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Jour 345 ☾ — La vraie force, c'est la croix

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Résumé : Après l'épisode consacré à la collecte, le ton change brutalement : Paul redevient combatif face aux prédicateurs rivaux que la communauté de Corinthe se laisse impressionner. Le frère Paul-Adrien lit les chapitres 10 et 11 de la deuxième lettre aux Corinthiens, où l'Apôtre défend son ministère et énumère, en « accès de folie », non pas ses succès mais ses souffrances. Le commentaire détaille le génie rhétorique de Paul — apologie, blâme, ironie, sarcasme, captatio ironica — et montre comment il subvertit les codes antiques de l'auto-louange. La leçon est claire : la seule autorité véritable d'un pasteur se vérifie à sa conformité à la croix du Christ, et non aux critères du monde.

Introduction

Deuxième lettre aux Corinthiens : on était dans la collecte, ça aura duré deux chapitres, un épisode. On a cru un instant que Paul et les Corinthiens étaient réconciliés, et on retourne dans le dur. Changement de ton, Paul redevient combatif, presque agressif.

Qu'est-ce qui s'est passé ? On ne sait pas exactement, mais manifestement, la communauté n'était pas aussi pacifiée qu'on aurait aimé le croire. À nouveau, les prédicateurs rivaux refont leur apparition. Eux que Paul surnomme ironiquement les « super-apôtres », qui se recommandent eux-mêmes, qui, eux, ont des lettres de créance, qui sont éloquents, qui ont du caractère. Bref, ils ont tout pour plaire. Et l'église de Corinthe, qui est une église quand même relativement jeune encore, se laisse impressionner.

Donc Paul doit repartir au combat. Pas pour flatter son ego, mais pour protéger les Corinthiens d'eux-mêmes, pour qu'ils restent fidèles à l'Évangile. On a cru que tout ce beau monde était réconcilié, et voilà qu'il faut tout reprendre à zéro. Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? C'est la vie, on en est tous là ! En attendant, ça nous a laissé une des plus belles pages de saint Paul, où là, il est au sommet de son art. Bonne écoute, vous allez vous régaler.

Lecture : 2 Corinthiens 10

Moi-même, Paul, je vous exhorte par la douceur et la bienveillance du Christ, moi si humble quand je suis devant vous, mais plein d'assurance à votre égard quand je n'y suis pas, je vous en prie : ne m'obligez pas à montrer, quand je viendrai, l'assurance et l'audace dont je prétends bien faire preuve contre ceux qui prétendent que nous avons une conduite purement humaine.

Notre conduite est bien une conduite d'homme, mais nous ne combattons pas de manière purement humaine. En effet, les armes de notre combat ne sont pas purement humaines : elles reçoivent de Dieu la puissance qui démolit les forteresses. Nous démolissons les raisonnements fallacieux, tout ce qui, de manière hautaine, s'élève contre la connaissance de Dieu, et nous capturons toute pensée pour l'amener à obéir au Christ. Et nous sommes prêts à sévir contre toute désobéissance, dès que votre obéissance à vous sera parfaite.

Regardez les choses en face. Si quelqu'un est convaincu d'appartenir au Christ, qu'il tienne compte encore de ceci : comme lui-même appartient au Christ, nous également. Même si je suis un peu trop fier de l'autorité que le Seigneur nous a donnée sur vous, pour construire et non pour démolir, je n'aurai pas à en rougir.

Je ne veux pas avoir l'air de vous effrayer par mes lettres. « Les lettres ont du poids, dit-on, et de la force, mais sa présence physique est sans vigueur et sa parole est nulle. » Celui qui parle ainsi, qu'il tienne bien compte de ceci : tel nous sommes en paroles par nos lettres quand nous ne sommes pas là, tel nous serons encore en actes quand nous serons présents.

Nous n'oserions pas nous égaler ou nous comparer à ces gens qui se recommandent eux-mêmes ; lorsqu'ils se prennent eux-mêmes comme unité de mesure et comme norme de comparaison, ils sont sans intelligence.

Nous n'allons pas nous vanter démesurément, mais nous gardons la mesure du domaine d'activité que Dieu nous a attribué, en nous faisant parvenir aussi jusqu'à vous. En effet, nous ne dépassons pas nos limites, comme ce serait le cas si nous n'étions pas parvenus chez vous, car en fait, c'est bien jusqu'à vous que nous sommes arrivés pour annoncer l'Évangile du Christ.

Nous ne tirons pas du labeur des autres l'occasion de nous vanter démesurément, mais c'est avec la croissance de votre foi que nous espérons voir honorer de plus en plus notre ministère auprès de vous, sans quitter notre domaine, et porter l'Évangile au-delà de chez vous, sans nous vanter des travaux déjà faits sur le domaine des autres.

Celui qui veut être fier, qu'il mette sa fierté dans le Seigneur. Celui dont on reconnaît la valeur n'est pas celui qui se recommande lui-même, c'est celui que le Seigneur recommande.

