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Jour 346 ☾ — Ma grâce te suffit

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Résumé : Dans cet épisode consacré aux deux derniers chapitres de la deuxième lettre aux Corinthiens, le frère Paul-Adrien lit le récit du ravissement de Paul jusqu'au troisième ciel, l'écharde dans sa chair et la réponse du Seigneur : « Ma grâce te suffit. » Le commentaire montre comment Paul, en écrivant son curriculum vitae d'apôtre sous le mode de l'ironie, jette sans le savoir les bases de la théologie mystique chrétienne. Il rappelle que la mystique commence par la sagesse — Job sur son tas de fumier — avant de parcourir les degrés de l'extase corporelle, affective et intellectuelle. L'essentiel n'est pourtant pas l'extase mais l'accueil de la grâce dans la faiblesse. L'épisode se termine par un poème de sainte Thérèse d'Avila.

Introduction

Aujourd'hui, nous abordons les derniers chapitres de la deuxième lettre aux Corinthiens. Pour mémoire, pour que tout le monde raccroche bien les wagons, saint Paul était en train de parler comme un insensé pour faire son éloge. Et parlant comme un insensé, il avait mis au cœur de sa vie la croix de Jésus. Paul va poursuivre sur le même registre et on va atteindre là le sommet de la théologie mystique du Nouveau Testament. Laissez-vous porter, là encore, régalez-vous.

Lecture : 2 Corinthiens 12-13

Faut-il se vanter ? Ce n'est pas utile. J'en viendrai pourtant aux visions et aux révélations reçues du Seigneur. Je sais qu'un fidèle du Christ, voici quatorze ans, a été emporté jusqu'au troisième ciel. Est-ce dans son corps ? Je ne sais pas. Est-ce hors de son corps ? Je ne sais pas. Dieu le sait. Mais je sais que cet homme, dans cet état-là — est-ce dans son corps ? est-ce sans son corps ? je ne sais pas, Dieu le sait — cet homme-là a été emporté au paradis. Et il a entendu des paroles ineffables qu'un homme ne doit pas redire.

D'un tel homme, je peux me vanter. Mais pour moi-même, je ne me vanterai que de mes faiblesses. En fait, si je voulais me vanter, ce ne serait pas folie, je ne dirais que la vérité. Mais j'évite de le faire, pour qu'on n'ait pas de moi une idée plus favorable qu'en me voyant ou en m'écoutant.

Et ces révélations dont il s'agit sont tellement extraordinaires que, pour m'empêcher de me surestimer, j'ai reçu dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour m'empêcher que je me surestime. Par trois fois, j'ai prié le Seigneur de l'écarter de moi, mais il m'a déclaré : « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. »

C'est donc très volontiers que je mettrai plutôt ma fierté dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure. C'est pourquoi j'accepte de grand cœur, pour le Christ, les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les situations angoissantes. Car lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort.

Me voilà devenu insensé. C'est vous qui m'y avez forcé. J'aurais dû plutôt être recommandé par vous. En effet, je n'étais en rien inférieur à ces super-apôtres, quoique je ne sois rien. Les signes auxquels on reconnaît l'apôtre ont été mis en œuvre chez vous : toute cette persévérance, tant de signes, de prodiges, de miracles. Que vous a-t-il manqué par rapport aux autres Églises, sinon que moi, je ne vous ai pas été à charge ? Pardonnez-moi cette injustice.

Me voici prêt à venir chez vous pour la troisième fois, et je ne vous serai pas à charge. Car ce que je cherche, ce ne sont pas vos biens, mais vous-mêmes. En effet, ce ne sont pas les enfants qui doivent mettre de l'argent de côté pour leurs parents, mais les parents pour leurs enfants. Et moi, je serai très heureux de dépenser, et de me dépenser tout entier pour vous. Si je vous aime davantage, faut-il qu'en retour je sois moins aimé ?

