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Lettre · 4 chapitres

Philippiens

AELF · Bible liturgique

Paul et Timothée, serviteurs du Christ Jésus,
à tous ceux qui sont sanctifiés dans le Christ Jésus
et habitent à Philippes,
ainsi qu’aux responsables et aux ministres de l’Église.
    À vous, la grâce et la paix
de la part de Dieu notre Père
et du Seigneur Jésus Christ.

    Je rends grâce à mon Dieu
chaque fois que je fais mémoire de vous.
    À tout moment, chaque fois que je prie pour vous tous,
c’est avec joie que je le fais,
    à cause de votre communion avec moi,
dès le premier jour jusqu’à maintenant,
pour l’annonce de l’Évangile.
    J’en suis persuadé,
celui qui a commencé en vous un si beau travail
le continuera jusqu’à son achèvement
au jour où viendra le Christ Jésus.
    Il est donc juste que j’aie de telles dispositions à l’égard de vous tous,
car je vous porte dans mon cœur,
vous qui communiez tous à la grâce qui m’est faite dans mes chaînes
comme dans la défense de l’Évangile et son annonce ferme.
    Oui, Dieu est témoin de ma vive affection pour vous tous
dans la tendresse du Christ Jésus.
    Et, dans ma prière, je demande
que votre amour vous fasse progresser de plus en plus
dans la pleine connaissance et en toute clairvoyance
    pour discerner ce qui est important.
Ainsi, serez-vous purs et irréprochables
pour le jour du Christ,
    comblés du fruit de la justice
qui s’obtient par Jésus Christ,
pour la gloire et la louange de Dieu.

            – Parole du Seigneur.

— Ph 1,1-11 —
Commentaire

Philippes n'était pas une ville comme les autres : colonie romaine depuis Octave (42 av. J.-C.), peuplée de vétérans, fière de son droit italique, elle constituait la première communauté chrétienne d'Europe selon le récit des Actes (Ac 16, 11-40), fondée auprès d'un lieu de prière au bord du Gangitès et marquée dès l'origine par la figure de Lydie et par un emprisonnement de Paul. La lettre s'écrit elle-même « dans les chaînes » (v. 7. 13), mais lesquelles ? Rome (l'hypothèse traditionnelle, appuyée sur le « prétoire » de 1, 13 et la « maison de César » de 4, 22), Éphèse (plus proche géographiquement, ce qui rend plausibles les navettes supposées par la lettre) ou Césarée : le débat reste ouvert et engage la datation (entre 54 et 62). Une autre question divise les spécialistes : l'unité du texte. La rupture abrupte de 3, 1b, le billet de remerciement de 4, 10-20 et la remarque de Polycarpe de Smyrne évoquant des « lettres » de Paul aux Philippiens (Épître aux Philippiens 3, 2) ont nourri des hypothèses de compilation en deux ou trois billets. Les partisans de l'unité répondent que les digressions et les reprises appartiennent au style épistolaire paulinien et que le vocabulaire du proème (joie, koinōnia, jour du Christ) irrigue tout le document.

L'adresse surprend à deux titres. D'abord, Paul ne revendique pas son titre d'apôtre — il se dit, avec Timothée, doulos Christou Iēsou (« esclave du Christ Jésus »), un titre qui transpose sur le Christ la dignité vétérotestamentaire du ‘ebed YHWH, serviteur du Seigneur (Moïse, David, les prophètes), tout en anticipant le Christ lui-même qui prendra « la condition d'esclave » en 2, 7. Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur l'Épître aux Philippiens (hom. 1), note finement que Paul omet ici son autorité apostolique parce qu'il n'écrit pas pour corriger : là où il n'y a pas de désordre à redresser, la parole d'amitié suffit. Ensuite, la mention des episkopoi kai diakonoi (« surveillants et serviteurs ») est la plus ancienne attestation de ces deux fonctions dans le Nouveau Testament. Le pluriel exclut un épiscopat monarchique : Chrysostome le reconnaît explicitement, observant que « les presbytres étaient alors appelés évêques ». Certains critiques ont soupçonné une glose tardive ; la majorité y voit plutôt le reflet d'une organisation locale déjà différenciée, peut-être liée à la gestion des collectes.

La section de l'action de grâce (v. 3-8) obéit aux conventions de la lettre hellénistique — le proemium où l'on remercie les dieux pour son correspondant — mais Paul la transfigure en la remplissant de contenu théologique et en y annonçant, comme une ouverture d'opéra, les thèmes de tout l'écrit. Le champ lexical de la joie (chara, chairein) y apparaît d'emblée et reviendra seize fois : joie paradoxale d'un prisonnier. Le mot décisif est koinōnia eis to euangelion (v. 5), « communion pour l'Évangile ». Le terme a un registre juridique et commercial dans le grec des affaires : il désigne l'association, la participation à une entreprise commune, y compris financière. Rapproché de 4, 15-16 — où Paul rappelle qu'aucune Église n'entra avec lui « en compte de doit et avoir » sinon les Philippiens — il désigne très concrètement le soutien matériel apporté à la mission « dès le premier jour ». Mais la koinōnia paulinienne n'est jamais purement économique : elle est participation à une même œuvre, et finalement au Christ lui-même (1 Co 1, 9 ; 10, 16).

