Jour 333 ☾ — La folie de la croix, sagesse de Dieu
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Résumé : En deuxième épisode de la journée, le frère Paul-Adrien ouvre en parallèle de la lettre aux Romains une lettre bien plus concrète et pastorale : la première aux Corinthiens. Il présente Corinthe, ville portuaire cosmopolite, luxueuse et débauchée, dont l'Église déborde de charismes mais se divise en factions se réclamant de Pierre, d'Apollos ou de Paul. La lecture des chapitres 1 et 2 déploie le langage de la croix, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais puissance et sagesse de Dieu. Le commentaire montre que ces divisions sont des querelles d'écoles intellectuelles à la grecque, et que la croix est « folie » non par défaut de sagesse mais par excès : une sagesse si démesurée qu'elle révèle la gratuité de l'amour divin.
Introduction
En deuxième épisode de la journée, je vous propose de commencer en parallèle une deuxième lettre, la lettre aux Corinthiens, qui va contraster de manière agréable avec la lettre aux Romains, et c'est une des raisons pour lesquelles je vous ai mis les deux en parallèle. La lettre aux Romains est assez abstraite, ça se mérite, il faut la tenir. C'est un peu comme les gâteaux : parfois il y a des gâteaux qui sont très secs, très bons, mais c'est un peu difficile à manger, et à côté il faut une petite sauce pour alléger le tout. Eh bien, ce sera notre lettre aux Corinthiens.
La lettre aux Corinthiens se lit, mais il y a plein de petites anecdotes, c'est une lettre pastorale, on rentre très facilement dedans, c'est vraiment les mains dans le cambouis. C'est le curé qui parle à ses ouailles en leur disant : « Écoutez, mes petits bichons, moi je vous aime bien, mais ça, ça, ça et ça, vous allez me régler ça rapidement, sinon je vais me mettre en colère. » En plus, ça marche bien parce qu'on a vu dans les Actes des Apôtres, qu'on a quittés hier, qu'on venait de fonder l'Église de Corinthe. Du coup, on va voir comment ça se passait dans ces Églises que Paul venait de fonder. Ça contraste agréablement avec la lettre aux Romains, et comme ça, c'est toujours la même chose : le but, ce n'est pas de forcer son talent, le but, c'est de rentrer avec plaisir dans la Bible.
Alors, je vous présente quand même Corinthe, avant qu'on plonge dans cette lettre. Tout le monde situe bien : vous êtes en Grèce, c'est une ville portuaire très cosmopolite, je crois qu'on peut dire que c'est une ville qui part dans tous les sens. C'est à la fois marqué par le luxe, mais aussi par la débauche. D'un côté, les chrétiens de Corinthe reçoivent énormément de charismes. De l'autre côté, ils se divisent sur des broutilles. C'est assez curieux, c'est très vivant, c'est très bigarré, vous allez adorer cette lettre.
Et vous verrez au début aussi, l'Église de Corinthe était divisée entre différentes sensibilités, différentes factions. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle Paul a écrit cette lettre. Il y avait ceux qui se réclamaient de Pierre, il y avait ceux qui se réclamaient d'Apollos, il y avait ceux qui se réclamaient de saint Paul. Alors tiens, d'ailleurs, Apollos, vous mettez ça dans un petit coin de votre tête. C'était manifestement un prédicateur très connu de la première Église, et on aura l'occasion de le revoir.
Il fait partie de ces personnages secondaires sous-cotés, mais on a tort, parce qu'en fait, sans eux, on ne peut pas comprendre. C'est un peu comme Barnabé. Qui connaît Barnabé ? Mais n'empêche que s'il n'y a pas Barnabé, vous n'avez pas saint Paul, c'est lui qui l'a mis en selle. C'est comme Marc, le personnage à cause de qui il y a eu du rififi. Mais n'empêche que saint Marc, c'est lui qui écrira plus tard l'Évangile selon saint Marc. C'est comme Timothée, on l'a juste mis en passant. N'empêche que Timothée, ça va devenir un des plus grands dirigeants de l'Église primitive. Eh bien, parmi ces personnages secondaires sous-cotés, il y a aussi Apollos. Donc vous me le mettez dans un coin de votre tête, parce qu'on le reverra.
Je vous laisse découvrir les premiers chapitres introductifs de la lettre aux Corinthiens. Vous allez voir, c'est du bonbon pour les oreilles. Régalez-vous.
Lecture : 1 Corinthiens 1
Paul, appelé par la volonté de Dieu pour être apôtre du Christ Jésus, et Sosthène, notre frère, à l'Église de Dieu qui est à Corinthe, à ceux qui ont été sanctifiés dans le Christ Jésus et sont appelés à être saints, avec tous ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus-Christ, leur Seigneur et le nôtre : à vous, la grâce et la paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ.
