, quand il traçait l'horizon à la surface de l'abîme, qu'il amassait les nuages dans les hauteurs et maîtrisait les sources de l'abîme, quand il imposait à la mer ses limites, si bien que les eaux ne peuvent enfreindre son ordre, quand il établissait les fondements de la terre. Et moi, je grandissais à ses côtés, je faisais ses délices jour après jour, jouant devant lui à tout moment, jouant dans l'univers, sur sa terre, et trouvant mes délices avec les fils des hommes.

Et maintenant, fils, écoutez-moi, écoutez, heureux qui garde mes chemins. Écoutez l'instruction et devenez sages, ne la négligez pas. Heureux l'homme qui m'écoute, qui veille à ma porte jour après jour, qui monte la garde devant chez moi. Qui me trouve a trouvé la vie, c'est une bienveillance du Seigneur. Qui m'offense se fait tort à lui-même, me haïr, c'est aimer la mort. »

Commentaire

Le chapitre que vous venez d'entendre sur la sagesse a une influence profonde sur tous les livres qu'on a entendus : le Siracide, le livre de la Sagesse. En fait, on peut considérer que c'est dans ce chapitre que l'on pose les bases de ce qu'on pourrait appeler la théologie de la sagesse. Vous y retrouvez des thèmes qu'on avait déjà vus, et c'est là qu'ils trouvent leur origine.

La préexistence de la sagesse, c'était Proverbes 8, 22 :

Dès le commencement, avant la terre, j'ai été enfantée.

Ce qui vous donnera dans le Siracide : « Avant les siècles, dès le commencement, le Seigneur m'a créée, et pour l'éternité je ne cesserai d'être. » Donc préexistence de la sagesse.

On vous dit aussi que la sagesse a présidé à la création du monde, c'était le verset 27 :

Quand il établissait les cieux, j'étais là.

Un thème que vous retrouverez dans le prologue de Jean : « Par lui tout a été fait, sans lui rien de ce qui existe n'a été fait. » Avec la sagesse, vous avez encore l'universalité du salut, parce que la sagesse appelle tous les hommes et trouve ses délices parmi les hommes. Vous avez aussi les notions d'immanence de la sagesse, qui remplit l'univers. Et puis, ce qui ne dit pas son nom mais qui est déjà une doctrine de l'incarnation : je suis venue au milieu des hommes.

Tout ça, ces thèmes-là vont être repris dans le Siracide, dans le livre de la Sagesse, on l'a déjà vu, et comme je vous le disais, l'origine est ici. C'est vraiment le texte fondateur, avec quelque chose d'un peu particulier : c'est que comme le livre des Proverbes a été écrit avant, vous sentez qu'il y a quelque chose d'un peu plus rugueux, d'un peu plus primitif. Cette fois-ci, on est moins dans une conceptualisation de la sagesse, mais on vous présente la sagesse à travers un diptyque : folie d'un côté, sagesse de l'autre.

En fait, c'est amusant, parce que ça reprend toute la pédagogie du livre des Proverbes, ce qu'on appelle une pédagogie bimodale, où on oppose sagesse et folie, vertu et vice, et où vous avez une sagesse femme en contrepoint d'une figure féminine tentatrice, le tout qui se situe dans un imaginaire familial et conjugal. La sagesse est présentée comme une sœur, comme une épouse légitime, alors que la folie, la tentatrice, elle est présentée comme une étrangère.

Alors, puisqu'on est dans la représentation de la femme dans la Bible, ça lui donne un côté assez curieux. Ça veut dire qu'en tout cas, dans la littérature sapientielle, la femme est abordée sous des traits stéréotypaux, d'archétypes. Vous n'avez pas le choix, il n'y a que des extrêmes. D'un côté, vous avez la tentatrice, la femme folle, la femme séductrice, qui plus tard culminera dans cette prostituée de Babylone qu'on verra dans le livre de l'Apocalypse. Et de l'autre côté, vous avez un autre extrême, positif, lumineux : cette fois-ci une femme qui incarne les plus hautes vertus et la pensée divine à l'état pur.

