Jour 318 ☼ — Tenir bon quand tout s'effondre
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Résumé : Le frère Paul-Adrien lit le chapitre 21 de saint Luc : l'offrande de la veuve misérable, l'annonce de la ruine du Temple, les persécutions à venir, le siège de Jérusalem et la venue du Fils de l'homme. Le commentaire quitte l'exégèse pour l'histoire et l'archéologie : la destruction du Temple en l'an 70, son contexte politique, et les conséquences décisives qu'elle a eues à la fois sur le christianisme naissant — qui fuit à Pella et s'universalise — et sur le judaïsme, réduit au seul courant pharisien, qui élabore alors la Mishna, le Talmud et un nouveau canon des Écritures. L'épisode se clôt par la strophe Sîn du psaume 118.
Introduction
Notre secours est dans le nom du Seigneur, qui a fait le ciel et la terre.
On était dans les controverses avec les pharisiens. La version lucanienne est plus restreinte que la version matthéenne, mais vous avez pu voir qu'elle n'était pas sans beauté. De la même manière qu'après les controverses, il y avait dans Matthieu le discours apocalyptique, Jésus qui prédit la ruine de Jérusalem alors qu'il passe ses journées dans le Temple, de la même manière, aujourd'hui, nous avons le discours apocalyptique de Jésus dans la version lucanienne. Encore une fois, plus resserré, plus restreint : c'était quasiment quatre chapitres dans Matthieu, là c'est un seul. Il faut dire que Luc en a déjà pas mal parlé avant, non ? Et cela ne vous empêchera pas de lui trouver une beauté et un charme propres.
Vous allez voir, nous allons commencer avec l'offrande de la veuve, une pauvre veuve qui met deux pièces d'argent dans le trésor du Temple, ce qui permet de fermer tout un chapitre qu'on avait commencé avec Jésus qui purifiait le Temple pour avoir des controverses à l'intérieur. Et c'est dans la misère de cette veuve, qui pourtant est glorieuse, que l'on ferme ce chapitre pour en ouvrir un nouveau.
Bonne écoute, Luc 21.
Lecture : Luc 21
Levant les yeux, il vit les gens riches qui mettaient leurs offrandes dans le trésor. Il vit aussi une veuve misérable y mettre deux petites pièces de monnaie. Alors il déclara : « En vérité, je vous le dis, cette pauvre veuve a mis plus que tous les autres, car tous ceux-là, pour faire leur offrande, ont pris sur leur superflu ; mais elle, c'est sur son indigence qu'elle a pris, et elle a mis tout ce qu'elle avait pour vivre. »
Comme certains parlaient du Temple, des belles pierres et des ex-voto qui le décoraient, Jésus leur déclara : « Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n'en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit. »
Ils lui demandèrent : « Maître, quand cela arrivera-t-il, et quel sera le signe que cela est sur le point d'arriver ? »
Jésus répondit : « Prenez garde de ne pas vous laisser égarer, car beaucoup viendront sous mon nom et diront : "C'est moi !", ou encore : "Le moment est tout proche !" Ne marchez pas derrière eux. Quand vous entendrez parler de guerres et de désordres, ne soyez pas terrifiés : il faut que cela arrive d'abord, mais ce ne sera pas aussitôt la fin. »
Alors Jésus ajouta : « On se dressera nation contre nation, royaume contre royaume. Il y aura de grands tremblements de terre et, en divers lieux, des famines et des épidémies. Des phénomènes effrayants surviendront, et de grands signes venus du ciel.
Mais avant tout cela, on portera la main sur vous et l'on vous persécutera. On vous livrera aux synagogues et aux prisons. On vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs à cause de mon nom. Cela vous amènera à rendre témoignage.
Mettez-vous donc dans l'esprit que vous n'avez pas à vous préoccuper de votre défense : c'est moi qui vous donnerai un langage et une sagesse auxquels tous vos adversaires ne pourront ni résister ni s'opposer. Vous serez livrés, même par vos parents, vos frères, votre famille et vos amis, et ils feront mettre à mort certains d'entre vous. Vous serez détestés de tous à cause de mon nom. Mais pas un cheveu de votre tête ne sera perdu. C'est par votre persévérance que vous garderez la vie.
Quand vous verrez Jérusalem encerclée par des armées, alors sachez que sa dévastation approche. Alors, ceux qui seront en Judée, qu'ils s'enfuient dans les montagnes ; ceux qui seront à l'intérieur de la ville, qu'ils s'en éloignent ; ceux qui seront à la campagne, qu'ils ne rentrent pas en ville. Car ce seront des jours où justice sera faite, pour que soit accomplie toute l'Écriture. Quel malheur pour les femmes qui seront enceintes et celles qui allaiteront en ces jours-là ! Car il y aura un grand désarroi dans le pays, une grande colère contre son peuple. Ils tomberont sous le tranchant de l'épée, ils seront emmenés en captivité dans toutes les nations ; Jérusalem sera foulée aux pieds par des païens jusqu'à ce que leur temps soit accompli.
Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur terre, les nations seront affolées et désemparées par le fracas de la mer et des flots. Les hommes mourront de peur. Ils seront dans l'attente de ce qui doit arriver au monde, car les puissances des cieux seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l'homme venir dans une nuée, avec puissance et grande gloire. Quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche. »
Et il leur dit cette parabole : « Voyez le figuier et tous les autres arbres. Regardez-les : dès qu'ils bourgeonnent, vous savez que l'été est tout proche. De même, vous aussi, lorsque vous verrez arriver cela, sachez que le royaume de Dieu est proche. Amen, je vous le dis : cette génération ne passera pas sans que tout cela n'arrive. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas.
Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur ne s'alourdisse dans les beuveries, l'ivresse et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l'improviste, comme un filet. Il s'abattra en effet sur tous les habitants de la terre entière. Restez éveillés et priez en tout temps : ainsi vous aurez la force d'échapper à tout ce qui doit arriver et de vous tenir debout devant le Fils de l'homme. »
Il passait ses journées dans le Temple à enseigner, mais ses nuits, il sortait les passer en plein air, à l'endroit appelé mont des Oliviers. Et tout le peuple, dès l'aurore, venait à lui dans le Temple pour l'écouter.
Commentaire
Est-ce que vous me permettez que, pour les commentaires, pour une fois, on parte non pas du côté exégétique, mais du côté archéologique ? Vous avez entendu le discours apocalyptique. On l'avait déjà entendu, forcément, dans les autres évangiles. Moi, je me dis que c'est peut-être le moment de parler de cette chute du Temple de Jérusalem qui, décidément, n'en finit pas de tomber. On l'a vu tomber une première fois avec Nabuchodonosor en 587-586, ça a amené l'exil. Et Jésus prédit une deuxième destruction, ce qui, de fait, aura lieu.
Pourquoi est-ce que je vous en parle là, maintenant, dans saint Luc ? Parce que vous avez Jésus qui le prédit, et qui le prédit de manière très réaliste. Matthieu le prédisait à travers des images peut-être un peu obscures liées à Daniel, l'abomination de la désolation. Là, on est plutôt en mode reportage de guerre. Là où Matthieu et Marc parlent de l'abomination de la désolation, qui est une référence assez obscure à Daniel, Luc, lui, écrit — vous venez de l'entendre :
Quand vous verrez Jérusalem encerclée par des armées, alors sachez que sa dévastation approche.
Puis Luc vous décrit la fuite vers les montagnes, la détresse des habitants, la chute sous le tranchant de l'épée et la dispersion parmi toutes les nations. Et c'est exactement ce qui s'est passé en 70, quand, après la destruction du Temple de Jérusalem, beaucoup de Juifs furent emmenés en esclavage à Rome.
Cette chute de Jérusalem, elle nous intéresse, c'est pour ça que je vous en parle : c'est qu'elle va avoir des conséquences sur le judaïsme et sur le christianisme naissant. On revient deux secondes sur elle. Formellement, c'est parce que le gouverneur romain Gessius Florus avait pillé le Temple de Jérusalem — d'où insurrection. Tout le pays qui s'est insurgé, toutes les factions se sont unies contre les Romains, même si ça faisait quelque temps qu'on la sentait venir, cette insurrection. Sauf que l'empereur Vespasien et son fils Titus arrivent et détruisent tout. La ville est détruite, le Temple est brûlé, et je vous jure qu'il n'en reste pas pierre sur pierre. On est en l'an 70, quarante ans après Jésus.
La prophétie était tellement précise dans Luc que les exégètes se sont demandé si ce n'était pas un rajout après coup. Vu la rédaction tardive de l'évangile selon saint Luc — les années 60-90 —, ce n'est pas impossible qu'on ait un peu brodé. En attendant, je m'excuse, mais il ne fallait pas être un grand devin pour prédire la ruine de Jérusalem. Jérusalem, à l'époque de Jésus, c'est une marmite qui est prête à exploser. On sent bien, de l'autre côté, que les Romains commencent à en avoir légèrement ras-le-bol de cet état d'insurrection permanent. Et, les mêmes causes produisant les mêmes effets, Jésus, lecteur attentif de la Bible, ayant en tête la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor, se dit que, vu l'état de corruption religieuse du pays, Dieu à nouveau va laisser son Temple à l'abandon.
Je vous dis ça parce que ça va avoir des conséquences très importantes et pour le christianisme et pour le judaïsme. C'est là où on part peut-être un peu plus du côté de l'histoire que du commentaire biblique à proprement parler. Mais c'est bien aussi de savoir ça, parce que ça vous donne une assise dans votre tête pour comprendre d'où vous venez, vous et l'Église.
Les chrétiens, eux, ne vont pas participer au siège de Jérusalem. En fait, ils vont prendre les prophéties faites par Jésus comme un avertissement pour leur dire : surtout, il va y avoir une guerre, débrouillez-vous, mais n'y participez pas. Et on raconte que, juste avant le siège de Jérusalem, tous les chrétiens ont fui Jérusalem. Selon Eusèbe de Césarée, au IVe siècle, les chrétiens auraient fui à Pella, en Transjordanie, juste avant le siège, parce qu'ils avaient interprété les paroles de Jésus que vous venez d'entendre — « quand vous verrez Jérusalem encerclée… fuyez » — comme une consigne.
