Jour 311 ☾ — Bâtir sur le roc du cœur
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Résumé : Le frère Paul-Adrien lit le grand discours de Jésus dans la plaine, en Luc 6 : les quatre béatitudes suivies de quatre malédictions, l'amour des ennemis, le refus de juger, les images de l'aveugle, de la paille et de la poutre, de l'arbre et de ses fruits, et enfin la parabole des deux maisons. Le commentaire suit la pédagogie de Luc pas à pas : se savoir choisi, convertir son regard, se laisser renouveler de l'intérieur par la générosité débordante de Dieu, puis seulement ouvrir les yeux sur le monde. Le disciple devient alors maître, à condition de rester humble et de juger d'après les fruits. L'épisode s'achève sur une prière pour que toute notre vie soit fondée sur la prière du Christ.
Introduction
On continue notre lecture de l'Évangile selon saint Luc, et c'est vrai qu'à tourner les pages, on s'aperçoit que ces épisodes qu'on connaît par cœur finissent par raconter autre chose quand on fait attention à la manière dont Luc les agence les uns après les autres. En fait, il est moins question de Jésus et de sa vie que de nous, et de Luc qui n'arrête pas de nous avertir : si vous ne suivez pas Jésus au désert pour lutter contre le diable, si vous ne méditez pas sur ses exemples d'Élie et d'Élisée qui ont guéri des personnes étrangères, si vous ne méditez pas sur ce qu'est un vin nouveau et des outres vieilles, vous allez finir comme les pharisiens, vous allez finir comme les gens de Nazareth, vous allez finir par tuer Jésus.
Du coup, on se dit : attention à la manière dont on va écouter Jésus. Ça tombe bien, c'est justement le thème d'aujourd'hui : comment être un bon disciple ? On y va. Luc, chapitre 6.
Lecture : Luc 6
Jésus descendit de la montagne avec eux et s'arrêta sur un terrain plat. Il y avait là un grand nombre de ses disciples et une grande multitude de gens venus de toute la Judée, de Jérusalem et du littoral de Tyr et de Sidon. Ils étaient venus l'entendre et se faire guérir de leurs maladies. Et ceux qui étaient tourmentés par des esprits impurs retrouvaient la santé. Et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu'une force sortait de lui et les guérissait tous.
Et Jésus, levant les yeux sur ses disciples, déclara : « Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous. Heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés. Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous rirez. Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous excluent, quand ils insultent et rejettent votre nom comme méprisable, à cause du Fils de l'homme. Ce jour-là, réjouissez-vous, tressaillez de joie, car alors votre récompense est grande dans le ciel ; c'est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les prophètes.
Mais quel malheur pour vous, les riches, car vous avez votre consolation ! Quel malheur pour vous qui êtes repus maintenant, car vous aurez faim ! Quel malheur pour vous qui riez maintenant, car vous serez dans le deuil et vous pleurerez ! Quel malheur pour vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous ! C'est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes.
Mais je vous le dis, à vous qui m'écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. À celui qui te frappe sur une joue, présente l'autre joue. À celui qui te prend ton manteau, ne refuse pas ta tunique. Donne à quiconque te demande, et à qui prend ton bien, ne le réclame pas. Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux.
Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs aiment ceux qui les aiment. Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs en font autant. Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir en retour, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs prêtent aux pécheurs pour qu'on leur rende l'équivalent.
Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car lui, il est bon pour les ingrats et les méchants. Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux.
Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés. Ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. Donnez, et l'on vous donnera : une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement ; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous.
Il leur dit encore en parabole : « Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ? Le disciple n'est pas au-dessus du maître ; mais une fois bien formé, chacun sera comme son maître.
Qu'as-tu à regarder la paille dans l'œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? Comment peux-tu dire à ton frère : "Frère, laisse-moi enlever la paille qui est dans ton œil", alors que toi-même, tu ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Hypocrite ! Enlève d'abord la poutre de ton œil ; alors tu verras clair pour enlever la paille qui est dans l'œil de ton frère.
Un bon arbre ne donne pas de fruits pourris ; jamais non plus un arbre qui pourrit ne donne de bons fruits. Chaque arbre, en effet, se reconnaît à son fruit : on ne cueille pas des figues sur une épine ; on ne vendange pas non plus du raisin sur des ronces. L'homme bon tire le bien du trésor de son cœur qui est bon, et l'homme mauvais tire le mal de son cœur qui est mauvais, car ce que dit la bouche, c'est ce qui déborde du cœur.
