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Jour 299 ☾ — Éléazar, premier martyr

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Résumé : Dans cet épisode consacré au chapitre 6 du deuxième livre des Maccabées, le frère Paul-Adrien lit la profanation du Temple de Jérusalem, l'interdiction de la Loi juive, les premières exécutions, puis le récit du martyre du vieux scribe Éléazar. Le commentaire signale l'incise littéraire de l'auteur au verset 12 comme un signal d'alerte : ce qui suit est capital. Éléazar est présenté comme le premier martyr au sens plein de toute la Bible, avec une théologie en cinq piliers — mort librement acceptée, témoignage, souffrance par amour, cohérence intérieure, confiance en Dieu. Le frère met ce récit en contrepoint de Mattathias, fondateur d'une spiritualité de la guerre sainte, et refuse de choisir entre les deux : la sainteté n'est ni le fanatisme ni la naïveté.

Introduction

On retourne dans le deuxième livre des Maccabées. Alors là, ça va être très simple : à mon avis, c'est le chapitre de bascule. Donc tout le monde ouvre bien grand ses oreilles, et on y va. Deuxième livre des Maccabées, chapitre 6.

Lecture : 2 Maccabées 6

Peu de temps après, le roi envoya Géronte l'Athénien pour contraindre les Juifs à se détourner des lois de leurs pères et à ne plus se gouverner selon les lois de Dieu. Il devait en outre souiller le Temple de Jérusalem en le dédiant à Zeus olympien, et le temple du Garizim en le dédiant à Zeus hospitalier, comme le demandaient les habitants de ce lieu.

Cette invasion du mal fut pénible et difficile à supporter, même pour la population. Débauches et parties de plaisir remplissaient le Temple. Les païens s'y divertissaient avec des prostituées, avaient commerce avec des femmes sur les parvis sacrés, où ils introduisaient aussi des choses défendues. L'autel était recouvert d'offrandes non conformes aux lois et illicites.

Il n'était pas possible ni de célébrer le sabbat, ni d'observer les fêtes de nos pères, ni simplement de se déclarer juif. Chaque mois, le jour anniversaire de la naissance du roi, on était contraint par une amère nécessité de prendre part à un repas sacrilège. Et lors des fêtes dionysiaques, on était forcé de suivre, couronné de lierre, le cortège en l'honneur de Dionysos.

Un décret fut promulgué, à l'instigation de Ptolémée, pour que, dans les villes grecques du voisinage, on tienne la même conduite à l'égard des Juifs, qu'on organise des repas sacrilèges, et que l'on égorge ceux qui ne choisiraient pas d'adopter les coutumes grecques. Tout ceci laissait entrevoir l'imminence de la détresse.

Ainsi, deux femmes furent déférées en justice pour avoir circoncis leurs enfants. On les promena publiquement à travers la ville, leurs bébés suspendus à leurs mamelles, puis on les précipita du haut du rempart. D'autres s'étaient réunis dans les cavernes voisines pour y célébrer en cachette le septième jour ; dénoncés à Philippe, ils furent tous brûlés ensemble, car ils se refusaient à se défendre, par égard pour l'honneur de ce jour très saint.

Je recommande donc à ceux qui liront ce livre de ne pas se laisser décourager par ces événements, mais de penser que ces châtiments ont eu lieu non pour la ruine, mais pour l'éducation de notre race. Car c'est le signe d'une grande bonté que de ne pas tolérer longtemps ceux qui commettent l'impiété, mais de leur infliger sans retard des châtiments. En effet, à l'égard des autres nations, le Maître attend avec grande patience pour les châtier qu'elles aient atteint le comble de leur péché ; mais ce n'est pas ainsi qu'il a jugé bon d'agir avec nous, afin de ne pas avoir à nous punir plus tard, quand nos péchés seraient arrivés à leur pleine mesure. Il est donc vrai que jamais il ne nous retire sa miséricorde : tout en éduquant son peuple par des épreuves, il ne l'abandonne pas. Qu'il nous suffise d'avoir rappelé cela. Après ces quelques mots, il nous faut revenir à notre récit.

Éléazar était l'un des scribes les plus éminents. C'était un homme très âgé et de très noble aspect. On lui ouvrait la bouche de force pour le contraindre à manger de la chair de porc. Mais lui, préférant une mort glorieuse à une vie souillée, marcha volontairement au supplice, après avoir craché la viande, comme doivent y aller ceux qui ont le courage de repousser ce qu'il n'est pas permis de manger, même par amour de la vie.