Je ne cesse de rendre grâce à Dieu à votre sujet, pour la grâce qu'il vous a donnée dans le Christ Jésus. En lui, vous avez reçu toutes les richesses, toutes celles de la parole et de la connaissance de Dieu, car le témoignage rendu au Christ s'est établi fermement parmi vous. Ainsi, aucun don de grâce ne vous manque, à vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus-Christ. C'est lui qui vous fera tenir fermement jusqu'au bout, et vous serez sans reproche au jour de notre Seigneur Jésus-Christ, car Dieu est fidèle, lui qui vous a appelés à vivre en communion avec son Fils, Jésus-Christ notre Seigneur.
Frères, je vous exhorte, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ : ayez tous un même langage, qu'il n'y ait pas de division entre vous. Soyez en parfaite harmonie de pensée et d'opinion. Il m'a été rapporté à votre sujet, mes frères, par les gens de chez Chloé, qu'il y a entre vous des rivalités. Je m'explique. Chacun de vous prend parti en disant : « Moi, j'appartiens à Paul », ou bien : « Moi, j'appartiens à Apollos », ou bien : « Moi, j'appartiens à Pierre », ou bien : « Moi, j'appartiens au Christ. » Le Christ est-il donc divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ?
Je remercie Dieu de n'avoir baptisé aucun de vous, sauf Crispus et Gaïus. Ainsi, on ne pourra pas dire que vous avez été baptisés en mon nom. En fait, j'ai aussi baptisé Stéphanas et les gens de sa maison. Je ne sais plus si j'ai baptisé quelqu'un d'autre. Le Christ, en effet, ne m'a pas envoyé pour baptiser, mais pour annoncer l'Évangile, et cela sans avoir recours au langage de la sagesse humaine, ce qui rendrait vaine la croix du Christ.
Car le langage de la croix est folie pour ceux qui vont à leur perte, mais pour ceux qui vont vers leur salut, pour nous, il est puissance de Dieu. L'Écriture dit en effet : « Je mènerai à sa perte la sagesse des sages, et l'intelligence des intelligents, je la rejetterai. » Où est-il le sage ? Où est-il le scribe ? Où est-il le raisonneur d'ici-bas ? La sagesse du monde, Dieu ne l'a-t-il pas rendue folle ? Puisqu'en effet, par une disposition de la sagesse de Dieu, le monde, avec toute sa sagesse, n'a pas su reconnaître Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par cette folie qu'est la proclamation de l'Évangile.
Alors que les Juifs réclament des signes miraculeux et que les Grecs recherchent une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes. Mais pour ceux que Dieu appelle, qu'ils soient Juifs ou Grecs, ce Messie, ce Christ, est puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.
Frères, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n'y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance. Au contraire, ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion les sages ; ce qu'il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d'origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n'est pas, voilà ce que Dieu a choisi pour réduire à rien ce qui est. Ainsi, aucun être de chair ne pourra s'enorgueillir devant Dieu. C'est grâce à Dieu, en effet, que vous êtes dans le Christ Jésus, lui qui est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification, rédemption. Ainsi, comme il est écrit : « Celui qui veut être fier, qu'il mette sa fierté dans le Seigneur. »
Lecture : 1 Corinthiens 2
Frères, quand je suis venu chez vous, je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige du langage ou de la sagesse. Parmi vous, je n'ai rien voulu connaître d'autre que Jésus-Christ, ce Messie crucifié. Et c'est dans la faiblesse, craintif et tout tremblant, que je me suis présenté à vous. Mon langage, ma proclamation de l'Évangile n'avaient rien d'un langage de sagesse, ni de sagesse qui veut convaincre, mais c'est l'Esprit et sa puissance qui se manifestaient, pour que votre foi repose, non pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu.
Pourtant, c'est bien de sagesse que nous parlons devant ceux qui sont adultes dans la foi, mais ce n'est pas la sagesse de ce monde, la sagesse de ceux qui dirigent ce monde et qui vont à leur destruction. Au contraire, ce dont nous parlons, c'est de la sagesse du mystère de Dieu, sagesse tenue cachée, établie par lui dès avant les siècles, pour nous donner la gloire. Aucun de ceux qui dirigent ce monde ne l'a connue, car, s'ils l'avaient connue, ils n'auraient jamais crucifié le Seigneur de gloire.
Mais ce que nous proclamons, c'est, comme dit l'Écriture, ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas venu à l'esprit de l'homme, voilà ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé. Et c'est à nous que Dieu, par l'Esprit, en a fait la révélation, car l'Esprit scrute le fond de toutes choses, même les profondeurs de Dieu. Qui donc, parmi les hommes, sait ce qu'il y a dans l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui ? De même, personne ne connaît ce qu'il y a en Dieu, sinon l'Esprit de Dieu. Or, nous, ce n'est pas l'esprit du monde que nous avons reçu, mais c'est l'Esprit qui vient de Dieu, et c'est ainsi que nous avons conscience des dons que Dieu nous a accordés. Et nous disons cela avec un langage que nous n'apprenons pas de la sagesse humaine, mais que nous apprenons de l'Esprit : nous comparons entre elles les réalités spirituelles.