Quelques-uns diront que, certes, je n'ai pas été un poids pour vous, mais que je suis un fourbe et que je vous ai pris par ruse. Vous ai-je exploités par un de ceux que je vous ai envoyés ? J'ai fait appel à Tite, et j'ai envoyé avec lui le frère dont j'ai parlé. Tite vous a-t-il exploités ? N'avons-nous pas marché dans le même esprit, sur les mêmes traces ?

Depuis un moment, vous pensez que nous vous présentons notre défense. Or, c'est devant Dieu, dans le Christ, que nous parlons. Et tout cela, mes bien-aimés, c'est pour vous construire. Car je crains qu'en arrivant, je ne vous trouve pas comme je voudrais, et que vous ne me trouviez pas comme vous voudriez. Je crains qu'il n'y ait rivalité, jalousie, emportement, intrigue, médisance, dénigrement, insulte, désordre. Je crains qu'à mon arrivée, Dieu ne m'humilie à nouveau devant vous, et que je n'aie à pleurer sur bien des gens qui ont été autrefois dans le péché et qui ne se sont pas repentis de l'impureté, de l'inconduite et de la débauche qu'ils ont pratiquées.

Voici que je vais venir chez vous pour la troisième fois. Toute affaire sera réglée sur la parole de deux ou trois témoins. Ceux qui ont été autrefois dans le péché, et tous les autres, je les ai déjà prévenus lors de mon deuxième passage, et je les préviens maintenant que je ne suis pas là : si je reviens, j'agirai sans ménagement, puisque vous cherchez à vérifier si vraiment le Christ parle en moi. Lui, il n'est pas faible à votre égard, mais il montre en vous sa puissance. Certes, il a été crucifié du fait de sa faiblesse, mais il est vivant par la puissance de Dieu. Maintenant, nous, nous sommes faibles en lui, mais avec lui, nous serons vraiment vivants par la puissance de Dieu qui s'exercera envers nous.

Mettez-vous donc vous-mêmes à l'épreuve pour voir si vous êtes dans la foi. Examinez-vous. Peut-être ne reconnaissez-vous pas que Jésus-Christ est en vous ? Dans ce cas, vous êtes disqualifiés. J'espère que vous reconnaîtrez que nous, nous ne le sommes pas.

Dans notre prière, nous demandons à Dieu que vous ne commettiez aucun mal. Nous ne le faisons pas pour mettre en évidence notre propre qualification, mais pour que vous, vous fassiez le bien, et que nous soyons, nous, comme disqualifiés. Car nous n'avons aucun pouvoir contre la vérité, nous en avons seulement pour la vérité. En effet, nous nous réjouissons chaque fois que nous sommes faibles, tandis que vous êtes forts. Ce que nous demandons dans notre prière, c'est que vous avanciez vers la perfection. Voilà pourquoi je vous écris cela maintenant que je suis absent : c'est pour ne pas avoir à utiliser avec rigueur, quand je serai présent, le pouvoir que le Seigneur m'a donné en vue de construire et non de démolir.

Enfin, frères, soyez dans la joie. Cherchez la perfection. Encouragez-vous. Soyez d'accord entre vous. Vivez en paix. Et le Dieu d'amour et de paix sera avec vous. Saluez-vous les uns les autres par un baiser de paix. Tous les fidèles vous saluent. Que la grâce du Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous.

Commentaire

Paul, qui avait décidé de parler comme un insensé pour faire sa propre éloge, en vient, sous l'ironie et le sarcasme, à décrire ses extases, ses expériences spirituelles. Vous voulez du surnaturel ? Vous voulez des phénomènes étranges ? Eh bien, en voilà. Et ça va tellement loin, cette affaire, que, sans s'en rendre compte, Paul jette les bases de la théologie mystique.

