Solennité

Pascal — Jeudi 14 mai 2026 · Année A · blanc

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée

🕯️ Entrer dans la prière

Aujourd’hui, l’Église célèbre l’Ascension du Seigneur. Quarante jours après Pâques, Jésus s’en va — et pourtant, il ne s’absente pas. C’est le paradoxe de cette fête : il est « enlevé au ciel » et il dit en même temps « je suis avec vous tous les jours ». Les trois lectures tournent autour de ce mystère sous trois angles. Luc raconte la scène : la nuée, les disciples qui « fixent le ciel », les deux hommes en blanc qui les rappellent à la terre. Paul prie pour que « les yeux de ton cœur » s’ouvrent à la puissance déjà à l’œuvre. Matthieu, lui, donne la mission et la promesse sur la montagne de Galilée — avec ce détail troublant : « certains eurent des doutes ».

Prends le temps de t’asseoir. Laisse tomber ce qui t’agite. L’Ascension n’est pas un départ : c’est un déplacement de la présence du Christ. Tu peux commencer par le récit des Actes, te laisser saisir par cette scène étrange, puis passer à l’Évangile pour entendre les dernières paroles du Ressuscité. Sois attentif à ce qui se lève en toi : nostalgie d’une présence visible ? désir d’être envoyé ? doute, comme certains des Onze ?

📖 1ère lecture — Ac 1, 1-11

Lire le texte — Ac 1, 1-11

Cher Théophile, dans mon premier livre j’ai parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné depuis le moment où il commença, jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel, après avoir, par l’Esprit Saint, donné ses instructions aux Apôtres qu’il avait choisis. C’est à eux qu’il s’est présenté vivant après sa Passion ; il leur en a donné bien des preuves, puisque, pendant quarante jours, il leur est apparu et leur a parlé du royaume de Dieu. Au cours d’un repas qu’il prenait avec eux, il leur donna l’ordre de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre que s’accomplisse la promesse du Père. Il déclara : « Cette promesse, vous l’avez entendue de ma bouche : alors que Jean a baptisé avec l’eau, vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici peu de jours. » Ainsi réunis, les Apôtres l’interrogeaient : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? » Jésus leur répondit : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité. Mais vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » Après ces paroles, tandis que les Apôtres le regardaient, il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs yeux. Et comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, voici que, devant eux, se tenaient deux hommes en vêtements blancs, qui leur dirent : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. » – Parole du Seigneur.

📘 Comprendre

Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

De Jérusalem Jusqu’Aux Extrémités De La Terre

Nous sommes au tout début des Actes des Apôtres : les premiers versets font bien le lien avec l’évangile de Luc, lui aussi adressé à un certain Théophile ; car il ne fait de doute pour personne que les Actes des Apôtres et l’évangile de Luc sont du même auteur ; l’un commence où l’autre finit, c’est-à-dire par le récit de l’Ascension de Jésus, même si ces deux récits ne concordent pas exactement. Le premier livre, l’évangile, rapporte la mission et la prédication de Jésus, le second se consacre à la mission et à la prédication des Apôtres, d’où son nom « d’Actes des Apôtres ».

On peut pousser le parallèle un peu plus loin : l’évangile commence et finit à Jérusalem, le centre du monde juif et de la Première Alliance ; les Actes commencent à Jérusalem, car la Nouvelle Alliance prend  bien la suite de la Première, mais ils se terminent à Rome, carrefour de toutes les routes du monde connu à l’époque : la Nouvelle Alliance déborde désormais les frontières d’Israël. Pour Luc, il est clair que cette expansion est le fruit de l’Esprit-Saint ; il est l’Esprit même de Jésus, et il sera l’inspirateur des Apôtres, à partir de la Pentecôte, à tel point qu’on appelle souvent les Actes « l’évangile de l’Esprit ».

Et comme Jésus s’était préparé à sa mission par les quarante jours au désert après son Baptême, de même à son tour, il prépare son Église pendant quarante jours : « Pendant quarante jours, il leur est apparu, et leur a parlé du royaume de Dieu. » Au cours d’un dernier repas, il leur donne ses consignes : un ordre, une promesse, un envoi en mission.

L’ordre est presque surprenant : attendre et ne pas bouger ; « Il leur donna l’ordre de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre que s’accomplisse la promesse du Père. » Que les promesses du Père se réalisent à Jérusalem n’étonnait certainement pas les onze qui étaient tous Juifs : toute la prédication des prophètes donnait à Jérusalem une part prépondérante dans l’accomplissement du projet de Dieu : il suffit de se rappeler Isaïe : « Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue ta lumière, et la gloire du SEIGNEUR s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples. Mais sur toi se lève le SEIGNEUR, sur toi sa gloire apparaît. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. » (Is 60,1-3). Ou encore : « Pour la cause de Sion, je ne me tairai pas, et pour Jérusalem, je n’aurai de cesse que sa justice ne paraisse dans la clarté et son salut comme une torche qui brûle. Et les nations verront ta justice ; tous les rois verront ta gloire. On te nommera d’un nom nouveau, que la bouche du SEIGNEUR dictera. » (Is 62,1-2).

Vous Serez Mes Témoins

Luc précise le contenu de la promesse : « Jean a baptisé avec l’eau, vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici peu de jours. » Cela aussi était familier aux apôtres ; ils avaient en tête la phrase du prophète Joël : « Je répandrai mon esprit sur tout être de chair » (Jl 3,1) et aussi celle de Zacharie : « Ce jour-là, il y aura une source qui jaillira pour la maison de David et pour les habitants de Jérusalem ; elle les lavera de leur péché et de leur souillure… Je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit de grâce et de supplication… » (Za 13,1 ; 12,10) ; ou encore (chez Ézéchiel) : « Je répandrai sur vous une eau pure et vous serez purifiés… Je mettrai en vous un esprit nouveau… Je mettrai en vous mon  esprit. » (Ez 36,25… 27).

La question des apôtres « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? » n’est donc pas incongrue ; elle manifeste qu’ils ont bien compris que le fameux Jour de Dieu s’est levé. La réponse de Jésus ne devrait pas nous étonner non plus ; car Dieu sollicite la collaboration des hommes pour réaliser son projet ; le salut de Dieu est arrivé grâce à Jésus-Christ, il reste aux hommes la liberté d’y entrer ; pour cela encore faut-il qu’ils le sachent ; d’où la mission et la responsabilité des Apôtres ; l’Esprit leur est donné pour cela : « Vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins. » Cela veut dire qu’entre le don de l’Esprit et l’avènement définitif du Royaume, il y a un délai qui est le temps du témoignage : un délai d’autant plus long qu’il s’agit d’aller porter la nouvelle à l’humanité tout entière. « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. »  Le livre des Actes suit exactement ce plan.

Comme au matin de Pâques, « deux hommes avec un vêtement éblouissant » avaient arraché les femmes à leur contemplation en leur disant « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, il est ressuscité », au jour de l’Ascension, deux hommes en vêtements blancs jouent le même rôle auprès des Apôtres : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. » Il reviendra, nous en sommes certains, c’est pourquoi nous disons à chaque Eucharistie : « Nous attendons que se réalise cette bienheureuse espérance : l’avènement de Jésus Christ, notre Sauveur. »

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

Le Livre des Actes des Apôtres, écrit au cours des années 80 et après l’Evangile de Luc, dont il constitue la suite et un 2ème tome, nous offre le récit, unique dans tout le Nouveau Testament, du passage du message chrétien de la Palestine rurale au monde méditerrranéen gréco-latin fort urbanisé. Il a donc pour auteur celui qui a écrit l’Evangile dit de Luc, et il est dédicacé au même “Théophile”.