Lecture : 2 Corinthiens 11

Pourriez-vous supporter de ma part un peu de folie ? Oui, de ma part, vous allez le supporter, à cause de mon amour jaloux, qui est l'amour même de Dieu pour vous, car je vous ai unis au seul Époux : vous êtes la vierge pure que j'ai présentée au Christ. Mais j'ai bien peur qu'à l'exemple d'Ève séduite par la ruse du serpent, votre intelligence des choses ne se corrompe, en perdant la simplicité et la pureté qu'il faut avoir à l'égard du Christ.

En effet, si le premier venu vous annonce un autre Jésus, un Jésus que nous n'avons pas annoncé, si vous recevez un esprit différent de celui que vous avez reçu, ou un évangile différent de celui que vous avez accueilli, vous le supportez fort bien.

J'estime, moi, que je ne suis inférieur en rien à tous ces « super-apôtres ». Je ne vaux peut-être pas grand-chose pour les discours, mais pour la connaissance de Dieu, c'est différent : nous vous l'avons montré en toute occasion et de toutes les façons.

Aurais-je commis une faute lorsque, m'abaissant pour vous élever, je vous ai annoncé l'Évangile de Dieu gratuitement ? J'ai appauvri d'autres Églises en recevant d'elles l'argent nécessaire pour me mettre à votre service. Quand j'étais chez vous et que je me suis trouvé dans le besoin, je n'ai été un poids pour personne : en effet, pour m'apporter ce dont j'avais besoin, des frères sont venus de Macédoine. Et en toute occasion, je me suis gardé d'être un poids pour vous ; je m'en garderai toujours.

Aussi sûrement que la vérité du Christ est en moi, ce motif de fierté ne me sera enlevé dans aucune des régions de la Grèce. Pourquoi donc me comporter ainsi ? Serait-ce parce que je ne vous aime pas ? Mais si ! Et Dieu le sait ! Ce que je fais, je le ferai encore, afin d'enlever tout prétexte à ceux qui en cherchent un pour pouvoir se vanter d'être reconnus comme nos égaux.

Ces sortes de gens sont des faux apôtres, des fraudeurs, qui se déguisent en apôtres du Christ. Ça n'a rien d'étonnant : Satan lui-même se déguise en ange de lumière. Il n'est donc pas surprenant que ses serviteurs aussi se déguisent en serviteurs de la justice de Dieu. Ils auront une fin conforme à leurs œuvres.

Je le dis de nouveau : que personne ne me prenne pour un insensé. Ou alors, accueillez-moi comme si j'étais un insensé, pour que je puisse à mon tour me vanter un peu. Ce que je vais dire, je ne le dirai pas selon le Seigneur, mais comme dans un accès de folie, puisqu'il s'agit de se vanter. Tant d'autres se vantent à la manière humaine ; eh bien, je vais moi aussi me vanter.

Vous supportez volontiers les insensés, vous qui êtes sensés. Vous supportez d'être traités en esclaves, d'être dévorés, dépouillés, regardés de haut, frappés au visage. J'ai honte de le dire : c'est à croire que nous avons été bien faibles avec vous.

Si certains ont de l'audace — je parle dans un accès de folie — j'ai de l'audace, moi aussi. Ils sont Hébreux ? Moi aussi. Ils sont Israélites ? Moi aussi. Ils sont de la descendance d'Abraham ? Moi aussi. Ils sont ministres du Christ ? Eh bien, je vais dire une folie : moi, je le suis davantage.

Dans les fatigues, bien plus ; dans les prisons, bien plus ; sous les coups, largement plus ; en danger de mort, très souvent. Cinq fois, j'ai reçu des Juifs les trente-neuf coups de fouet. Trois fois, j'ai subi la bastonnade. Une fois, j'ai été lapidé. Trois fois, j'ai fait naufrage, et je suis resté vingt-quatre heures perdu en pleine mer.

Souvent à pied sur les routes, avec les dangers des fleuves, les dangers des bandits, les dangers venant de mes frères de race, les dangers venant des païens, les dangers de la ville, les dangers du désert, les dangers de la mer, les dangers des faux frères. J'ai connu la fatigue et la peine, souvent le manque de sommeil, la faim et la soif, souvent le manque de nourriture, le froid et le manque de vêtements, sans compter tout le reste : ma préoccupation quotidienne, le souci de toutes les Églises.

Qui donc faiblit sans que je partage sa faiblesse ? Qui vient à tomber sans que cela ne me brûle ?

S'il faut me vanter, je me vanterai de ce qui fait ma faiblesse. Le Dieu et Père du Seigneur Jésus sait que je ne mens pas, lui qui est béni pour les siècles.

À Damas, le représentant du roi Arétas faisait garder la ville pour s'emparer de moi. On m'a fait descendre par une fenêtre, dans un panier, de l'autre côté du rempart, et j'ai échappé à ses mains.

Commentaire

Tiens, il y a un génie littéraire, mais ça crève l'écran ! Vous sentez que vous avez été emporté dans la lecture. Vous êtes dans le genre de ce qu'on appelle la rhétorique polémique. Et ce qui est fabuleux, c'est que je ne sais même pas si Paul s'en est aperçu. C'est ce que vous dira plus tard Pascal : le plus beau style, la plus belle rhétorique, c'est celle où on s'oublie soi-même et où, en voulant convaincre les autres, on finit par se convaincre soi-même.