Ceux qui étaient chargés de ce repas sacrilège, en raison de la connaissance qu'ils avaient depuis longtemps de cet homme, le prirent à l'écart et l'engagèrent à faire apporter des viandes préparées par lui, dont l'usage lui était permis, et à faire semblant de manger les parts du sacrifice ordonné par le roi, afin qu'en agissant ainsi il échappât à la mort et bénéficiât de leur bienveillance, fondée sur une vieille amitié.

Mais lui, ayant pris une noble résolution, digne de son âge et du prestige de sa vieillesse, de la blancheur de ses cheveux acquise avec honneur, de sa belle conduite depuis l'enfance, et surtout de la sainte législation établie par Dieu, il déclara sans tarder qu'on l'envoyât au séjour des morts.

« Il ne convient pas à notre âge, dit-il, d'user de dissimulation, car beaucoup de jeunes gens croiraient qu'Éléazar, à quatre-vingt-dix ans, a adopté les mœurs des étrangers. Eux-mêmes, à cause de ma dissimulation et pour un reste de vie si court, seraient égarés par moi, et j'attirerais souillure et déshonneur sur ma vieillesse. Quand bien même j'échapperais pour le moment au châtiment des hommes, je n'éviterais, ni vivant ni mort, les mains du Tout-Puissant. C'est pourquoi, en quittant maintenant la vie avec courage, je me montrerai digne de ma vieillesse et je laisserai aux jeunes un noble exemple, afin qu'ils sachent mourir de bon cœur et généreusement pour les lois vénérables et saintes. »

Ayant dit ces mots, il alla droit au supplice. Ceux qui l'y conduisaient changèrent en malveillance la bienveillance qu'ils avaient eue pour lui un peu auparavant, parce que les paroles qu'il venait de prononcer étaient, à leur avis, de la pure folie.

Sur le point de mourir sous les coups, il dit en gémissant : « Le Seigneur, qui possède la science sainte, sait clairement que, pouvant me soustraire à la mort, j'endure dans mon corps de cruelles souffrances sous les fouets, mais qu'en mon âme je les souffre avec joie, à cause de la crainte que je lui dois. »

Il mourut ainsi, laissant dans sa mort un exemple de noblesse et un mémorial de vertu, non seulement pour les jeunes, mais encore pour la plus grande partie de la nation.

Commentaire

De manière curieuse, c'est alors à ce moment-là que, incise littéraire, l'auteur reprend la parole en son nom propre pour expliquer qu'il y a là un sens à deviner. Je cite, verset 12 :

Je recommande donc à ceux qui liront ce livre de ne pas se laisser décourager par ces événements.

Rupture de style, donc. Manière, pour l'auteur, de nous dire : « Attention, ce qui se passe est important. » Comme dirait Jésus : que le lecteur comprenne. Et c'est à ce moment-là que le récit du martyre d'Éléazar arrive.

Et là, je m'arrête, parce que c'est hyper important. Le récit d'Éléazar que vous venez d'entendre est le premier récit de martyre, au sens complet du terme, de toute la Bible. Il y a bien eu avant lui des justes qui ont donné leur vie, depuis Abel le juste jusqu'à Zacharie, fils de Barachie, que les prêtres avaient assassiné entre le sanctuaire et l'autel. Mais c'est là, pour la première fois dans la Bible, qu'on vous donne un exposé complet de ce qu'est un martyr. C'est un récit codifié. Codifié, dans lequel on vous montre un témoignage public, assumé jusqu'à la mort, pour défendre la foi et édifier une communauté.

C'est quelque chose de totalement nouveau. Et pour bien comprendre, je vous propose de mettre ça en parallèle avec un autre vieillard, qu'on a entendu précisément dans le premier livre des Maccabées : Mattathias. Mattathias, lui, avait vu un juif sacrifier au dieu païen, ça l'avait énervé, il l'avait égorgé, et il s'est ensuite enfui avec ses fils, Judas, Simon, Jonathan, dans les montagnes. Ça, c'est ce que vous venez d'entendre il y a quelques épisodes. C'est comme ça que, d'après le premier livre des Maccabées, a commencé l'insurrection armée.

Bon. Mattathias, lui, à la différence d'Éléazar que vous venez d'entendre, Mattathias, il avait fondé une spiritualité. Une spiritualité de la guerre sainte. Il fonde cette spiritualité dans l'histoire d'Israël : c'est ainsi qu'on l'avait entendu rappeler le souvenir de Pinhas — ça, c'était Nombres 25 — Pinhas qui avait, par zèle de la Loi, tué des couples apostats. Et Mattathias, alors, de déclarer, au chapitre 2 du premier livre, en suivant l'exemple de Pinhas, je cite :

Quiconque a du zèle pour la Loi et maintient l'Alliance, qu'il me suive !