Les spécialistes demeurent néanmoins fortement divisés sur l’attribution ou non de ce livre à Luc, le companion Antiochien de Paul (Colossiens, 4, 14 et Philémon, 23), qui, depuis une antiquité très ancienne, est considéré comme l’auteur de ce Livre des Actes, en raison particulièrement d’un certain nombre de passages de ce Livre où il raconte les événements en cours en employant le pluriel “Nous” (Actes, 15, 36 - 18, 28).

Il existe, en effet, de grandes différences entre le portrait de Paul, dans les Actes des Apôtres, et celui que l’on déduit d’une lecture attentive des lettres authentiques de Paul, et cela au point que l’on se demande comment Luc, s’il a été vraiment un companion de Paul et a écrit les Actes, ait pu brosser un tableau de l’apôtre Paul si différent de celui que nous découvrons par ailleurs. Même si l’attribution à Luc de ce Livre, et de l’Evangile qui le précède, semble demeurer la moins mauvaise hypothèse, on ne parvient pas à rendre compte d’une telle différence dans la présentation de la personnalité et des idées de l’apôtre Paul.

Ce Livre des Actes commence avec une introduction sur les tout premiers débuts de la communauté écclésiale (1, 1 - 26), puis il nous décrit la mission à Jérusalem (2, 1 - 5, 42), suivie de la mission au-delà de Jérusalem et de la Palestine même (réalisée pas les Héllénistes Juifs devenus chrétiens, puis suite à la conversion de Saül de Tarse, devenu Paul, une mission de Pierre auprès de païens et en terre païenne, le premier voyage de Paul et les problèmes liés à l’entrée de païens en grand nombre dans l’Eglise, dont a dû traiter l’Assemblée de Jérusalem : 6, 1 - 15, 35), enfin le rapprochement progressif de Paul vers Rome, où se termine le récit des Actes, après sa mission en Europe et à Ephèse, et son retour à Jérusalem où il est arrêté dans le Temple (15, 36 - 28, 31).

Une autre manière d’analyser le contenu des Actes des apôtres est d’en suivre le déroulement à la façon d’un drame en 4 actes : - ACTE 1 : L’Eglise à Jérusalem (2, 1 - 7, 60), - ACTE 2 : L’Eglise dispersée, en Samarie et à Antioche (8, 1 - 12, 25), - ACTE 3 : Paul le missionnaire (13, 1 - 21, 16), - ACTE 4 (Paul le prisonnier (21, 17 - 28, 31).

Mais, si nous suivons la première répartition indiquée plus haut, avec notre passage s’ouvre le Livre des Actes des Apôtres en son tout début et introduction.

Message

Luc ouvre le deuxième livre de son oeuvre unique, les Actes des Apôtres, qui font suite à son Evangile, en s’adressant de nouveau à son destinataire, Théophile, comme il l’avait fait tout au début de son Evangile. Mais, cette fois, pour lui résumer en une phrase tout ce qu’a été le ministère de Jésus, en paroles et en actes, depuis son commencement jusqu’au moment de la remontée au ciel du Ressuscité.

Toute la suite de notre passage est la reprise détaillée de cette affirmation initiale, reprise qui nous surprend d’autant plus que, dans la dernière page de son Evangile, Luc avait fait coïncider l’Ascension de Jésus avec son apparition aux apôtres le soir de Pâques. Ce qui veut dire que par cette reprise détaillée, Luc veut nous transmettre un message différent et complémentaire.

S’il nous faisait découvrir en son Evangile, que la résurrection de Jésus, son Ascension et le don de l’Esprit constituent un seul et unique événement, concluant le parcours terrestre de Jésus (comme nous le constatons également à la fin de l’Evangile de Jean où il nous est dit que le Ressuscité donne son Esprit aux apôtres le même soir de Pâques : voir Jean, 20), il nous déploie ici cet événement sur une durée symbolique de 50 jours (40 jours pour l’Ascension, avec, en plus, 10 jours pour la Pentecôte), pour nous faire comprendre la signification de cet événement unique pour les disciples de Jésus jusqu’à nous aujourd’hui.

Ce qui veut dire que les 40 jours, ainsi que la mention de la Fête de la Pentecôte, doivent être interprétés selon leur signification symbolique : le temps suffisant d’une action de Dieu pour les 40 jours, le moment de la récolte des fruits pour la Pentecôte.

De ce point de vue, notre passage nous montre, d’une part, que les quelques apparitions de Jésus Ressuscité ont suffi pour convaincre ses disciples de sa transfiguration corporelle en la gloire de Dieu après sa mort, et que, d’autre part, par sa Résurrection et ses apparitions transitoires, qui donc se terminent (même si le Ressuscité se manifestera de nouveau à Saül-Paul, lors de sa conversion), Jésus Ressuscité n’est plus dans notre monde en son existence physique humaine historique, mais appartient entièrement désormais au monde de Dieu en son humanité ressuscitée.

Le message de cette page est donc pour nous des plus clairs :si la mission humaine de Jésus est maintenant terminée, nous avons, nous ses disciples, à la poursuivre en la rendant présente en notre temps. Mais cela ne nous est possible que dans un nouveau type de présence de Jésus en son absence, et ce, par l’Esprit Saint qu’il nous envoie, et qui seul peut nous permettre de porter du fruit dans cette mission qui n’est jamais la nôtre, mais qui demeure celle-là même de Jésus. Jésus continue ainsi d’agir à travers nous, et nous avons à vivre sa mission au présent et le regard tourné vers l’avenir, en reproduisant les gestes, paroles et attitudes de son existence humaine aujourd’hui terminée, et dont son retour, annoncé et attendu, en gloire à la fin ultime de l’histoire des hommes, marquera le terme définitif.

Decouvertes

On ne sait pas si “Théophile”, à qui Luc adresse les deux Livres de son oeuvre, est une personne bien précise de ses connaissances ou simplement un personnage fictif, dont le Nom signifie “qui aime Dieu” ou “aimé de Dieu”, et qui serait le “type” de tout disciple de Jésus.

Les deux interventions des disciples de Jésus en cette page traduisent bien le fait que, selon ce récit, ils n’ont pas encore reçu l’Esprit de Jésus et du Père , qui les transformera intérieurement et leur fera comprendre le sens de la mission de Jésus : d’une part, quand ils lui demandent s’il va rétablir le Royaume d’Israël, ils se situent toujours au niveau de l’espérance Juive d’un Messie terrestre devant régner 1000 ou 10000 ans sur notre terre, en libérant son peuple, et non pas au niveau du dépassement annoncé et réalisé par Jésus. D’autre part, quand ils restent, stupéfaits, à regarder vers le ciel après la disparition du Ressuscité, ils demeurent tournés vers le passé et non vers l’avenir de leur mission.

A noter qu’une fois de plus, comme dans tous les Evangiles, Jésus ne répond jamais à aucune demande de date ou de moment ou de signe évident, mais renvoie toujours au mystère de Dieu, son Père, auquel nous devons faire confiance.

