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Jour 319 ☼ — La justice renversée de la croix

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Résumé : Dans cet épisode consacré au chapitre 23 de l'évangile selon saint Luc, le frère Paul-Adrien lit le procès romain de Jésus devant Pilate et Hérode, le chemin de croix, la crucifixion, la mort et la mise au tombeau. Le commentaire met en lumière les traits propres à Luc : les trois déclarations d'innocence de Pilate, l'étrange accord des deux païens, les femmes de Jérusalem, le bon larron et le verdict du centurion. Le frère y lit un paradoxe : ce sont les plus éloignés de la religion qui ont le regard le moins brouillé, tandis que la religion défigurée par le péché conduit à la mort un innocent. La croix devient ainsi le lieu où la justice humaine, en échec, est remplacée par une justice plus grande : celle de Dieu, fondée sur le pardon et la miséricorde.

Introduction

Notre secours est dans le nom du Seigneur, qui a fait le ciel et la terre. Aujourd'hui, suite et fin de la Passion de Jésus-Christ : le procès romain suivi de sa crucifixion. Luc, chapitre 23.

Lecture : Luc 23

L'assemblée tout entière se leva, et on l'emmena chez Pilate. On se mit alors à l'accuser : « Nous avons trouvé cet homme en train de semer le trouble dans notre nation. Il empêche de payer l'impôt à l'empereur, et il dit qu'il est le Christ, le roi. »

Pilate l'interrogea : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus répondit : « C'est toi-même qui le dis. » Pilate s'adressa aux grands prêtres et aux foules : « Je ne trouve chez cet homme aucun motif de condamnation. » Mais ils insistaient avec force : « Il soulève le peuple en enseignant dans toute la Judée. Et après avoir commencé en Galilée, il est venu jusqu'ici. »

À ces mots, Pilate demanda si l'homme était galiléen. Apprenant qu'il relevait de l'autorité d'Hérode, il le renvoya devant ce dernier, qui se trouvait lui aussi à Jérusalem en ces jours-là. À la vue de Jésus, Hérode éprouva une joie extrême. En effet, depuis longtemps il désirait le voir à cause de ce qu'il entendait dire de lui, et il espérait lui voir faire un miracle. Il lui posa bon nombre de questions, mais Jésus ne lui répondit rien. Les grands prêtres et les scribes étaient là, et ils l'accusaient avec véhémence. Hérode ainsi que ses soldats le traitèrent avec mépris et se moquèrent de lui. Il le revêtit d'un manteau de couleur écarlate et le renvoya à Pilate. Et ce jour-là, Hérode et Pilate devinrent des amis, d'ennemis qu'ils étaient auparavant.

Alors Pilate convoqua les grands prêtres, les chefs et le peuple, et il leur dit : « Vous m'avez amené cet homme en l'accusant d'introduire la subversion dans le peuple. Or, j'ai moi-même instruit l'affaire devant vous, et parmi les faits dont vous l'accusez, je n'ai trouvé chez cet homme aucun motif de condamnation. D'ailleurs, Hérode non plus, puisqu'il nous l'a renvoyé. En somme, cet homme n'a rien fait qui mérite la mort. Je vais donc le relâcher après lui avoir fait donner une bonne correction. »

Ils se mirent à crier tous ensemble : « Mort à cet homme ! Relâche-nous Barabbas ! » Ce Barabbas avait été jeté en prison pour une émeute survenue dans la ville, et pour meurtre. Pilate, dans son désir de relâcher Jésus, leur adressa de nouveau la parole. Mais eux vociféraient : « Crucifie-le ! Crucifie-le ! » Pour la troisième fois, il leur dit : « Quel mal a donc fait cet homme ? Je n'ai trouvé en lui aucun motif de condamnation à mort. Je vais donc le relâcher après lui avoir fait donner une bonne correction. » Mais ils insistaient à grands cris, réclamant qu'il soit crucifié, et leurs cris s'amplifiaient. Alors Pilate décida de satisfaire leur requête. Il relâcha celui qu'ils réclamaient, le prisonnier condamné pour émeute et pour meurtre, et il livra Jésus à leur bon plaisir.

