Jour 307 ☾ — Nicanor et Judas face à face
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Résumé : Dans cet épisode consacré au chapitre 14 du deuxième livre des Maccabées, le frère Paul-Adrien lit la montée en puissance de Démétrios, la trahison du faux grand prêtre Alkime, l'étonnante amitié qui naît entre le général Nicanor et Judas Maccabée, puis sa rupture sur ordre du roi, et enfin la mort spectaculaire de Razis. Le commentaire revient sur la question jamais réglée du grand pontificat, confisqué par trois traîtres successifs, et sur la duplicité de Nicanor, soldat qui ne peut désobéir. Le frère raconte aussi son souvenir personnel de Razis, « deuxième marche du podium » des morts les plus glauques de l'Ancien Testament, et explique le « ton pathétique » comme procédé littéraire. Il termine en saluant Judas Maccabée, qui accepte de redevenir un homme ordinaire une fois l'exploit accompli.
Introduction
On s'approche gentiment de la fin du livre des Maccabées. Ah, ça commence à sentir la fin de l'Ancien Testament. Il y a un peu de nostalgie dans tout ça. Ah si, quand même. Si, si, je m'excuse, mais alors là, moi, j'ai presque envie de pleurer. Si jamais je n'avais pas perdu autant de kilos, j'aurais envie d'y retourner depuis le début.
Lecture : 2 Maccabées 14
Trois ans plus tard, Judas et les siens apprirent que Démétrios, fils de Séleucos, avait abordé au port de Tripoli avec une armée puissante et une flotte, et qu'il s'était rendu maître du pays après avoir fait disparaître Antiochos et son tuteur Lysias.
Or, un certain Alkime, qui avait été grand prêtre, mais qui s'était volontairement souillé au temps de la révolte contre les coutumes païennes, comprenant qu'en aucune façon il ne pourrait être sauvé, ni avoir encore accès à l'autel sacré, vint trouver le roi Démétrios. C'était aux alentours de l'an 151 de l'empire grec. Il lui offrit une couronne d'or et une palme, et en outre des rameaux d'oliviers qui sont les redevances habituelles du Temple. Ce jour-là, il ne fit rien de plus, mais il saisit une occasion favorable à ses projets insensés.
Lorsque Démétrios le convoqua à son conseil, il l'interrogea sur les dispositions et les desseins des Juifs. Il répondit : « Parmi les Juifs, ceux que l'on appelle les Assidéens, dirigés par Judas Maccabée, alimentent la guerre et les émeutes, empêchant le royaume de connaître la tranquillité. Aussi, ayant été dépouillé de ma dignité héréditaire, je veux dire celle de grand prêtre, je suis venu ici tout d'abord parce que j'ai un réel souci des intérêts du roi, ensuite parce que je me préoccupe également de mes concitoyens. En effet, la déraison de ceux que je viens de nommer plonge toute notre race dans la misère, et non des moindres. Toi donc, ô roi, quand tu auras pris connaissance de chacun de ces points, veille sur notre pays et notre race, menacés de toutes parts, et traite-nous aussi avec cette humanité et cette bienveillance dont tu fais preuve à l'égard de tous, car tant que Judas reste en vie, la paix n'est pas possible. »
Dès qu'il eut parlé de la sorte, les autres amis du roi, hostiles à l'action de Judas, s'empressèrent d'enflammer plus encore la colère de Démétrios. Celui-ci désigna aussitôt Nicanor, qui avait commandé la troupe des éléphants. Il le nomma gouverneur militaire de Judée et l'envoya avec l'ordre de faire disparaître Judas lui-même, de disperser ceux qui étaient avec lui, et d'introniser Alkime comme grand prêtre du plus grand des temples. Quant aux païens de Judée qui avaient fui devant Judas, ils se rassemblèrent en masse autour de Nicanor, pensant bien que les malheurs et les revers des Juifs seraient leur propre chance.
Lorsqu'ils apprirent que Nicanor approchait et que les païens venaient les attaquer, les Juifs se couvrirent de poussière et implorèrent celui qui avait constitué son propre peuple pour l'éternité et qui toujours secourait sa part d'héritage avec des signes manifestes. Sur l'ordre de leur chef, ils quittèrent aussitôt le lieu où ils se trouvaient et rencontrèrent l'ennemi près du village de Dessau. Simon, le frère de Judas, avait engagé le combat avec Nicanor, mais, brusquement décontenancé devant les adversaires, il avait subi un léger échec.