A plusieurs reprises, donc, en cette page, il est rappelé aux apôtres qu’ils ne pourront entrer dans le salut et la mission de Jésus qu’une fois baptisés dans l’Esprit Saint, comme Jésus l’avait été lui-même. En d’autres termes, sans l’Esprit Saint, rien ne nous est possible selon le plan de Dieu et la mission de Jésus.

Jésus leur annonce qu’ils sont envoyés dans une mission qui commencera dès leur réception du don de l’Esprit, et qui sera progressivement universelle : à Jérusalem d’abord, puis au-delà de la Judée, en Samarie, puis jusqu’aux extrémités de la terre. Et ainsi Luc nous annonce-t-il le plan possible de son Livre, où nous allons voir toute cette prédiction et consigne de Jésus se réaliser.

Jésus monte au ciel dans une nuée qui symbolise le monde unique de Dieu dans lequel il est entré. S’il nous est annoncé qu’il reviendra à la fin ultime des temps, et de la même façon, c’est-à-dire dans sa gloire de Ressuscité, le fait qu’il demande à ses disciples d’être ses témoins indique qu’il leur appartiendra de le rendre présent, agissant et visible à travers leur existence humaine vécue à son image, et ce, jusqu’à la fin de l’histoire, et à chaque période de la vie de l’humanité.

Prolongement

Quelle que soit la manière et les différents points de vue selon laquelle elles nous sont présentées, l’action et la mission de Jésus sont uniques, et tous les Livres du Nouveau Testament, chacun à sa façon, ne font que nous répéter ce message de façon constante.

Avec le parcours historique de Jésus jusqu’en sa Réssurrection, son ascension et le don de l’Esprit Saint, tout le plan de Dieu est définitivement accompli, la fin des temps est inaugurée,et il nous appartient de rendre tout cela présent et visible à notre époque.

Jésus, saisi dans la gloire de Dieu en son humanité ressuscitée, continue d’être présent parmi nous, et cela autrement, en son Esprit Saint, sans lequel rien ne nous est possible :

30 Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit : ” C’est achevé ” et, inclinant la tête, il remit l’esprit.

Mt 28:18- S’avançant, Jésus (Ressuscité) leur dit ces paroles : ” Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre.

19 Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,

20 et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde.

20 Que deux ou trois, en effet, soient réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux. ”

3 C’est pourquoi, je vous le déclare : personne, parlant avec l’Esprit de Dieu, ne dit : ” Anathème à Jésus ”, et nul ne peut dire : ” Jésus est Seigneur ”, s’il n’est avec l’Esprit Saint.

5 Et l’espérance ne déçoit point, parce que l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous fut donné.

14 En effet, tous ceux qu’anime l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu.

15 Aussi bien n’avez-vous pas reçu un esprit d’esclaves pour retomber dans la crainte ; vous avez reçu un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier : Abba ! Père !

16 L’Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu.

17 Enfants, et donc héritiers ; héritiers de Dieu, et cohéritiers du Christ, puisque nous souffrons avec lui pour être aussi glorifiés avec lui.

🙏 Seigneur Jésus, entré totalement dans le monde de Dieu en ton humanité ressuscitée et transfigurée, tu demeures présent et agissant au coeur de nos vies, dans le don de ton Esprit que tu nous partages, et c’est ainsi que tu nous transformes, nous saisis, et nous envoies te représenter visiblement auprès de l’humanité de notre temps, chargés d’y reproduire ta Parole et ton action de salut, de façon à ce que tous puissent en bénéficier et parvenir à te rencontrer : aide-moi à mener mon existence en la rendant totalement disponible à ta présence et à ta mission agissantes en moi, en tous les instants de ma vie quotidienne. AMEN.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Le récit de l’Ascension qui ouvre les Actes des Apôtres constitue le second volet d’une œuvre unifiée — l’œuvre lucanienne — dont la dédicace à Théophile (« ami de Dieu » ou peut-être un patron historique) reprend explicitement le prologue de l’évangile (Lc 1, 1-4). Luc, écrivant probablement dans les années 80, structure son diptyque autour d’une charnière : l’Ascension, déjà racontée brièvement à la fin de l’évangile (Lc 24, 50-53), est ici reprise avec des accents nouveaux. Ce dédoublement n’est pas une maladresse mais un procédé littéraire : la même scène ferme le temps de Jésus et ouvre le temps de l’Église. Le verbe ἤρξατο (ērxato, « il commença ») au verset 1 suggère discrètement que tout ce qu’a fait Jésus n’était qu’un commencement — le livre des Actes prolongera cette action par l’Esprit.

La période de « quarante jours » (τεσσεράκοντα ἡμερῶν) est chargée de résonances bibliques : les quarante jours de Moïse au Sinaï (Ex 24, 18), les quarante ans au désert, les quarante jours d’Élie vers l’Horeb (1 R 19, 8), les quarante jours de jeûne du Christ. Luc inscrit ainsi l’expérience pascale dans une typologie de la rencontre avec Dieu et de la formation. Notons que cette durée est propre à Luc : Jean situe le don de l’Esprit le soir même de Pâques (Jn 20, 22), Matthieu télescope Résurrection, envoi en mission et présence permanente. La diversité des chronologies pascales dans le NT est un débat exégétique réel : faut-il y voir des traditions distinctes que Luc systématise, ou une stylisation théologique du temps ecclésial ? La majorité des commentateurs penchent aujourd’hui pour une construction théologique délibérée.

Le dialogue sur le « rétablissement du royaume pour Israël » (ἀποκαθιστάνεις τὴν βασιλείαν τῷ Ἰσραήλ) condense l’attente messianique juive du premier siècle : un Messie politico-national. La réponse de Jésus n’invalide pas l’attente mais la déplace : non pas « jamais » mais « il ne vous appartient pas de connaître les temps (χρόνους) ni les moments (καιρούς) ». Cette distinction entre chronos (le temps qui s’écoule) et kairos (le moment opportun, l’instant décisif) sera centrale dans la théologie du temps chez Paul et dans la patristique. Jérôme Murphy-O’Connor et d’autres ont noté que Luc évite de fermer la porte à un horizon eschatologique pour Israël — point qui traverse encore Rm 9-11.

Origène, dans ses Homélies sur Josué (II, 1) et son Commentaire sur Jean, lit l’Ascension comme l’élévation du Christ qui entraîne avec lui l’humanité tout entière dans les hauteurs : « Il monte, et nous montons en lui. » L’Ascension n’est pas un départ mais un changement de mode de présence. Augustin, dans son Sermon 263 sur l’Ascension, formule cette intuition de manière inoubliable : Ascendit, sed non discessit a nobis — « Il est monté, mais il ne s’est pas séparé de nous. » Pour Augustin, le Christ monte selon ce qu’il est en tant qu’homme, mais selon sa divinité il demeure ; et plus encore, par son corps qui est l’Église, il habite la terre. L’Ascension devient ainsi la condition de la mission universelle.

Les « deux hommes en vêtements blancs » (ἄνδρες δύο… ἐν ἐσθήσεσι λευκαῖς) reprennent textuellement la scène du tombeau vide (Lc 24, 4) : Luc encadre ainsi le temps des apparitions par deux interventions angéliques identiques. La question — « Pourquoi restez-vous à regarder le ciel ? » — fonctionne comme un reproche bienveillant : la contemplation pascale doit se muer en mission. Bède le Vénérable, dans son Commentaire sur les Actes, souligne la portée ecclésiologique de ce reproche : les apôtres tentés de fixer le ciel doivent désormais habiter la terre comme témoins. La promesse du retour « de la même manière » (ὃν τρόπον) inscrit l’attente parousiaque dans le temps même de la mission.