Comme ils l'emmenaient, ils prirent un certain Simon de Cyrène, qui revenait des champs, et ils le chargèrent de la croix pour qu'il la porte derrière Jésus. Le peuple en grande foule le suivait, ainsi que des femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient sur Jésus. Il se retourna et leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi. Pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants. Voici venir des jours où l'on dira : "Heureuses les femmes stériles, celles qui n'ont pas enfanté, celles qui n'ont pas allaité." Alors on dira aux montagnes : "Tombez sur nous", et aux collines : "Cachez-nous." Car si l'on traite ainsi l'arbre vert, que deviendra l'arbre sec ? »

Ils emmenaient aussi avec Jésus deux autres, des malfaiteurs, pour les exécuter. Lorsqu'ils furent arrivés au lieu dit « le Crâne », ou « Calvaire », là ils crucifièrent Jésus avec les deux malfaiteurs, l'un à droite, l'autre à gauche. Jésus disait : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font. » Puis ils partagèrent ses vêtements et les tirèrent au sort.

Le peuple restait là à observer. Les chefs tournaient Jésus en dérision et ils disaient : « Il en a sauvé d'autres : qu'il se sauve lui-même, s'il est le Messie de Dieu, l'Élu ! » Les soldats aussi se moquaient de lui. S'approchant, ils lui présentaient de la boisson vinaigrée, et ils lui disaient : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! » Et il y avait aussi une inscription au-dessus de lui : « Celui-ci est le roi des Juifs. »

L'un des malfaiteurs suspendus en croix l'injuriait : « N'es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi ! » Mais l'autre lui fit de vifs reproches : « Tu ne crains donc pas Dieu ? Tu es pourtant un condamné, toi aussi ! Et puis, pour nous, c'est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n'a rien fait de mal. » Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. » Jésus lui déclara : « Amen, je te le dis : aujourd'hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. »

C'était environ la sixième heure, c'est-à-dire midi. L'obscurité se fit sur toute la terre jusqu'à la neuvième heure, car le soleil s'était caché. Et le rideau du Sanctuaire se déchira par le milieu. Alors Jésus poussa un grand cri : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit. » Et après avoir dit cela, il expira.

À la vue de ce qui s'était passé, le centurion rendit gloire à Dieu : « Celui-ci était réellement un homme juste. » Et toute la foule des gens qui s'étaient rassemblés pour ce spectacle, observant ce qui se passait, s'en retournaient en se frappant la poitrine. Tous ses amis, ainsi que les femmes qui le suivaient depuis la Galilée, se tenaient plus loin pour le regarder.

Alors arriva un membre du conseil nommé Joseph. C'était un homme bon et juste, qui n'avait donné son accord ni à leurs délibérations, ni à leurs actes. Il était d'Arimathie, ville de Judée, et il attendait le règne de Dieu. Il alla trouver Pilate et demanda le corps de Jésus. Puis il le descendit de la croix, l'enveloppa dans un linceul et le mit dans un tombeau taillé dans le roc, où personne encore n'avait été déposé. C'était le jour de la préparation de la fête, et déjà brillaient les lumières du sabbat.

Les femmes qui avaient accompagné Jésus depuis la Galilée suivirent Joseph. Elles regardèrent le tombeau pour voir comment le corps avait été placé. Puis elles s'en retournèrent et préparèrent aromates et parfums. Et durant le sabbat, elles observèrent le repos prescrit.

Commentaire

Il y a quand même des choses curieuses. Par exemple — et d'ailleurs ce qui ne se trouve que dans saint Luc — Pilate qui déclare non pas une fois, ni même deux fois, mais trois fois, et à trois reprises :

Je ne trouve en cet homme aucun motif de condamnation.