Et pourquoi m'appelez-vous en disant : "Seigneur, Seigneur", et ne faites-vous pas ce que je dis ? Quiconque vient à moi, écoute mes paroles et les met en pratique, je vais vous montrer à qui il ressemble. Il ressemble à celui qui a construit une maison : il a creusé très profond, il a posé les fondations sur le roc. Quand est venue l'inondation, le torrent s'est précipité contre cette maison, mais il n'a pas pu l'ébranler, parce qu'elle était bien construite. Mais celui qui a écouté et n'a pas mis en pratique ressemble à celui qui a construit sa maison à même le sol, sans fondation. Le torrent s'est précipité sur elle, et aussitôt elle s'est effondrée ; et la destruction de cette maison a été complète. »
Commentaire
Cette fois-ci, ça y est, les choses prennent de l'ampleur. Jésus, qui en appelant les Douze reconstruit symboliquement le peuple d'Israël. On appelle cela parfois le Sermon dans la plaine, par opposition au Sermon sur la montagne — ça, c'est dans Matthieu, c'était Jésus qui, en haut d'une montagne, appelle ses disciples pour vivre avec lui. Là, au contraire, c'est Jésus qui est en haut d'une montagne et qui descend dans la plaine pour appeler les disciples et enseigner au peuple. Ce qui fait une petite tension, parce que ce mouvement descendant, dans Luc, vous oblige à retourner dans le monde. Et c'est au cœur du monde qu'il va falloir apprendre à être un bon disciple.
Et d'ailleurs, on voit Jésus entouré par la foule de tous côtés, qui n'en peut plus de faire des guérisons. Et c'est un Jésus épuisé par le travail, les mains dans le cambouis, si je puis dire, qui maintenant va s'occuper de vous. Comment est-ce qu'on apprend à être un bon disciple, à être un bon chrétien ? Réponse de l'Évangile selon saint Luc : on apprend ça sur le tas.
Et là commence le premier enseignement, avec les béatitudes. Chez Matthieu, il y en avait huit ; là, il n'y en a que quatre, suivies de quatre malédictions. Et elles sont beaucoup plus violentes. Par exemple, dans Matthieu, c'était « Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume de Dieu est à eux. » Là, c'est « Heureux, vous les pauvres. » Les pauvres, tout court. Ah oui, mais c'est que dans Matthieu, les béatitudes étaient adressées aux foules ; ici, elles sont adressées aux disciples. Jésus est plus exigeant.
Et en mettant ensemble malédiction et bénédiction — « Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous », « Quel malheur pour vous, les riches, car vous avez votre consolation » — en vous les mettant d'emblée, dès le début, ensemble, Jésus inverse les évidences. Ce sont les pauvres qui sont heureux, ce sont les riches qui sont malheureux. Les béatitudes, ce n'est pas encore un commandement, mais c'est un diagnostic. C'est une nouvelle carte de lecture de l'existence humaine. C'est quoi, le vrai bonheur ? C'est quoi, le vrai malheur ? Pour devenir disciple, il faut voir le monde différemment, selon une autre logique. La première conversion à laquelle Jésus vous appelle, ce n'est pas la conversion des actes, c'est la conversion du regard.
Du coup, Jésus va plus loin et vous donne la clé de lecture pour changer de regard. Ce qui explique ce qu'est le véritable bonheur et ce qu'est le véritable malheur, c'est l'amour gratuit. Jésus qui, au centre de son enseignement, vous dit : aimez vos ennemis, soyez miséricordieux comme le Père. Définissez votre attitude non pas par une réaction naturelle, qui serait de rendre le mal par le mal, mais par une imitation surnaturelle : cherchez à imiter Dieu. On a renversé les valeurs avec les béatitudes ; maintenant, on vous trace le chemin positif pour devenir à l'image de Dieu.
Je vous redonne ce verset, parce que c'est cette générosité qui déborde de tous les côtés qui caractérise la vie divine. C'est ce que vous dit Luc. C'est ça, la Trinité. Le verset 38 :
Donnez, et l'on vous donnera : une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement.