Donc ils se sont distanciés de l'insurrection nationaliste. Ce qui n'empêche qu'avec la destruction du Temple de Jérusalem, les chrétiens perdent leur communauté de référence : la première Église, la première Église mère, c'était Jérusalem, avec, comme on le verra, saint Jacques. Du coup, ça va confirmer deux choses. Un : que le culte chrétien n'est pas centré autour du Temple de Jérusalem — ce qu'on savait déjà, mais maintenant au moins c'est clair. Et deuxièmement, que le mouvement centrifuge vers les périphéries va s'accélérer. Il y en avait déjà à Antioche, il y en avait déjà à Rome. Ça va accélérer le mouvement d'internationalisation et d'universalisation du christianisme.
Les Juifs, de leur côté, avec la ruine du Temple de Jérusalem, perdent beaucoup plus. Ils perdent le lieu où l'on fait des sacrifices. On ne peut plus faire de sacrifices, maintenant, dans la religion juive. Donc, ce qui va se passer, c'est que les sadducéens, il n'y en a plus, parce que les sadducéens, c'étaient quand même les responsables du Temple de Jérusalem. Les zélotes, tout le monde vient de mourir ou d'être réduit en esclavage : il n'y en a plus. Les esséniens, on ne sait pas très bien ce qui s'est passé avec eux, mais en tout cas ils ont disparu dans les limbes de l'histoire. Les seuls qui restent, ce sont les pharisiens.
Les pharisiens, à l'époque de Jésus, avaient déjà commencé un mouvement de prédication populaire pour enseigner les gens dans les campagnes. Comme c'était dans les campagnes, ce n'était pas Jérusalem. Et là, ils parlaient de la Torah, ils parlaient de la prière, ils parlaient de l'étude, ils parlaient de l'importance du culte synagogal, de se retrouver à la synagogue pendant le sabbat. Et c'est exactement ces piliers qu'ils avaient commencé à mettre en place, mais pour ramener tout le monde à Jérusalem, avant la destruction du Temple. Maintenant que le Temple a été détruit, on va reprendre ces mêmes piliers, mais cette fois-ci ça va devenir l'épine dorsale de la religion. Mais une épine dorsale vécue sous le mode de la nostalgie — ce qui n'était pas le cas pour les chrétiens. L'étude de la Torah, la prière, la synagogue qui va remplacer plus ou moins le sacrifice, une importance nouvelle donnée à la cacherout et à la Torah orale.
Et c'est pour asseoir cette nouvelle interprétation pharisienne de la religion juive que vont être élaborés deux nouveaux livres : la Mishna et le Talmud. La Mishna et le Talmud, ce sont des interprétations de la Bible, c'est la tradition orale, c'est la consécration du pharisaïsme comme interprétation reconnue et valide — et, j'allais dire, la seule qui reste maintenant — du judaïsme.
Avec aussi d'autres conséquences. Parce que si jamais on vous dit que maintenant le courant dominant du judaïsme, c'est le pharisien, on ne peut pas dire qu'entre les pharisiens et le christianisme ce soit le grand amour. Donc : repli un peu identitaire, en tout cas beaucoup moins pro-romain, des pharisiens et du judaïsme, et interprétation de la loi et des Écritures qui va vouloir se démarquer encore plus du christianisme, qui devient le principal concurrent. Ce qui vous amènera la rédaction d'un nouveau canon juif des Écritures, par opposition au canon d'Alexandrie qui vous donnait la Septante, où il y avait plein de livres qui avaient été traduits en grec et qu'on avait gardés, et qui témoignaient à l'intérieur du judaïsme d'un courant d'ouverture vers les autres cultures que l'on retrouvait avant la destruction du Temple, et qui là va avoir un coup d'arrêt. Ces livres ouvertement hellénistiques vont être exclus du canon juif : exit les Maccabées, exit le Siracide, exit Judith, et d'autres encore.
Bon, vous voyez, ça, c'est important de le savoir, c'est important de le dire. Ça nous a amenés loin du texte biblique aujourd'hui, n'empêche que ça vous montre l'histoire de la religion chrétienne, d'où vous venez aussi, et comment une prophétie de Jésus a pu sauver l'Église. S'il n'avait pas prédit la ruine de Jérusalem, il n'y aurait plus de chrétiens aujourd'hui.
Psaume 118, v 161-168
Des grands me persécutent sans raison ; mon cœur ne craint que ta parole.
Tel celui qui trouve un grand butin, je me réjouis de tes promesses.
Je hais, je déteste le mensonge ; ta loi, je l'aime.
Sept fois chaque jour, je te loue pour tes justes décisions.
Grande est la paix de qui aime ta loi ; jamais il ne trébuche.
Seigneur, j'attends de toi le salut ; j'accomplis tes volontés.
Tes exigences, mon âme les observe : oui, vraiment, je les aime.
J'observe tes exigences et tes préceptes : toutes mes voies sont devant toi.