Enfin, la géographie du verset 8 — « Jérusalem, Judée, Samarie, extrémités de la terre » — fournit le plan structurel de tout le livre des Actes. Jérusalem (chap. 1-7), la Samarie et la Judée (chap. 8-12), jusqu’à Rome comme figure des « extrémités » (chap. 13-28). Cette expansion concentrique inverse le mouvement centripète du judaïsme du Second Temple, où les nations devaient affluer vers Sion (Is 2, 2-3). Désormais, c’est de Sion que part le témoignage, accomplissant l’oracle d’Isaïe 49, 6 : « Je fais de toi la lumière des nations. » L’Église naît comme communauté missionnaire avant même la Pentecôte.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de baisser les yeux du ciel vers la terre où tu m’attends, et de croire que ton absence est une autre forme de ta présence.

Composition de lieu — Tu es avec eux, sur cette colline près de Jérusalem. C’est le matin peut-être, l’air est encore frais. Tu as partagé un repas avec Jésus — il a mangé, il a parlé du Royaume. Puis vous êtes sortis. Maintenant tu le regardes : son visage, ses mains, sa voix qui dit « vous serez mes témoins ». Et soudain il s’élève. Une nuée. Le ciel devient vide. Tes yeux restent levés, fixés vers ce vide. Tu sens le vent. Le silence. Et cette voix, à côté de toi : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? »

Méditation — Quarante jours. Le texte insiste : Jésus « leur est apparu et leur a parlé du royaume de Dieu ». Quarante jours de présence inouïe — le Ressuscité qui mange, qui enseigne, qui se laisse toucher. On comprend que les disciples voudraient prolonger ce temps. Leur question le trahit : « est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? » Ils espèrent encore une réponse visible, datée, politique. Ils veulent savoir « les temps et les moments ». Et Jésus, doucement, déplace tout : « il ne vous appartient pas de connaître… mais vous allez recevoir une force ». Le savoir contre la force. La maîtrise contre l’envoi.

Arrête-toi sur cette phrase des deux hommes en blanc : « pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? » Ce n’est pas un reproche, c’est un réveil. Combien de fois, dans ta vie de prière, restes-tu à fixer un ciel — un Dieu d’autrefois, une consolation passée, un moment de grâce que tu voudrais retenir ? Le Christ est monté pour que tu cesses de le chercher seulement en haut. Sa présence se fait désormais souffle, force intérieure, mission. « Jusqu’aux extrémités de la terre » — ces extrémités ont peut-être pour toi un nom très précis aujourd’hui : un visage, un lieu, une situation où tu n’as pas encore osé porter ta foi.

Et puis cette promesse : « il viendra de la même manière ». Le départ contient déjà le retour. Le ciel n’est pas un couvercle qui se referme : c’est une porte qui reste entrouverte. Que fais-tu de ce « entre-temps » qui est ta vie ?

Colloque — Seigneur, je voudrais te dire la vérité : il y a des jours où je préfèrerais que tu sois encore là, visible, à toucher. Cette foi qui marche dans la nuée me fatigue parfois. Et puis je m’aperçois que je passe beaucoup de temps à « fixer le ciel » — à attendre des signes, à vouloir savoir « les temps et les moments ». Apprends-moi à recevoir la force que tu promets, et pas seulement les réponses que je voudrais. Envoie-moi vers les extrémités très concrètes qui sont les miennes.

Question pour la relecture : Quel « ciel » suis-je en train de fixer aujourd’hui, alors que le Seigneur me dit doucement de me retourner vers la terre ?

🕊️ Psaume — Ps 46 (47), 2-3, 6-7, 8-9

Lire le texte — Ps 46 (47), 2-3, 6-7, 8-9

Tous les peuples, battez des mains, acclamez Dieu par vos cris de joie ! Car le Seigneur est le Très-Haut, le redoutable, le grand roi sur toute la terre. Dieu s’élève parmi les ovations, le Seigneur, aux éclats du cor. Sonnez pour notre Dieu, sonnez, sonnez pour notre roi, sonnez ! Car Dieu est le roi de la terre : que vos musiques l’annoncent ! Il règne, Dieu, sur les païens, Dieu est assis sur son trône sacré.

📘 Comprendre

Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Dieu, Roi D’Israël

C’est le peuple d’Israël qui parle ici, ou plutôt qui chante, qui acclame Dieu comme son roi. Cela ne nous surprend pas. Mais, chose beaucoup plus étonnante, il dit que Dieu est le roi de toute la terre. Or, cela, on ne l’a pas toujours pensé en Israël. Avant l’Exil à Babylone, aucun des rois d’Israël n’a jamais imaginé que Dieu soit le Maître de l’Univers entier. Cela veut dire que ce psaume a été composé tard dans l’histoire du peuple élu.

Je reviens sur la première affirmation très forte de ce psaume : Dieu est le roi d’Israël. Pendant toute une période de l’histoire biblique, le peuple d’Israël a eu des rois, tout comme les peuples voisins, mais sa conception de la royauté était particulière, et cette spécificité a duré tout au long de l’histoire. En Israël, le roi ne pouvait jamais prétendre être le plus haut personnage du pays, il n’avait pas tout pouvoir, Dieu restait le maître. Pour le dire autrement, le véritable roi en Israël n’était autre que Dieu lui-même.

Le roi, par exemple, ne disposait pas des lois à sa guise ; il devait, comme tout le monde, se soumettre à la Loi de Dieu, c’est-à-dire les Lois données par Dieu à Moïse au Sinaï. D’après le livre du Deutéronome, il devait lire l’intégralité de la Loi tous les jours de sa vie. Même assis sur son trône, il n’était (en principe) qu’un exécutant des ordres de Dieu transmis par les prophètes. Dans les Livres des Rois, par exemple, on voit fréquemment l’un ou l’autre roi demander l’accord du prophète du moment avant de partir en campagne ou même, dans le cas de David, avant d’entreprendre la construction d’un Temple. Et l’on voit à de multiples reprises les prophètes intervenir librement dans la vie des rois et critiquer violemment parfois leurs agissements.

Cette affirmation de la souveraineté de Dieu fut même un frein à l’institution de la monarchie. On se souvient de la réaction très violente du prophète Samuel, au temps des Juges, lorsque les chefs des tribus d’Israël sont venus lui dire qu’ils voulaient avoir un roi « pour être comme les autres nations ». Souhaiter être « comme les autres nations » quand on a l’honneur d’être le peuple choisi par Dieu pour faire alliance, c’était un véritable blasphème à ses yeux. Il a fini par céder aux instances des chefs des tribus, mais non sans les prévenir qu’ils faisaient leur propre malheur.

Et lorsqu’il a consacré le premier roi, Saül, il a pris soin de préciser que celui-ci devenait le chef du patrimoine de Dieu. Le peuple restait le peuple de Dieu et non celui du roi et celui-ci n’était qu’un serviteur de Dieu. Et, tout au long de la monarchie, en Israël, les prophètes se sont chargés de rappeler aux rois cette vérité élémentaire. Au point que les livres des Rois, lorsqu’ils racontent les règnes successifs, n’ont qu’un critère d’évaluation : la fidélité de chacun des rois à la volonté de Dieu. Une formule revient tout le temps : « Tel roi fit ce qui ce qui est droit aux yeux du SEIGNEUR », ou au contraire « Tel roi fit ce qui ce qui est mal aux yeux du SEIGNEUR ».