De manière propre, claire et nette, un païen, un idolâtre, un polythéiste, un Romain, voit dans Jésus un innocent persécuté. Ce qui, on est d'accord, ne l'empêche pas de le crucifier. Il y a une compromission du pouvoir politique. Mais si jamais il y en a un, et un seul, qui arrive à voir l'inanité de ce qui est en train d'arriver, c'est quand même curieux que ce soit Ponce Pilate, qui pourtant n'était pas connu pour avoir un tempérament particulièrement tendre. C'était un homme brutal, et qui lui aussi devait avoir une conception assez floue de la justice humaine.

Pour vous faire comprendre tout ce qui ne va pas là-dedans : Pilate qui dit trois fois « cet homme est juste », ça ne vous fait pas penser à quelqu'un d'autre ? Ça ne vous fait pas penser à Simon-Pierre, qui, par trois fois, renie le Christ ? Le disciple qui renie trois fois, le Romain qui absout trois fois. C'est quand même paradoxal.

Et c'est un paradoxe qui culmine au pied de la croix, où il n'y a plus aucun disciple, mais seulement un centurion qui, en voyant Jésus mourir, s'écrie : « Celui-ci était un juste. » Non pas comme dans Matthieu, où on lui fait dire « celui-ci était le Fils de Dieu », ce qui est une confession de foi déguisée, mais « celui-ci était un homme juste », ce qui est un verdict judiciaire, une sentence d'absolution. On en reste au niveau de la justice, qui condamne et qui absout.

D'ailleurs, continuons le paradoxe. Hérode. Hérode : pervers, mesquin, brutal, aviné, débauché. On lui amène Jésus, et il ne le condamne pas non plus. C'est quand même curieux. Alors oui, il se moque de lui, mais il ne le condamne pas, et même, il devient ami avec Ponce Pilate. Il y a quelque chose de brutal, il y a quelque chose d'ironique, il y a quelque chose de cruel là-dedans. N'empêche que c'est étonnant de voir comment les deux païens s'accordent pour laisser la vie sauve à Jésus. Parce que Ponce Pilate, ça c'est le païen officiel, propre, clair et net. Et Hérode, excusez-moi, mais la religion, il n'en a rien à faire : c'est un païen. Et on se dit : c'est quand même curieux que ce soient ceux qui sont le plus proches de la religion qui aient le regard le plus brouillé.

Bon, eh bien, Hérode, c'est que dans Luc. Les trois paroles de Ponce Pilate, c'est que dans Luc. Et même ces femmes qui se mettent à pleurer sur Jésus, là aussi, c'est que dans Luc. Peut-être féminisme de Luc ; n'empêche qu'il est étonnant de voir à nouveau comment ce sont les personnes les plus loin du pouvoir et de la religion — parce que les femmes juives, elles n'avaient pas vraiment leur mot à dire sur la querelle religieuse — ce sont elles qui ont le regard le moins brouillé. Mais en tout cas, sur Jésus, ils sont d'accord : il ne mérite pas la mort.

Donc, c'est la religion qui, ici, a perverti le regard au point de le rendre cruel, et d'amener à la mort un innocent. Qu'il s'agisse des grands prêtres, qui, par peur de perdre le Temple, ont condamné Jésus. Qu'il s'agisse des pharisiens, qui, par refus des réformes religieuses que proposait Jésus sur la pureté et sur d'autres choses, veulent condamner Jésus. Qu'il s'agisse aussi des disciples, qui, par manque de foi, condamnent Jésus par leur absence. Je dis manque de foi, parce que ce n'est pas uniquement la peur qui les amène à quitter Jésus. C'est parce que cette phrase d'Isaïe, cette prophétie — « c'est par ses souffrances que le juste justifiera la multitude » — en fait, ils n'y croyaient pas. Et ils y croyaient si peu que c'est comme à tâtons que Jésus avait dû leur annoncer sa Passion à venir.