On a eu droit à la totale. Paul vous a combiné le judiciaire — « Je vous en prie, ne m'obligez pas à montrer, quand je viendrai, l'assurance et l'audace dont je prétends bien faire preuve contre ceux qui prétendent que nous avons une conduite purement humaine » — c'est ce qu'on appelle l'apologie : il faut défendre sa propre autorité. Avec ce qu'on appelle l'épidictique, c'est-à-dire le blâme, la critique, quand on parle des faux apôtres, et qui va parfois même jusqu'à l'insulte. Vraiment, au verset 13 :

Ces sortes de gens sont des faux apôtres, des fraudeurs, qui se déguisent en apôtres du Christ. Ça n'a rien d'étonnant : Satan lui-même se déguise en ange de lumière.

Et paf ! Et au passage, vous aurez droit à de l'ironie — « Vous supportez volontiers les insensés » —, vous aurez droit à du sarcasme, à des hyperboles et à de vraies exagérations, à des interrogations qu'il martèle sans cesse, toujours et partout. Enfin, c'est une pièce maîtresse de rhétorique.

Mais le but, ce n'est pas de s'énerver contre ces super-apôtres. Ou plutôt, si saint Paul s'énerve, c'est parce qu'en fait il leur rappelle qu'on vérifie la qualité d'un apostolat à la croix. Est-ce que ces super-apôtres se calquent sur la croix de Jésus ? Et c'est ça que les Corinthiens sont en train d'oublier. Et ça, Paul, ça lui fait péter un câble.

La seule véritable autorité d'un pasteur chrétien, c'est : est-ce qu'il s'aligne sur la croix plutôt que sur les critères du monde ? Et ça, faites attention, parce que c'est quelque chose qu'il faut aussi, nous, sans cesse reprendre dans nos propres églises. Qui honore-t-on ? Celui qui parle bien ? Celui qui est intelligent ? Celui qui a de bonnes stratégies ? Ou celui qui porte la croix sur lui ? On se trompe vite. Et tout le monde n'a pas le génie de Paul pour se défendre. Donc faisons attention à nous-mêmes.

Alors, continuons dans les procédés. Vous en avez un, par exemple, qui s'appelle le discours insensé, et qui correspond à une figure de style connue. Eh oui, ça s'appelle la captatio ironica. C'est ce que Paul disait quand il n'arrêtait pas de répéter : « je parle en insensé, je parle en insensé ». En fait, c'est une auto-louange que vous assumez, dont vous n'êtes pas dupe, mais que vous allez utiliser comme procédé pour mieux la subvertir. C'est génial, non ?

Alors, là où il la subvertit, c'est qu'au lieu d'énumérer des victoires militaires ou politiques, ce qu'il va citer, ce sont ses souffrances, ses échecs apparents et ses humiliations. Il va dire : maintenant, qui peut se comparer à moi ? C'est une liste, si vous voulez, anti-prestige, qui subvertit le genre littéraire pour mettre en avant la théologie de la croix. C'est génial ! Quand il vous parle des coups, des naufrages, des périls, de la faim, du souci des Églises, ça, c'est un topos rhétorique qui était attesté, sauf qu'ici il le retourne en titre apostolique.

Et en fait, ça n'a l'air de rien. Je ne sais même pas si Paul s'en est rendu compte, et c'est là où il y a plus que du génie : il y a de la sainteté. Paul reprend les codes rhétoriques de l'Antiquité. Il fait bien, parce qu'en face de lui, il a les super-apôtres qui font exactement la même chose. Et en faisant ça — c'est ce que je vous disais, je ne sais pas s'il s'en est rendu compte — il réinvente un genre biblique. Il réinvente le genre prophétique : les invectives contre les faux prophètes qu'on avait dans Jérémie 23, qu'on avait dans Ézéchiel 13. Saint Paul qui vous cite d'ailleurs explicitement Jérémie : que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur.

Et à l'inverse, en parlant des faux prophètes : dans l'Ancien Testament, on vous disait que c'était Dieu qui égarait les faux prophètes en leur envoyant un esprit trompeur. Voilà que maintenant, on le nomme :

Cela n'a rien d'étonnant : Satan lui-même se déguise en ange de lumière. Il n'est donc pas surprenant que ses serviteurs aussi se déguisent en serviteurs de la justice.

Non, non : le chapitre que vous venez d'entendre, vous êtes dans un sommet littéraire au niveau rhétorique. Vous êtes dans un sommet de la littérature prophétique, où on invective et où on met en garde. Et vous êtes aussi dans un des sommets de la spiritualité et de l'ecclésiologie. Parce qu'on vous dit que tout, dans l'Église, doit être vérifié sur la conformité au Christ. Ce qui compte, ce ne sont pas les succès apparents. Ce qui compte, ce ne sont pas les charismes ou les miracles. Ce qui compte, c'est : est-ce que vous portez la croix du Christ en vous ?

Prière

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

Et que je vive mes échecs non pas dans l'amertume, mais dans la joie de te suivre, toi, Seigneur.

Amen.


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