La condition féminine est représentée d'une manière qui est un peu instable, tout en tension. Vous êtes dans un monde présenté comme un théâtre où il y a deux femmes rivales qui se font la guerre, la sagesse et la folie, et c'est à vous, jeune homme — par extension chacun des lecteurs — qui êtes sommé de choisir la femme à laquelle vous voulez appartenir. La femme représente un archétype soit très lumineux, soit très sombre. Ce qui est compliqué, c'est que la femme ici sert surtout d'écran dans lequel on vient projeter des questions et des fantasmes. Pour le dire de manière simple : dans le livre des Proverbes et dans tous les livres sapientiaux, les femmes n'ont pas de voix propre, ce sont des symboles pour des enseignements moraux, et qui plus est des symboles ambivalents — la folie, la sagesse.

Alors, avec tout ça, ce n'est pas évident d'avoir une vision modérée et nuancée de la femme. On pourra peut-être contraster avec la manière dont les femmes étaient traitées dans le livre de la Genèse. Là, vous n'aviez pas de grandes envolées lyriques ou philosophiques, mais vous voyez concrètement ce que c'était que des femmes. Il y en avait qui étaient heureuses, fortes : vous aviez Rébecca. Vous aviez des femmes malheureuses : vous aviez Tamar. Vous aviez des femmes rivales : Léa et Rachel.

Dans l'Ancien Testament, il y a des femmes à qui on donne une voix propre, des grandes héroïnes qui font comme des percées inattendues, de temps en temps, dans un système patriarcal qui ne leur donne pas voix au chapitre normalement. Donc ça veut dire que c'est possible. Vous avez Déborah, vous avez Anne dans le livre de Samuel, vous avez Ruth à qui on consacre quand même un livre entier, vous avez Esther dont j'ai dit que la figure était beaucoup plus subtile qu'il n'en avait l'air, et surtout vous avez le pied de nez monumental de Judith, qui règle ses comptes avec tout le monde.

Donc il y a bien des figures exceptionnelles qui montrent qu'il peut y avoir une évolution possible, mais ça reste, dans l'Ancien Testament, juste du domaine de la possibilité. C'est dans le Nouveau Testament que, là pour le coup, il va y avoir une percée inédite. Et ça, pour le coup, ce sera l'œuvre de Jésus. C'est Jésus qui va donner la parole à Marie-Madeleine, il en fera le premier témoin de la Résurrection. C'est Jésus qui va donner la parole à Marie de Béthanie et accepter son onction quand elle va laver ses pieds. C'est Jésus qui donne la parole à la Samaritaine. Vous pouvez regarder par exemple dans l'évangile de Luc, qu'on lira par la suite : l'évangile de Luc est extrêmement attentif à essayer d'équilibrer au maximum la voix des hommes avec la voix des femmes.

Tout ceci culminera dans une figure positive, qui résume à elle seule l'idéal féminin, et même bien plus : la Vierge Marie. Pour revenir sur le livre des Proverbes qu'on écoutait là, on la qualifie parfois de trône de la sagesse, Sedes Sapientiae, la sagesse étant le Verbe, Jésus, qu'elle met sur ses genoux pour l'offrir au monde. Elle, le trône de la sagesse.

Et d'ailleurs, en parlant de ça, en guise de prière, je vous propose de continuer un tout petit peu les lectures qu'on vient d'avoir sur le livre des Proverbes. On va continuer avec les premières phrases du chapitre 9, qui venaient clôturer ce beau poème sur la sagesse qui appelle les hommes. Vous entendrez cette première phrase : « La sagesse a bâti sa maison » — ça, c'est l'incarnation. « Elle a taillé sept colonnes » — ça, ce sont les dons de l'Esprit Saint. Et on vous parlera d'un festin : l'image du festin de la vie éternelle.

OK, on y va. Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

Proverbes 9,1-6

La sagesse a bâti sa maison, elle a taillé sept colonnes. Elle a tué ses bêtes, elle a préparé son vin, puis elle a dressé la table. Elle a envoyé ses servantes, elle appelle sur les hauteurs de la cité :

« Vous, étourdis, passez par ici ! » À qui manque le bon sens, elle dit : « Venez manger de mon pain, buvez le vin que j'ai préparé. Quittez l'étourderie et vous vivrez, prenez le chemin de l'intelligence. »

La sagesse commence avec la crainte du Seigneur ; connaître le Dieu saint, voilà l'intelligence.


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