Il y a une grande leçon derrière. Ce sont les querelles religieuses, c'est l'hypocrisie des uns avec le manque de foi des autres : c'est ça qui amène la pire des injustices. Alors oui, Ponce Pilate va céder. Mais la racine de cela, c'est la religion que le péché des hommes a défigurée, et qu'en la défigurant il a rendue cruelle. Eh bien, il y a une sacrée leçon.

Et ça se retrouve au pied de la croix, avec ces deux brigands crucifiés, l'un à gauche, l'autre à droite. C'est dans Luc et uniquement dans Luc que vous avez ce qu'on appelle le bon larron, le brigand. Alors « brigand », dans le grec, on pense que ce sont des criminels, peut-être des condamnés politiques. En tout cas, l'un des deux se retourne vers Jésus, voit son innocence et tout d'un coup se met à croire. Est-ce qu'il y croyait vraiment, ou est-ce qu'il s'est dit : « là où j'en suis, en haut de la croix, autant lui donner une chance » ? En tout cas, le seul qui n'a pas abandonné l'idéal de la justice ici, c'est un malfaiteur.

Le premier saint de l'histoire du monde, ce n'est pas la Vierge Marie, ce n'est pas Jean le Baptiste — le premier saint à être allé au ciel en sautant par-dessus la case du purgatoire, avec ce « ce soir, avec moi, tu seras au paradis » — c'est un criminel.

Aujourd'hui, avec moi, tu seras dans le Paradis.

L'une des trois phrases que Luc met dans la bouche de Jésus, l'autre étant :

Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font.

Et on retrouve à nouveau ce thème de la justice humaine pervertie, et qui est sauvée in extremis par l'appel à la miséricorde. Et cette dernière phrase, « Entre tes mains, je remets mon esprit », une phrase tirée d'un psaume, et qui fait de Jésus, au moment où il va mourir, quelqu'un qui librement accomplit un sacrifice en offrant sa vie.

Reprenons tout ça et remettons-le dans l'ordre. La manière dont la mort de Jésus est représentée dans l'évangile selon saint Luc, c'est le sommet de la justice. Un sommet paradoxal, parce qu'à vue humaine, c'est la plus grande des injustices. La mort de Jésus révèle l'échec radical de la justice humaine, qui a condamné un innocent. Mais en même temps, cette justice humaine n'est pas dupe de la manipulation qu'elle vient de subir, et on la remplace, pour la sauver, par une justice encore plus grande : la justice de Dieu, telle qu'elle était annoncée et prophétisée dans les Écritures, et qui s'accomplit ici. C'est le juste qui prend la place des coupables.

Et c'est ainsi qu'on passe d'une justice qui veut condamner à une justice qui veut réparer. C'est une nouvelle justice qui est ici fondée : une justice fondée sur le pardon, sur le salut, sur la miséricorde, et non plus uniquement sur la loi qui condamne. Cette nouvelle justice de Dieu, que Jésus implore sur la croix et pour laquelle il donne sa vie, elle reçoit déjà un verdict positif : le centurion, la foule, qui reconnaissent en Jésus un innocent — avant que Dieu l'inaugure dans le ciel de manière définitive avec la résurrection de Jésus.

Eh bien ça, c'est le mécanisme du salut tel qu'il est proposé dans saint Luc. La croix, dira saint Paul plus tard dans la lettre aux Romains, au chapitre 3, la croix est la manifestation de la justice divine.

Psaume 118, 169-176

Que mon cri parvienne devant toi, éclaire-moi selon ta parole, Seigneur. Que ma prière arrive jusqu'à toi, délivre-moi selon ta promesse.

Que chante sur mes lèvres ta louange, car tu m'apprends tes commandements. Que ma langue redise tes promesses, car tout est justice en tes volontés.

Que ta main vienne à mon aide, car j'ai choisi tes préceptes. J'ai le désir de ton salut, Seigneur : ta loi fait mon plaisir.

Que je vive, et que mon âme te loue ! Tes décisions me soient en aide. Je m'égare, brebis perdue : viens chercher ton serviteur. Je n'oublie pas tes volontés.


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