L'homme, par ses seules capacités, n'accueille pas ce qui vient de l'Esprit de Dieu ; pour lui, ce n'est que folie, il ne peut pas comprendre, car c'est par l'Esprit qu'on examine toute chose. Celui qui est animé par l'Esprit, c'est lui qui soumet tout à examen ; mais lui, personne ne peut l'y soumettre, car il est écrit : « Qui a connu la pensée du Seigneur et qui pourra l'instruire ? » Eh bien, nous, nous avons la pensée du Christ.
Commentaire
Dans la lettre aux Romains qu'on lisait en premier épisode, Paul mettait un tacle à la spiritualité judéo-chrétienne qui, parfois, avait tendance à mettre la Torah, la Loi, quasiment au-dessus de Dieu. Paul leur disait : « Écoutez, la justification, c'est par la foi, ce n'est pas par la Loi. » Eh bien là, vous êtes à Corinthe, et cette fois-ci, Paul met un tacle aux hellénistes pour leur rappeler qu'on ne met pas la sagesse au-dessus de Dieu. Un coup à gauche, un coup à droite.
Quand Paul vous dit que c'est un scandale, les divisions dans l'Église, parce qu'il y en a qui se réclament de Pierre, il y en a qui se réclament d'Apollos, il y en a qui se réclament de saint Paul, nous, avec nos catégories modernes, on se dit que ce sont des questions de sensibilité. Il y en a qui sont plus à l'aise avec les idées de Paul, et puis sa manière de célébrer la messe, d'autres avec Pierre, d'autres avec Apollos. Ce n'est pas tout à fait ça.
Là, ce ne sont pas des questions de sensibilité, ce sont des questions d'école intellectuelle. À Corinthe, ville grecque, il y a un arrière-fond plutôt grec. Et les Corinthiens, quand ils vont à l'Église, ils attendent d'écouter des intellectuels. Parce que c'est ça qui parle aux Grecs : c'est une sagesse, c'est la puissance du langage, c'est la beauté de la rhétorique. Et il y en a qui vont se réclamer de Pierre, comme il y en a d'autres qui se réclamaient d'Épicure ; il y en a qui se réclamaient d'Apollos, comme il y en a qui se réclamaient des épicuriens ; et ils vont écouter saint Paul, comme il y en a d'autres qui vont écouter du Platon.
Et Paul leur dit : « Écoutez, vous vous trompez complètement, moi je ne suis pas là en train de vous faire des conférences intellectuelles, je suis là pour que vous ayez une expérience de Dieu et que vous le voyiez, lui, à l'œuvre. » Saint Paul leur dit : « Non, écoutez, mes petits bichons, je vous aime bien, mais le but, ce n'est pas de se vanter à vue humaine, mais de se vanter de Dieu. » Il leur sort la croix. C'est la croix, elle, qui a la véritable sagesse. Bon, ça, ça méritait d'être dit.
Maintenant, deuxième remarque : quand on vous dit que la croix est une folie, ça ne veut pas dire que c'est stupide. Dieu vous a donné un cerveau, c'est lui qui l'a créé, ce n'est pas pour que vous le débranchiez. On vous dit que la croix est une folie parce que, par sa démesure, la sagesse divine excède tellement la sagesse humaine qu'elle s'apparente, par sa disproportion, à de la folie. La sagesse divine est une folie, pas par défaut de sagesse, mais par excès de sagesse.
Tiens, d'ailleurs, petite parenthèse : est-ce que vous vous souvenez, dans le Siracide, on a parlé de cette théologie chrétienne qui procédait par étapes pour rentrer dans le mystère de Dieu ? D'abord, il y avait un aspect positif, on affirmait des choses de Dieu ; ensuite un aspect négatif, pour dire que Dieu, par sa transcendance, nous dépassait ; et ensuite on rentrait dans la voie de la suréminence. Là, c'est un exemple typique. On commence par dire que Dieu est sage, ensuite on dit qu'il n'est pas sage parce que, par sa folie, il a tout abandonné pour nous montrer son amour, et là, vous entrez dans le mystère de l'amour divin, la sagesse divine qui se révèle sur la croix.
Regardez la croix, comment ça révèle ce qu'il y a au plus profond de nous, notre péché, notre bassesse : c'est quand même nous qui avons crucifié Dieu. En même temps, ce que ça dit de la vérité de Dieu, son amour, sa miséricorde… Moi, ce qui me choque le plus, et c'est pour ça que je n'arrête pas d'utiliser ce mot-là, c'est cette gratuité. Dieu nous a aimés pour rien. Je ne sais pas comment vous dire, mais c'est une sagesse qui passe par tous les paradoxes de notre vie, et qui les assume, et qui prend tous ses visages en même temps, pour finalement là nous révéler le mystère ultime de Dieu, son véritable visage. Et on le sait, quand on regarde la croix, qu'on a Dieu devant les yeux.
Nous terminons par une prière toute simple.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Seigneur, fais que je devienne fou à la mesure de ta folie, que j'arrête de me prendre pour quelqu'un, et que je monte avec toi sur la croix pour parler le même langage que toi. Seigneur, donne-moi d'aimer le monde à la mesure de ta folie.