Vous voyez, cette vie, cette surabondance, cette générosité, c'est pour ça que je vous dis que c'est la Trinité. C'est la vie divine, c'est ça la vie éternelle. Et elle est dans votre cœur. Vous avez celui qui donne, le Père ; celui qui est donné, le Fils ; et la manière dont cela est donné, cette générosité, cette surabondance — et ça, c'est l'Esprit Saint, la force du don. Il y a quelque chose, à mon avis, dans ce simple verset, qui n'a été dépassé nulle part ailleurs : « Donnez, et l'on vous donnera : une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement. » Qui n'a pas envie de vivre ça ?
Donc on progresse dans l'écoute. Un : se savoir choisi, pour que sa vie repose non pas sur ses forces, mais sur l'amour de Dieu qui nous a appelés — c'était ça, le sens de la prière de Jésus. Deux : changer son regard, avec les béatitudes. Trois : se renouveler de l'intérieur, une sorte de transformation active à l'image de Dieu, placée sous le signe de la générosité débordante.
On continue. Maintenant, Jésus vous dit, quatrième étape, que là, vous pouvez ouvrir votre œil et regarder le monde. C'étaient les séries d'images que Jésus nous donnait, et ces images marchaient par deux. Il y avait, par exemple, l'aveugle et le guide. Il y avait la paille et la poutre qu'on peut avoir dans son œil : qu'as-tu à juger ton frère qui a une paille dans son œil, alors que toi, tu as une poutre dans le tien ? Il y a encore une autre image, les arbres stériles et les arbres féconds.
Au tout début de ce chapitre, vous étiez un disciple, et maintenant Jésus est en train de vous dire qu'à force de vous renouveler de l'intérieur, vous êtes en train de devenir comme un maître. Sauf qu'il ne faut pas se tromper, parce que des maîtres, il y en a des bons, il y en a des mauvais ; des guides, il y en a des justes, il y en a des pervers. C'est toute la question de l'hypocrisie, et derrière, du discernement : savoir ce qu'on vaut vraiment.
À travers ces images, ce que Dieu vous a demandé d'apprendre, c'était l'humilité, c'était le pardon, c'était d'abord apprendre à écouter avant de vouloir renseigner les autres. C'est reconnaître ses limites, c'est purifier son regard, c'est juger d'après les fruits. C'est à la fois très beau et terriblement exigeant. C'est comme ça que vous porterez du fruit, car la bouche parle de l'abondance du cœur.
Et vous voyez tout le chemin qu'on a fait : c'était d'abord l'écoute qui remplit votre cœur, puis votre cœur qui se mettait à déborder comme une mesure bien tassée, secouée, débordante. Et c'est toujours, dernière étape, cette même générosité qui, si vous êtes humble et que vous persévérez, finira par purifier votre regard pour faire de vous non plus un disciple, mais un maître.
Et c'est ainsi qu'on arrive maintenant à la conclusion de ce sermon dans la plaine que Jésus vous a donné pour vous décrire le disciple qu'il cherchait : la parabole de la maison sur le roc. Celui qui écoute et qui met en pratique ; celui qui n'écoute pas et qui finit emporté par la tempête.
J'aime beaucoup ce discours, maintenant qu'on l'a clôturé, parce que c'est toujours ainsi dans la Bible : il y a quelque chose de à la fois extrêmement beau — les images sont magnifiques — et toujours aussi quelque chose d'extrêmement dérangeant. C'est que, vous voyez, les phrases sont magnifiques, on vous parle de l'élan du cœur, on vous parle de la générosité, et en même temps Jésus, toujours, qui termine son discours en renvoyant chacun à ses propres responsabilités. La maison sur le roc, la maison sur le sable : à vous de choisir.
Nous terminons notre commentaire par une prière, pour demander à Dieu d'être avec lui dans la plaine, cette plaine qui doit nous ramener au cœur du monde pour y faire briller l'Évangile.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Seigneur, fais que ma prière soit fondée sur ta prière, et non seulement ma prière, mais ma vie entière soit fondée sur ta prière.
Fais que mon oreille soit remplie de ta parole, et non seulement mon oreille, mais mon cœur.
Et que mon cœur, s'il te plaît, Seigneur, soit placé sous le soleil de la générosité et de la gratuité. Et là, je sais que je serai déjà avec toi dans le royaume de Dieu, à la place que toi, Seigneur, tu as choisie pour moi.
Rends-moi bon, rends-moi généreux, comme toi seul, Seigneur, tu es bon et généreux. C'est à toi que je veux ressembler. Tu es mon maître, et je suis ton disciple.