Le verset 6 est l'un des sommets de la théologie paulinienne de la grâce : ho enarxamenos en hymin ergon agathon epitelesei — « celui qui a commencé en vous une œuvre bonne l'achèvera ». Le couple enarchomai/epiteleō (commencer / mener à terme) était employé dans le vocabulaire cultuel des sacrifices, mais l'arrière-plan majeur est celui de la création : Dieu qui vit que son œuvre était bonne (Gn 1, 31) et l'acheva (Gn 2, 2) est le même qui poursuit en eux une nouvelle création jusqu'au « jour du Christ Jésus », transposition christologique du yôm YHWH prophétique (Am 5, 18 ; Jl 2, 1). Augustin a fait de ce verset une arme centrale dans la controverse pélagienne : dans Le don de la persévérance et La grâce et le libre arbitre, il y lit que ni le commencement de la foi ni sa persévérance finale ne viennent de nous, mais du même Dieu. Le débat exégétique demeure : Paul suppose-t-il une prédestination individuelle ou parle-t-il de la fidélité de Dieu envers une communauté, sans annuler la responsabilité que 2, 12-13 formulera précisément (« travaillez à votre salut… car c'est Dieu qui opère en vous ») ?

L'affection exprimée aux versets 7-8 n'est pas un ornement rhétorique. Paul dit littéralement les porter « dans le cœur » — expression qui peut aussi se traduire « vous me portez dans votre cœur », ambiguïté grammaticale que les traducteurs tranchent diversement — et surtout : epipothō en splanchnois Christou Iēsou, « je vous désire ardemment dans les entrailles du Christ Jésus ». Les splanchna désignent les viscères, siège hébraïque de la compassion (raḥamîm, apparenté à reḥem, la matrice) : Paul affirme aimer non pas comme le Christ, mais avec les entrailles mêmes du Christ, comme si son affectivité était devenue l'organe de la tendresse divine. Ambroise, dans son Traité des devoirs, fait de cette charité affective la racine de toute justice pastorale, refusant l'idéal stoïcien d'impassibilité. Notons encore que les Philippiens sont dits sygkoinōnoi tēs charitos : coparticipants de la grâce — et la grâce en question, ce sont les chaînes. La captivité n'est pas un accident à surmonter, elle est un don partagé.

La prière d'intercession (v. 9-11) déploie une progression rigoureuse : l'amour croît, mais il croît en epignōsei kai pasē aisthēsei, « en pleine connaissance et en toute perception ». Aisthēsis — unique en ce sens dans le Nouveau Testament, mais fréquent dans les Proverbes grecs (Pr 1, 7 ; 3, 20) — évoque la sensibilité, le flair moral, cette connaissance quasi sensorielle du bien que la tradition appellera plus tard les « sens spirituels », notion développée par Origène (Commentaire sur le Cantique, prologue) à partir de Pr 2, 5. Cette perception rend capable dokimazein ta diapheronta : formule délibérément à double entente, « discerner ce qui diffère » ou « discerner ce qui l'emporte », c'est-à-dire opérer le tri entre le bien et le mieux — même verbe qu'en Rm 12, 2. Le fruit visé est double : eilikrineis (« purs », mot dont les anciens rattachaient volontiers l'étymologie au jugement porté à la lumière du soleil) et aproskopoi (« sans faire trébucher » ou « sans trébucher »), puis le « fruit de justice » (Os 10, 12 ; Am 6, 12 ; Jc 3, 18), qui n'est pas produit par l'effort mais reçu « par Jésus Christ ».

Théologiquement, ce proème articule trois temps sans les confondre : un passé (« dès le premier jour »), un présent d'incessante croissance, un futur eschatologique (« le jour du Christ »). L'existence chrétienne y apparaît comme une œuvre divine en chantier, ce qui interdit à la fois le désespoir devant l'inachèvement et l'illusion d'une perfection déjà acquise — thème que Paul reprendra frontalement en 3, 12-14. La morale n'est jamais ici un préalable au salut mais sa manifestation anticipée : l'amour qui discerne est la forme concrète que prend en nous l'œuvre commencée par Dieu. Et tout s'achève non sur la réussite des Philippiens mais « pour la gloire et la louange de Dieu » — décentrement doxologique que Chrysostome souligne avec insistance : Paul ne loue jamais ses communautés sans reporter aussitôt le mérite sur celui qui agit. Que ces lignes soient écrites depuis une prison donne à la théologie de la joie paulinienne son poids de réel : elle ne nie pas l'entrave, elle la révèle comme lieu d'une communion.