Dieu, Roi De Toute L’Humanité

C’est donc en l’honneur de Dieu lui-même que notre psaume déploie ici tout le vocabulaire adressé ailleurs aux rois de la terre. Le mot « redoutable » lui-même est un compliment, c’est un mot habituel du vocabulaire de cour. Le roi n’est pas « redoutable » pour ses sujets, évidemment, mais au contraire, le terme est rassurant : les ennemis sont prévenus, notre roi sera invincible.

À chaque ligne de ce psaume, c’est une évidence, il s’agit bien de Dieu, notre Dieu, celui du Sinaï, le SEIGNEUR. En même temps, il est acclamé comme Dieu et roi de tout l’univers. Pas question de le garder pour nous tout seuls : il est « le grand roi sur toute la terre » (v.3) et tous les peuples sont associés à la fête : « Tous les peuples, battez des mains, acclamez Dieu par vos cris de joie ! » Cette dimension universelle est très présente dans ce psaume jusqu’à dire « Dieu règne sur les païens » (v.9).

Or, la découverte du monothéisme date seulement de l’Exil à Babylone : jusque-là, le peuple d’Israël n’était pas encore monothéiste : être monothéiste, c’est affirmer qu’il n’existe qu’un seul Dieu, le même pour tout le cosmos et l’humanité. Avant l’Exil, ce n’était pas le cas : on dit qu’Israël était monolâtre ; c’est-à-dire qu’il ne reconnaissait pour lui-même qu’un seul Dieu, celui de l’Alliance du Sinaï. Mais il considérait que les autres peuples avaient leurs propres dieux qui régnaient sur leurs pays et combattaient pour eux.

Ce psaume a donc été probablement composé après le retour de l’Exil et ce n’est pas dans la salle du trône que ces acclamations ont retenti, c’est dans le Temple de Jérusalem reconstruit. À l’occasion d’une célébration liturgique, nos frères juifs évoquent le grand projet de Dieu sur l’humanité et ils anticipent. Ils imaginent déjà le Jour où enfin Dieu sera reconnu pour ce qu’il est, le Père de toute bonté.

Nous, chrétiens, reprenons ce psaume à notre tour. Et la phrase « Dieu s’élève parmi les ovations » nous paraît convenir tout particulièrement pour la célébration de l’Ascension de Jésus-Christ. Même si nous devons reconnaître, malheureusement, que la royauté du Christ est encore bien discrète : les évangélistes n’ont pas de cérémonie de couronnement à raconter. Raison de plus pour lui décerner déjà ce superbe hommage qui ne fait qu’anticiper le chant qu’entonneront au dernier jour les fils de Dieu enfin rassemblés : « Tous les peuples, battez des mains, acclamez Dieu par vos cris de joie ! »

📖 2e lecture — Ep 1, 17-23

Lire le texte — Ep 1, 17-23

Frères, que le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père dans sa gloire, vous donne un esprit de sagesse qui vous le révèle et vous le fasse vraiment connaître. Qu’il ouvre à sa lumière les yeux de votre cœur, pour que vous sachiez quelle espérance vous ouvre son appel, la gloire sans prix de l’héritage que vous partagez avec les fidèles, et quelle puissance incomparable il déploie pour nous, les croyants : c’est l’énergie, la force, la vigueur qu’il a mise en œuvre dans le Christ quand il l’a ressuscité d’entre les morts et qu’il l’a fait asseoir à sa droite dans les cieux. Il l’a établi au-dessus de tout être céleste : Principauté, Souveraineté, Puissance et Domination, au-dessus de tout nom que l’on puisse nommer, non seulement dans le monde présent mais aussi dans le monde à venir. Il a tout mis sous ses pieds et, le plaçant plus haut que tout, il a fait de lui la tête de l’Église qui est son corps, et l’Église, c’est l’accomplissement total du Christ, lui que Dieu comble totalement de sa plénitude. – Parole du Seigneur.

📘 Comprendre

Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Saint Paul En Contemplation

La lettre aux Éphésiens se divise facilement en deux parties : une longue contemplation du dessein de Dieu (chapitres 1 à 3) et une exhortation aux baptisés pour conformer leur vie à ce mystère (chapitres 4 à 6) ; pour la fête de l’Ascension, la liturgie nous propose un extrait de la première partie pour l’année A, et de la deuxième partie pour l’année B.

La première partie débute par une longue formule de bénédiction à la manière juive que, dans notre liturgie chrétienne, on appellerait volontiers une Préface. C’est le fameux texte sur le « dessein bienveillant de Dieu » : « Béni soit Dieu… Il nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement, réunir l’univers entier sous un seul chef le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre. » (Traduction TOB). Les baptisés sont déjà participants de ce mystère du projet de Dieu qui, un jour, sera étendu à l’humanité tout entière. Et Paul s’émerveille du privilège qui est donc le leur : « En lui (le Christ), vous aussi, après avoir écouté la parole de vérité, l’Évangile de votre salut, et après y avoir cru, vous avez reçu la marque de l’Esprit Saint. Et l’Esprit promis par Dieu est une première avance sur notre héritage, en vue de la rédemption que nous obtiendrons, à la louange de sa gloire. » (1,13-14).

Nous retrouvons tous ces termes dans le passage qui est notre lecture d’aujourd’hui, mais cette fois sous la forme d’une prière, qu’on appelle généralement « prière d’illumination ». Car il nous faut bien la lumière de Dieu pour pénétrer un tant soit peu dans ce mystère : « Qu’il ouvre à sa lumière les yeux de votre cœur, pour que vous sachiez quelle espérance vous ouvre son appel, la gloire sans prix de l’héritage que vous partagez avec les fidèles… » Et on sait bien que la compréhension dont il parle ici n’est pas affaire de raisonnement mais de cœur, une disponibilité profonde à se laisser instruire, illuminer. Et Paul, le Juif, sait bien que la sagesse de Dieu est inaccessible pour l’homme si Dieu lui-même ne se révèle pas à lui : « Que le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père dans sa gloire, vous donne un esprit de sagesse qui vous le révèle et vous le fasse vraiment connaître. » Et qu’y a-t-il au bout de cette connaissance vers laquelle nous cheminons ? Un « héritage sans prix » nous dit Paul.

La Gloire Sans Prix De Notre Héritage

Le mot « héritage » (ici au verset 18, et déjà au verset 14) revient souvent dans la Bible : dans l’Ancien Testament, il s’agit de la terre promise par Dieu aux croyants. Le même mot est souvent repris par le Nouveau Testament, en particulier dans les lettres de Paul, pour désigner le Royaume et la vie éternelle. Par exemple : « L’Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Puisque nous sommes ses enfants, nous sommes aussi ses héritiers : héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ. » (Rm 8,16-17). « Dans la joie, vous rendrez grâce à Dieu le Père, qui vous a rendus capables d’avoir part à l’héritage des saints, dans la lumière. » (Col 1,12). « Toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile. » (Ep 3,6). Jacques aussi développe ce thème : « Dieu, lui, n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde pour en faire des riches dans la foi, et des héritiers du Royaume promis par lui à ceux qui l’auront aimé ? » (Jc 2,5).