Sous-entendu : on ne peut pas être neutre face au faux culte, on a le droit d'entrer en résistance armée, et la violence est interprétée en zèle religieux. Et ce bras armé n'a pas seulement pour vocation de se défendre et d'expulser les païens : c'est aussi un rite liturgique qui permet d'expier le sang, un rite de purification. Et c'est pour ça qu'on vous disait que Mattathias avait tué le juif apostat sur l'autel même, là où il voulait sacrifier aux dieux païens. Ce qui signifie que l'acte sanglant de Mattathias est une contre-liturgie, qui permet d'annuler le sacrifice et de le purifier dans un sang expiatoire.

Donc Mattathias fonde une légitimité du glaive sacré. C'est pour ça que je vous dis qu'il fonde la spiritualité de la guerre sainte. Sauf que cette logique, si jamais vous la poussez trop loin, vous sentez bien que ça peut vite dégénérer : soit en fanatisme religieux, soit en récupération politique, soit en ce que vous voulez. Mais c'est une spiritualité instable.

Et c'est là qu'en contrepoint, le deuxième livre des Maccabées arrive, qui vous offre un autre vieillard, et qui, lui, fonde une spiritualité non pas du glaive armé, mais du martyre. Et c'est Éléazar que vous venez d'entendre. Là, tout d'un coup, il y a une trouée dans la vie spirituelle. Le premier martyr au sens fort du terme, avec une théologie élaborée. On vous en pose cinq piliers.

Un. La mort, qui doit être acceptée librement. C'était le verset 19 :

Préférant une mort glorieuse à une vie souillée, il marcha volontairement au supplice.

Deux. La volonté de donner un témoignage — martyr, je vous rappelle que ça veut dire « témoin » en grec. C'était le verset 28 :

Je laisserai aux jeunes un noble exemple, afin qu'ils sachent mourir de bon cœur et généreusement pour les lois vénérables et saintes.

Trois. La souffrance comme expression de l'amour pour Dieu. C'était le verset 30 :

J'endure dans mon corps de cruelles souffrances sous les fouets, mais en mon âme je les souffre avec joie, à cause de la crainte que je lui dois.

Quatre. La cohérence intérieure : on refuse de sauver les apparences. Le martyre, ce n'est pas un accident. C'est la pureté de l'âme qui s'exprime devant tout le monde.

Cinq. La confiance en Dieu. Et Éléazar, ici, meurt confiant dans le Seigneur, ayant vaguement l'idée que la vie après la mort est un espace qui appartient à la justice divine.

Cette spiritualité du martyre que le deuxième livre des Maccabées vous montre, je ne sais pas comment vous dire son importance, mais quand on va parler des premiers chrétiens qui vont accepter de mourir en martyrs, c'est Éléazar qu'ils vont avoir en tête. Ou plus précisément, d'ailleurs, Éléazar revu à la lumière de la résurrection de Jésus-Christ, ce qui vous donnera le proto-martyr Étienne.

Alors maintenant, faisons attention : il ne s'agit pas d'opposer Éléazar à Mattathias en disant « faites vos choix ». Les deux sont dans la Bible. La justice et la charité vous demandent de vous opposer au mal, même s'il le faut par le bras armé. Et c'est là où ça devient compliqué. Comment est-ce que vous mettez en même temps la charité et la réalité du mal en face ? On ne peut pas se contenter de demi-solutions. La sainteté, ce n'est pas le fanatisme. Ce n'est pas la naïveté non plus. Si vous choisissez seulement Mattathias, vous allez perdre votre âme. Et si jamais vous ne choisissez qu'Éléazar, c'est toutes les personnes que vous avez à charge, votre famille, votre pays, que vous n'allez pas défendre.

Et c'est là où je dis que ces livres deutérocanoniques, on a bien fait de les garder dans la Bible, parce que ce qu'ils racontent, c'est génial.

Prière

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

Seigneur, qui veut faire l'ange fait la bête. Je te demande, Seigneur, de ne pas perdre mon âme dans les combats, dans les conflits. Je te demande de garder la charité devant moi, et le réalisme avec. Je te demande que ma charité soit intelligente, sage, à l'épreuve du réel, et qu'elle m'amène, Seigneur, jusque dans ces lieux éternels où la justice règne avec la miséricorde et la charité.


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