C'est qu'il est comme ça, Paul. Il ne s'en rend pas compte. Il ne faut pas lui en vouloir. Il veut exposer son évangile aux Romains : eh bien, ça devient le manuel de toutes les théologies systématiques qui existeront à jamais. Ensuite, il y a des sombres histoires d'inceste, de trucs pas très ragoûtants et pas très intéressants à Corinthe, et hop, il écrit une lettre : et ça devient le manuel de théologie pastorale par excellence. Et donc là, il écrit son CV, et ça devient le principe de la théologie mystique. Parce que ça déborde de tous les côtés. Ce n'est pas seulement le plus grand théologien, ce n'est pas seulement le plus grand missionnaire ou le plus grand pasteur, c'est aussi le plus grand mystique. Je ne sais pas comment vous dire, mais… on se dit : mais c'est qui, cet ovni ? C'est qui, ce type ?

Donc là, c'était chapitre 12, verset 1 et suivants.

Je sais qu'un fidèle du Christ, voici quatorze ans…

Le fidèle du Christ, c'est lui. Alors Paul qui nous dit que c'était il y a quatorze ans, évidemment, on est un peu curieux : il était où, il y a quatorze ans ? C'était avant les premiers voyages missionnaires, mais c'était quand même après sa conversion. Alors du coup, on hésite entre soit ses années à Antioche avec Barnabé, soit quand il était tout seul pendant ses années de retrait, quand il était à Tarse ou quand il était en Arabie. Moi, j'ai une petite préférence pour ses années de retrait, quand c'était sa fondation spirituelle, qu'il s'était retiré pour digérer le choc de sa conversion.

Paul nous dit qu'il a été emporté. Nous, on parlerait plutôt d'extase. L'extase, ça décrit la perception subjective, la sortie de soi. Ravissement, c'est l'action de Dieu qui vous enlève. En tout cas, ça vous désigne un état dans lequel l'âme est élevée au-dessus de l'usage ordinaire de ses facultés. On n'est pas dans l'ordre du charisme, les guérisons, les miracles. Dans la mystique chrétienne, on dit bien qu'il y a certains états qui sont au-delà de la vie humaine naturelle : les extases, les stigmates, les phénomènes de transverbération où il y a des échanges de cœurs.

Avant que tout le monde s'emballe, on revient deux secondes les pieds sur terre. Sur tout ça, je vous rappelle ce qu'on avait dit de la mystique chrétienne : on ne commence pas par chercher des charismes, on ne commence pas par chercher des extases. Le terme clé, c'est le mot de sagesse. Souvenez-vous, le premier mystique, c'est Job sur son tas de fumier. Ça fait toujours du bien de rappeler la sagesse, parce qu'on commence la sagesse en rappelant ce que c'est que le bien, ce que c'est que le mal, ce que c'est que la justice, ce que c'est que l'injustice. Ça, c'est tout l'Ancien Testament.

Et l'Ancien Testament culminait dans une sorte d'expérience mystique de la sagesse : c'était Job, c'était le livre du Siracide, le livre de la Sagesse. Et c'est à partir de là que saint Paul a repris le travail. On était dans la première aux Corinthiens quand il vous rappelle que la sagesse chrétienne, c'est de porter dans sa chair la croix du Christ. Et maintenant, on arrive au sommet, au dernier mouvement de la sagesse, qui vous amène jusqu'à l'extase et la contemplation de la divinité elle-même.

La sagesse vous oblige à tout tenir. Il faut apprendre à faire la différence entre le bien et le mal. Il faut éviter d'être trop naïf. Il faut éviter d'être trop méchant. Il faut arriver à encaisser l'épreuve du mal et de la misère. Ça demande du temps et ça demande de la sagesse. Mais une fois qu'on vit cette sagesse avec le paradoxe de la croix, comme Job sur son tas de fumier ou comme Paul à travers toutes ses persécutions, oui, il existe des états d'union. C'est ce que Paul disait dans la lettre aux Galates : ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi. Et on considère que ça, c'est le degré ultime de la sainteté que vous pouvez avoir sur terre, cette union avec Dieu qui vous amène à vivre des phénomènes surnaturels.