Et la lettre aux Hébreux, pour sa part, reprend souvent le mot : « À bien des reprises et de bien des manières, Dieu, dans le passé, a parlé à nos pères par les prophètes ; mais à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils qu’il a établi héritier de toutes choses et par qui il a créé les mondes. » (He 1,1-2) ; et un peu plus loin : « Ceux qui sont appelés peuvent recevoir l’héritage éternel jadis promis. » (He 9,15).

Car, et c’est le motif profond de l’émerveillement de Paul, les disciples du Seigneur sont déjà associés au triomphe de leur Maître ressuscité. Rien ne doit plus leur faire peur en ce monde ou dans l’autre puisque la mort est vaincue et que les portes sont ouvertes sur la vie éternelle. Bien souvent, on a l’impression que Paul lui-même est pris de vertige devant les perspectives inouïes qu’il ouvre devant ses lecteurs ; ici, par exemple, il s’émerveille devant « la puissance incomparable qu’il (le Père) déploie pour nous, les croyants : c’est l’énergie, la force, la vigueur qu’il a mise en œuvre dans le Christ quand il l’a ressuscité d’entre les morts et qu’il l’a fait asseoir à sa droite dans les cieux. » Autrement dit, l’œuvre que Dieu accomplit dans le cœur des croyants est une véritable résurrection intérieure. On comprend que, dans le verset qui précède, Paul introduise cette prière d’illumination par cette déclaration : « Je ne cesse pas de rendre grâce, quand je fais mémoire de vous dans mes prières. » (Ep 1,16)

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

La Lettre aux Ephésiens est l’un des documents les plus attirants du Nouveau Testament, en raison de l’élévation spirituelle de son approche, et de son “climat” de prière, dans une totale confiance en Dieu. D’autre part, sa vision de l’Eglise aux chapitres 2, 4 et 5, a beaucoup enrichi les croyants et leurs communautés depuis les débuts du christianisme.

L’adresse de cette Lettre “aux Ephésiens” ne figurant dans la plupart des meilleurs manuscrits, cette “Lettre” ne semble pas avoir été destinée à une Eglise particulière.

La comparaison de cette “Lettre” avec l’épître de Paul aux Colossiens fait apparaître la grande similitude de nombreux passages. On en a conclu que l’auteur d‘“Ephésiens” a utilisé “Colossiens”, au moins en partie, pour écrire son texte.

Il est donc légitime de nous demander si nous nous trouvons devant une “lettre”, ou, de préférence, devant une belle méditation résumant le coeur de la pensée de Paul, qui aurait été mise artificiellement enforme de “lettre” par l’ajout d’une introduction et d’une conclusion épistolaires.

L’on s’accorde aujourd’hui pour penser que ce document n’a pas été écrit par Paul, et qu’il appartient à la 2ème génération d’écrits mis sous son nom. Un disciple et admirateur de Paul l’aurait donc rédigé, après la mort de l’apôtre, dans les années 70 ou 80, et en se servant de “Colossiens” comme canevas et modèle, pour célébrer la foi et le ministère apostolique de Paul.

Entre l’introduction et les salutations d’usage (1, 1 - 2) et la conclusion (6, 21 - 24), se trouvent 2 grandes parties : - une grande prière et une méditation (1, 3 - 3, 21)sur Dieu et son projet, centré sur le Christ et réalisé par lui, de nous donner d’avoir part à sa vie, dans la communauté écclésiale, - une partie exhortative (4, 1 - 6, 20), nous présentant l’Eglise sous l’image privilégiée de “Corps” du Christ, avec ses ministres, et sa manière d’être présente au monde par les croyants qui “marchent dans la lumière” du Christ ressuscité.

Message

Dans cette hymne de bénédiction par laquelle s’ouvre la 1ère grande partie de cette “Lettre”, suite aux salutations de l’auteur à ses “correspondants” (1, 1 - 2), tout le plan de Dieu nous est ramassé de façon complète et extraordinaire.

En concomittance avec le mystère de notre création, Dieu nous a choisis depuis toujours pour nous partager sa vie en Jésus Christ, en nous faisant, par lui, devenir ses fils.

Par le don absolument gratuit de son salut dans la mort et la résurrection de Jésus, il nous a libérés du péché, et ouvert le chemin de la sainteté, en nous faisant connaître la clé de voûte de tout son projet : tout unir et tout rassembler autour du Christ, et dans le Christ.

Decouvertes

Toute la 1ère partie de ce document (1, 3 - 3, 21) constitue un grand ensemble de prière et de méditation, qui s’ouvre par cette grande hymne de bénédiction, que beaucoup considèrent comme le plus beau passage de la Bible, et qui, dans le grec original, peut se ponctuer en une seule phrase (1, 3 - 14).

Nous lisons ici une bénédiction aux multiples aspects : - elle encadre tout l’espace du temps, depuis avant les orgines du monde jusqu’à l’accomplissement définitif en Christ, - elle nous révèle le mystère de Dieu, qui nous prédestine dans l’amour, nous fait part de son plan, dont le centre et le sommet sont la mission de Jésus, - elle nous situe tout ce projet de salut dans la volonté intime et la grâce de Dieu de nous saisir en lui, - elle concentre toute l’oeuvre de Dieu “en” ou “dans Jésus Christ” (formule répétée 5 fois), lieu unique de l’action dynamique et de la rencontre de Dieu.

A noter tout ce qui nous est offert, et ce pourquoi nous bénissons Dieu : le fait qu’il nous ait choisis ainsi, la sainteté dans l’amour, la filiation adoptive, la rédemption, la libération et le pardon des péchés, la connaissance profonde de son mystère par le don de sagesse et d’intelligence.

Pour toutes ces bénédictions qu’il nous a données, que Dieu soit donc béni, car c’est son engagement sous toutes ses formes que nous célébrons !

Prolongement

On ne trouve guère de textes semblables dans l’oeuvre de Paul et tout le Nouveau Testament.

Quelques passages s’en rapprochent toutefois, d’une certaine manière :

3 Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ, le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation,

4 qui nous console dans toute notre tribulation, afin que, par la consolation que nous-mêmes recevons de Dieu, nous puissions consoler les autres en quelque tribulation que ce soit.

5 De même en effet que les souffrances du Christ abondent pour nous, ainsi, par le Christ, abonde aussi notre consolation.

6 Sommes-nous dans la tribulation ? c’est pour votre consolation et salut. Sommes-nous consolés ? c’est pour votre consolation, qui vous donne de supporter avec constance les mêmes souffrances que nous endurons, nous aussi.

7 Et notre espoir à votre égard est ferme : nous savons que, partageant nos souffrances, vous partagerez aussi notre consolation

8 Car nous ne voulons pas que vous l’ignoriez, frères : la tribulation qui nous est survenue en Asie nous a accablés à l’excès, au-delà de nos forces, à tel point que nous désespérions même de conserver la vie.

9 Vraiment, nous avons porté en nous-mêmes notre arrêt de mort, afin d’apprendre à ne pas mettre notre confiance en nous-mêmes mais en Dieu, qui ressuscite les morts.

10 C’est lui qui nous a délivrés d’une telle mort et nous en délivrera ; en lui nous avons cette espérance qu’il nous en délivrera encore.

11 Vous-mêmes nous aiderez par la prière, afin que ce bienfait, qu’un grand nombre de personnes nous auront obtenu, soit pour un grand nombre un motif d’action de grâces à notre sujet.