Toutefois, apprenant quelle était la bravoure des hommes de Judas, leur ardeur dans les combats livrés pour la patrie, Nicanor eut quelques craintes à s'en remettre au jugement par le sang. Aussi envoya-t-il Posidonios, Théodotos et Mattathias pour tendre la main droite aux Juifs et recevoir la leur en signe de paix. Les propositions de paix furent longuement examinées. Le chef les communiqua aux troupes et, comme les avis semblaient unanimes, on approuva le traité. On fixa un jour où les chefs se rencontreraient en particulier. De part et d'autre, un char s'avança, on disposa des sièges d'honneur. Judas avait placé aux endroits stratégiques des hommes en armes, prêts à combattre au cas où les adversaires tenteraient brusquement un mauvais coup. Mais l'entretien aboutit à un accord.
Nicanor séjourna à Jérusalem sans rien y faire de déplacé. Il renvoya même la foule de ses partisans qui s'étaient rassemblés en masse autour de lui. Il avait continuellement Judas en face de lui, et il éprouvait pour cet homme une profonde sympathie. Il l'encouragea à se marier et à avoir des enfants. Judas se maria, jouit de la tranquillité et goûta la vie de tous les jours.
Mais Alkime, voyant la bonne entente de Nicanor et de Judas, se procura les clauses du traité, vint trouver Démétrios et lui dit que Nicanor avait des idées hostiles à l'État, puisqu'il avait désigné comme son successeur l'ennemi du royaume, Judas. Fou de rage, exaspéré par les calomnies d'Alkime, cet être malfaisant, le roi écrivit à Nicanor, lui déclarant qu'il était fort mécontent de ce traité de paix, et lui ordonnant d'envoyer sans retard Judas Maccabée enchaîné à Antioche.
Quand ces nouvelles parvinrent à Nicanor, il en fut bouleversé, car il lui en coûtait de violer ses engagements vis-à-vis d'un homme qui n'avait commis aucune injustice. Mais comme il n'est pas possible de s'opposer au roi, il guettait une occasion favorable pour exécuter cet ordre au moyen d'une manœuvre trompeuse.
Judas Maccabée, quant à lui, s'aperçut que Nicanor se comportait avec plus de raideur à son égard, et que son abord ordinaire se faisait plus rude. Pensant que ce raidissement ne présageait rien de bon, il rassembla un grand nombre de ses partisans et se déroba à Nicanor. Celui-ci se rendit compte qu'il avait été bel et bien trompé par la manœuvre de Judas. Alors il se rendit au Temple saint, le plus grand de tous, tandis que les prêtres offraient les sacrifices habituels. Il leur ordonna de lui livrer cet homme. Et comme les prêtres déclarèrent sous serment ne pas savoir où se trouvait celui que l'on recherchait, Nicanor étendit la main droite vers le sanctuaire et jura ceci : « Si vous ne me livrez pas Judas enchaîné, je raserai cette enceinte consacrée à Dieu, j'abattrai l'autel, et j'élèverai en ce lieu un temple splendide pour Dionysos. » Sur ces paroles, il se retira.
Mais les prêtres tendirent les mains vers le ciel, en invoquant celui qui s'est toujours montré le défenseur de notre nation. Ils disaient : « Toi, Seigneur, tu n'as besoin de rien au monde. Mais il t'a plu d'avoir parmi nous le Temple où tu demeures. Et maintenant, toi, le Saint, Seigneur de toute sanctification, préserve à jamais de la profanation cette maison qui vient d'être purifiée. »
Un certain Razis, parmi les anciens de Jérusalem, fut dénoncé à Nicanor. Cet homme aimait ses concitoyens et jouissait d'une excellente réputation. En raison de sa bienveillance, on l'appelait « Père des Juifs ». Au début de la révolte contre les coutumes païennes, il avait été inculpé de judaïsme. Il s'était en effet dépensé corps et âme, de toute sa ténacité, à la défense du judaïsme. Nicanor, voulant donner la preuve de sa malveillance à l'égard des Juifs, envoya plus de cinq cents soldats pour arrêter Razis, car il pensait qu'en arrêtant cet homme, il causerait le malheur de tous.
La troupe, sur le point de s'emparer de la tour où Razis s'était réfugié, enfonçait violemment le portail d'entrée, avec l'ordre de mettre le feu et de brûler les portes. Alors Razis, cerné de toutes parts, se jeta sur son épée, préférant mourir noblement plutôt que de tomber entre des mains criminelles et de subir des outrages indignes de sa noble naissance. Mais dans l'urgence du combat, il manqua son coup. Comme la foule des soldats se ruait à l'intérieur des portes, il courut héroïquement sur la muraille et se précipita courageusement sur la foule. Tous reculèrent aussitôt, laissant un espace vide au milieu duquel il tomba. Respirant encore et enflammé d'ardeur, il se releva, tout ruisselant de sang, et malgré ses douloureuses blessures, il traversa la foule en courant. Enfin, debout sur une roche escarpée, ayant déjà perdu tout son sang, il s'arracha les entrailles, les prit à deux mains et les jeta sur la foule, invoquant le maître de la vie et de l'esprit afin qu'il les lui rende un jour. C'est de cette manière qu'il mourut.