Alors classiquement, on distingue les extases corporelles, qui sont le degré le plus bas : c'est parfois le corps qui est lui aussi comme paralysé ou comme ravi, des phénomènes de lévitation, de catalepsie mystique. Sauf que là, Paul botte un peu en touche : il dit qu'il ne sait pas très bien si jamais il était dans son corps ou hors de son corps. Vous avez ensuite des extases affectives, où l'amour de Dieu saisit l'âme avec une intensité qui suspend les sens. Et là, je suppose qu'on pourrait mettre les stigmates, on pourrait mettre les échanges de cœur. Et vous avez encore un dernier exemple d'extase, dont il est question ici manifestement, qui est l'extase intellectuelle : cette fois-ci, c'est l'intelligence qui est élevée au-delà d'elle-même pour contempler des mystères divins qui dépassent ses forces. On appelle ça encore la contemplation infuse.

Alors Paul vous dit qu'il a été ravi jusqu'au troisième ciel. C'est étonnant, ça, parce que ça veut dire qu'il y a là comme canonisée une hiérarchie des cieux. C'était quelque chose qui existait déjà dans la littérature apocryphe : on pense au livre d'Hénoch, on pense au Testament de Lévi. C'est quelque chose que la tradition chrétienne reprendra. Par exemple, la Divine Comédie de Dante vous décrit dix cieux, où il y a dix béatitudes associées à dix planètes, chaque ciel étant classé de manière ascendante. Au paradis, il y aura des différences selon le degré de gloire que nous aurons mérité sur terre.

Saint Paul vous parle aussi de paroles ineffables qu'il a entendues et qu'il n'a pas le droit de dire. En même temps, c'est un peu un pléonasme, parce que si jamais c'est ineffable, on comprend qu'il ne les dise pas. N'empêche que ça vous révèle quelque chose aussi de la vision béatifique qui nous attend au ciel. Au ciel, l'union ne sera plus seulement intellectuelle — parce que si jamais c'était purement intellectuel, dans la clarté de l'esprit, on pourrait le dire — mais elle va devenir affective. La vision béatifique que nous aurons au ciel quand nous verrons Dieu, ce n'est pas forcément de connaître la plénitude de son mystère au sens de quelque chose qu'il faudrait qu'on arrive à comprendre, mais c'est quelque chose qui est là pour nous faire comprendre la plénitude de son amour. Et forcément, l'amour, à un moment donné, ça se situe à un autre niveau que l'intelligence. Est-ce que ça se situe dans la volonté ? Saint Thomas d'Aquin dira que la volonté, c'est le désir de l'esprit. Et ça, ça vous explique le mécanisme de la vision béatifique.

À ce moment-là, saint Paul vous dit que, pour qu'il ne se surestime pas, Dieu lui a mis une écharde dans la chair. Alors cette écharde dans la chair, on n'a aucune idée de ce que c'est. Vous imaginez bien qu'il y a toutes les théories possibles. Ici, on a compris l'idée : c'était pour que Paul ne se surestime pas. Mais ça va aussi plus loin : ça devient le lieu d'une pédagogie divine. C'est à ce moment-là que Jésus lui dit :

« Ma grâce te suffit. »

L'essence de la vie mystique, ce n'est pas l'extase, c'est l'accueil de la grâce, de la présence divine dans la faiblesse. C'est dans la faiblesse que l'on offre à Dieu et que l'on vit pour Dieu que se révèle la gloire de Dieu.

Ah, pour terminer, une très courte prière, un poème d'une autre très grande mystique, sainte Thérèse d'Avila. Eh oui, il n'y a pas que saint Paul.

Prière

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

Je vis sans vivre en moi, et une telle espérance j'attends, que je meurs de ne pas mourir.


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