3 Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ : dans sa grande miséricorde, il nous a engendrés de nouveau par la Résurrection de Jésus Christ d’entre les morts, pour une vivante espérance,

4 pour un héritage exempt de corruption, de souillure, de flétrissure, et qui vous est réservé dans les cieux, à vous

5 que, par la foi, la puissance de Dieu garde pour le salut prêt à se manifester au dernier moment.

6 Vous en tressaillez de joie, bien qu’il vous faille encore quelque temps être affligés par diverses épreuves,

7 afin que, bien éprouvée, votre foi, plus précieuse que l’or périssable que l’on vérifie par le feu, devienne un sujet de louange, de gloire et d’honneur, lors de la Révélation de Jésus Christ.

8 Sans l’avoir vu vous l’aimez ; sans le voir encore, mais en croyant, vous tressaillez d’une joie indicible et pleine de gloire,

9 sûrs d’obtenir l’objet de votre foi : le salut des âmes.

🙏 Seigneur Jésus, ce que Dieu ton Père a prévu et accompli pour nous, par ta mission au milieu de nous, dépasse tout ce que nous pouvons imaginer où concevoir, et, ce faisant, il nous a révélé autant le mystère de ce qu’il est, que de ce qu’il nous appelle à être en lui : fais que jamais je ne detourne mon regard de cet insondable mystère, donne-moi de savoir le contempler sans cesse, de le mediter dans sa profondeur, d’y trouver le lieu de ma rencontre et de mon dialogue avec toi dans la prière, et de me laisser saisir, en acceptant que toute mon existence en soit désormais modifiee et transformée, dans la force de ton Esprit. AMEN.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

L’épître aux Éphésiens — dont la paternité paulinienne directe est aujourd’hui contestée par une majorité d’exégètes (on parle souvent de « deutéro-paulinienne », rédigée par un disciple proche dans la décennie 80-90) — déploie ici une prière-bénédiction d’une densité christologique exceptionnelle. Le passage prolonge l’action de grâce inaugurale (Ep 1, 3-14) par une intercession (vv. 15-23) où Paul prie pour que les destinataires connaissent expérimentalement ce qu’il vient de proclamer. Le vocabulaire est celui de la révélation sapientielle : πνεῦμα σοφίας καὶ ἀποκαλύψεως (pneuma sophias kai apokalypseōs, « esprit de sagesse et de révélation »). Cette connaissance n’est pas spéculative mais existentielle, fruit d’une illumination intérieure.

L’expression « les yeux de votre cœur » (πεφωτισμένους τοὺς ὀφθαλμοὺς τῆς καρδίας) est rare dans le NT et puise dans la tradition biblique du cœur (lev en hébreu, kardia en grec) comme siège de l’intelligence et du discernement, non du sentiment au sens moderne. Voir et savoir sont ici unifiés : le verbe εἰδέναι (« savoir, voir ») sous-entend les trois objets de connaissance que Paul énumère — l’espérance de l’appel, la richesse de l’héritage, la grandeur de la puissance. Cette triade reprend la structure foi-amour-espérance, mais ici recentrée sur l’agir divin.

Le passage culmine en une véritable hymne de l’élévation cosmique du Christ. Quatre verbes décrivent l’action du Père : ressusciter (ἐγείρας), faire asseoir (καθίσας), soumettre (ὑπέταξεν), donner (ἔδωκεν). Cette séquence reprend deux psaumes royaux fusionnés : le Ps 110, 1 (« Assieds-toi à ma droite ») et le Ps 8, 7 (« Tu as tout mis sous ses pieds »). Cette combinaison se trouve déjà en 1 Co 15, 25-27 et He 1-2 : elle constitue l’une des matrices les plus anciennes de la christologie pascale, identifiant Jésus à la fois au Roi-Messie et au Fils de l’homme/Adam glorifié. La liste des puissances (ἀρχή, ἐξουσία, δύναμις, κυριότης) renvoie au monde des intelligences angéliques et cosmiques — peut-être en polémique avec une religiosité éphésienne fascinée par les puissances intermédiaires.

Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur l’épître aux Éphésiens (Hom. 3), s’émerveille devant l’audace de Paul accumulant les synonymes — « énergie, force, vigueur » (ἐνέργεια, κράτος, ἰσχύς) — pour dire que la même puissance qui a ressuscité le Christ est à l’œuvre dans les croyants. Pour Chrysostome, c’est la pédagogie paulinienne qui s’exprime : « Il accumule les mots, parce que la chose dépasse la parole. » L’Ascension n’est pas un événement passé mais le déploiement actuel de cette puissance dans l’Église. Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur Jean (XI, 11), précise que la session à la droite du Père signifie la communion de gloire selon la chair humaine du Christ : ce qu’il possédait éternellement comme Verbe, il le manifeste désormais selon son humanité ressuscitée — gage de la divinisation des croyants.

Le sommet théologique se trouve dans le double couronnement : « tête de l’Église qui est son corps » et « la plénitude (πλήρωμα) de celui qui est rempli totalement (πληρουμένου) ». La métaphore corporelle, déjà présente en 1 Co 12 et Rm 12, prend ici une amplification cosmique : l’Église n’est plus seulement organisée comme un corps, elle est le corps même du Christ glorifié. La notion de plérôme — terme qui sera repris et déformé par la gnose valentinienne — exprime ici la totalité de la présence divine. Mais débat exégétique : faut-il lire πληρουμένου comme passif (« rempli par Dieu ») ou comme moyen (« qui se remplit lui-même ») ? Heinrich Schlier et Markus Barth ont soutenu des positions opposées. Le texte joue probablement sur l’ambivalence : le Christ remplit l’univers, et son Église est ce par quoi il le remplit.

Cette lecture pour la solennité de l’Ascension révèle que la fête n’est pas commémoration d’un départ mais célébration d’une intronisation cosmique. Le Christ assis à la droite est désormais Seigneur de l’histoire et de la création. Pour les destinataires d’Éphèse, baignés dans une culture où les puissances astrales et démoniques étaient redoutées, ce message libère : aucune puissance n’échappe à la seigneurie du Ressuscité. Pour nous, l’Ascension fonde l’espérance : « la puissance qui agit en nous » (Ep 3, 20) n’est rien d’autre que la puissance même de la Résurrection.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, ouvre « les yeux de mon cœur » pour que je voie la puissance déjà à l’œuvre en moi, que je ne soupçonne pas.

Composition de lieu — Pas de scène ici, mais une lettre. Imagine Paul, prisonnier, dictant ces mots à un scribe. Il pense aux chrétiens d’Éphèse — des gens ordinaires, dans une grande ville païenne, qui doutent peut-être de la portée de leur baptême. Il prie pour eux. Et dans sa prière, il accumule les mots comme on entasse des trésors : « sagesse », « espérance », « gloire », « héritage », « énergie », « force », « vigueur ». Tu es là, parmi ces destinataires. Cette lettre t’est adressée. Laisse les mots tomber sur toi.

Méditation — Paul ne demande pas à Dieu de donner quelque chose de neuf. Il demande qu’on voie ce qui est déjà donné. « Qu’il ouvre à sa lumière les yeux de votre cœur, pour que vous sachiez… » Toute la prière est une prière de connaissance — non d’un savoir abstrait, mais d’une révélation intime. Trois choses à voir : l’espérance, l’héritage, la puissance. Et cette puissance, c’est précisément celle de la résurrection et de l’Ascension : « l’énergie, la force, la vigueur qu’il a mise en œuvre dans le Christ quand il l’a ressuscité ».