Commentaire
Ce dernier chapitre, c'est une tentative de terminer en beauté, mais c'est pas dit qu'on y arrive.
Alors on rappelle les griefs, et parmi les premiers griefs, il y a cette question du grand prêtre laissée en suspens. Depuis Onias III, il n'y a plus de grand prêtre légitime. On aura eu successivement Jason, le frère d'Onias III, puis Ménélas, et enfin maintenant Alkime. Trois traîtres. C'est étonnant de voir comment les traîtres à la patrie, depuis quelque temps, se situent au plus haut degré, sur le degré du grand pontificat. Oui, mais voilà, on n'a pas encore réussi à résoudre ce problème, et manifestement on ne vous donne pas comment ça se termine.
Il y aura quasiment une tentative aussi avec Nicanor, qui tout d'un coup se prend d'amitié pour Judas Maccabée. Mais là aussi, un soldat reste un soldat : réfléchir, c'est commencer à désobéir. Le roi a ordonné qu'il fallait tuer Judas Maccabée, il faudra donc le tuer. On aurait presque de la peine pour Nicanor, si on ne sentait en lui poindre une certaine forme de duplicité.
Et puis par-derrière tout ça, la mort de Razis. Très étonnante, cette mort ! La mort la plus glauque, la plus bizarre de tout l'Ancien Testament. Enfin non, d'ailleurs, moi, dans ma tête, c'est la deuxième marche du podium. La mort la plus glauque, c'est quand il y avait cette histoire dans le livre des Juges, cette femme qui avait été violée par tout un village, et que son mari, le lévite, avait découpée en sept morceaux. Vous vous souvenez de ça ? On en avait longuement parlé. Mon Dieu, est-ce que c'était glauque ! Eh bien, la marche juste en dessous, vous avez Razis.
Parce que Razis, quand même… On n'arrive pas à le tuer une première fois, il se jette d'en haut, la foule se recule, il tombe par terre, il n'est toujours pas mort, alors il s'ouvre le ventre, il se fait un hara-kiri, il prend ses entrailles, il les jette sur la foule en disant : Dieu me les rendra. Ce qui est quand même assez curieux.
On appelle ça le ton pathétique. Il paraît que ça correspond à un genre littéraire, à un procédé rhétorique, le but étant de frapper l'imagination pour que la mémoire reste gravée à jamais. Tu m'étonnes. En tout cas, pour moi, ça a marché. Depuis le jour où Razis et moi nous avons fait connaissance, lors de mon noviciat, quand je lisais la Bible tous les matins, nous ne nous sommes jamais quittés. Et à chaque fois que je pense à un passage glauque de la Bible, ou bizarre, c'est à lui que je pense en premier.
Vous aurez noté qu'avec Razis, c'est la figure du martyr qui réapparaît. Depuis quelque temps, on était avec Judas Maccabée, mais il ne faudrait pas oublier Éléazar, dont on avait vu le martyre au début du livre, ou encore les sept frères, dont on nous avait raconté le martyre les uns après les autres. Et c'est ainsi que Razis revient, pour nous rappeler qu'à la base, il y a le martyre. Avec quelque chose d'assez nouveau chez Razis : c'est qu'on a l'impression d'un martyre volontaire. C'est comme si lui-même se portait au-devant de la mort. Pour le coup, on ne sait pas très bien quoi en penser, et à un moment donné, on aura envie que ça s'arrête aussi un peu, cette affaire.
Le seul qui tire son épingle du jeu, encore une fois, Judas Maccabée. Nicanor qui lui propose de vivre heureux et de se marier, comme une sorte de démission du pouvoir, de redevenir l'idéal juif, la figure du juge, qui après avoir dirigé le peuple, retourne chez lui. Et on a le sentiment que Judas Maccabée n'est pas contre. Ce Judas Maccabée, décidément, dans tout ce livre, il aura forcé l'admiration.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Seigneur, je te confie mes rêves de grandeur. On en est tous là, on a tous nos propres fantasmes. Seigneur, je te confie mon envie de réussite, mon envie de réussite sociale, mon envie de réussite militaire, mon envie de reconnaissance vis-à-vis des autres.
Eh bien, je te demande, Seigneur, d'être comme Judas Maccabée : d'être quelqu'un de brave, d'être quelqu'un de courageux, d'être quelqu'un de juste, qui met la prière au principe de son action et l'action de grâce au terme, qui prend soin de ses camarades, de ses compagnons, de ses soldats, qui veille au bien public, et qui accepte, une fois l'exploit accompli, de retourner dans le silence, la solitude et l'anonymat.
Seigneur, je te demande la grâce de l'humilité. Amen.