Arrête-toi sur cette image : « les yeux de votre cœur ». Le cœur biblique n’est pas le sentiment, c’est le centre de la personne, le lieu des décisions et de la foi. Y a-t-il des yeux à cet endroit-là ? Paul le croit. Et ces yeux peuvent être fermés, ou aveuglés, ou simplement endormis. Demande-toi honnêtement : qu’est-ce que mon cœur ne voit plus aujourd’hui ? Quelle espérance s’est ratatinée en moi ? Quelle « puissance incomparable » est-ce que je traite comme une formule pieuse ?

Et puis ce vertige : la même force qui a relevé Jésus du tombeau est « déployée pour nous ». Pas seulement pour le Christ ressuscité là-haut. Pour toi, ici. Le verbe est au présent. Ce n’est pas une métaphore. Si tu prenais cela au sérieux pendant cinq minutes, qu’est-ce que cela changerait dans ta journée ?

Colloque — Père, je te demande ce que Paul demandait pour les Éphésiens : ouvre les yeux de mon cœur. J’ai souvent les yeux du cœur baissés, occupés, distraits. Fais-moi voir l’espérance à laquelle tu m’appelles — pas l’optimisme, l’espérance. Fais-moi sentir cette « énergie » qui n’est pas la mienne mais qui m’est donnée. Et si je ne la sens pas, donne-moi au moins de croire qu’elle est là, agissante, comme la sève sous l’écorce en hiver.

Question pour la relecture : Quel mot de Paul — sagesse, espérance, héritage, énergie, force, vigueur, plénitude — a résonné le plus en moi, et pourquoi celui-là ?

✝️ Évangile — Mt 28, 16-20

Lire le texte — Mt 28, 16-20

En ce temps-là, les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre. Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes. Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » – Acclamons la Parole de Dieu.

📘 Comprendre

Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Tout Pouvoir M’A Été Donné Au Ciel Et Sur La Terre

Aussitôt après la Résurrection, voici le très bref discours d’adieu de Jésus. Cela se passe en Galilée qu’on appelait couramment le « carrefour des païens », la « Galilée des nations » ; car désormais la mission des Apôtres concerne « toutes les nations ». L’Évangile de Matthieu semble tourner court : mais, en fait, l’aventure commence ; tout se passe comme dans un film où le mot « FIN » s’inscrit sur une route qui ouvre vers l’infini. Car c’est bien vers l’infini que Jésus les envoie : l’immensité du monde et l’infini des siècles. « Allez… De toutes les nations faites des disciples… Jusqu’à la fin du monde. »

Curieusement, ils n’ont l’air qu’à moitié préparés à cette mission ! Si Jésus était un chef d’entreprise, il ne pourrait pas prendre le risque de confier la suite de son affaire à des collaborateurs comme ceux-là : des collaborateurs qui semblent bien ne pas avoir assimilé toute la formation qu’il leur a assurée pendant des mois. Ils font erreur sur l’objectif, sur les délais, sur la nature de l’entreprise. Ils vont même jusqu’à douter de la réalité qu’ils sont en train de vivre ; puisque Matthieu dit clairement « Certains eurent des doutes ». La mission qui leur est confiée et qui est pleine de risques est de promouvoir un message qui les surprend encore. Folie, diront les gens sages, Sagesse de Dieu répondrait saint Paul. C’est que l’entreprise dont il s’agit n’est pas banale : elle dépasse tout ce que l’esprit humain peut imaginer ou concevoir. Il s’agit de la communication entre Dieu et les hommes. Celui qui est venu en allumer l’étincelle confie à ses disciples le soin d’en répandre le feu. « Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit. »

« Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » : nous n’avons pas souvent l’occasion de nous arrêter sur cette formule extraordinaire de notre foi. Première formulation du mystère de la Trinité : l’expression « Au nom de », très habituelle dans la Bible, signifie qu’il s’agit bien d’un seul Dieu ; en même temps les trois Personnes sont nommées et bien distinctes : « Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. » Si l’on se souvient que le NOM, dans la Bible, c’est la personne, et que baptiser veut dire étymologiquement « plonger », cela veut dire que le Baptême nous plonge littéralement dans la Trinité. On comprend l’ordre express de Jésus à ses disciples « Allez », il y a urgence. Comment ne pas être pressés de voir toute l’humanité profiter de cette proposition ?

En même temps, il faut bien dire que cette formule si habituelle pour nous était pour la génération du Christ une véritable révolution ! À preuve, quand les apôtres, Pierre et Jean ont guéri le boiteux de la Belle Porte (Ac 3 et 4), les autorités leur ont aussitôt demandé « Par quelle puissance,  par le  nom de qui avez-vous fait cette guérison ? » : parce qu’il n’était pas permis d’invoquer un autre nom que celui de Dieu. Jésus parle bien de Dieu, mais sa phrase cite trois personnes, or Dieu était unique, les prophètes l’avaient assez dit. L’incompréhension des Juifs pour les fidèles du Christ est inscrite ici, la persécution était inévitable. Jésus le sait, qui les a prévenus le dernier soir : « On vous exclura des assemblées. Bien plus, l’heure vient où tous ceux qui vous tueront s’imagineront qu’ils rendent un culte à Dieu, (c’est-à-dire croiront défendre l’honneur de Dieu)… Et Jésus ajoutait : « Ils feront cela parce qu’ils n’ont connu ni le Père ni moi. » (Jn 16,2-3).

Je Suis Avec Vous Tous Les Jours Jusqu’À La Fin Du Monde

La mission confiée aux apôtres s’apparente bien à une folie ; mais ils ne sont pas seuls, et cela, il ne faut jamais l’oublier : dans la mesure où notre engagement n’est pas le nôtre, mais le sien, nous n’avons pas de raison de nous inquiéter des résultats : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez ! »… En d’autres termes, c’est nous qui allons, mais c’est lui qui a tout pouvoir…

Voici ce que l’on raconte de Jean XXIII : il paraît que peu de jours après son élection il reçoit la visite d’un ami qui lui dit « Très Saint Père, comme la charge doit être lourde ! » Jean XXIII répond « C’est vrai, le soir, quand je me couche, je pense Angelo, tu es le Pape et j’ai bien du mal à m’endormir ; mais, au bout de quelques minutes je me dis Angelo, que tu es bête, le responsable de l’Église, ce n’est pas toi, c’est le Saint-Esprit… Alors je me tourne de l’autre côté et je m’endors…! » Nous aussi, semble-t-il, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles : l’évangélisation doit être notre passion, mais pas notre angoisse ! Jésus a bien précisé « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. »

À elle toute seule, cette petite phrase est un résumé extraordinaire de la vie du Christ : ceci se passe sur une montagne, a dit Matthieu ; laquelle on ne sait pas, mais elle évoque, bien sûr, celle de la tentation et celle de la Transfiguration ; sur la montagne de la tentation, Jésus a refusé de recevoir d’un autre que son Père le pouvoir sur la Création : « Le diable l’emmène sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : ‘Tout cela je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi’. Alors Jésus lui dit : ‘Arrière, Satan ! car il est écrit :C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte.’ » (Mt 4,8). Ce pouvoir que Jésus n’a pas revendiqué, n’a pas acheté, lui est donné par son Père.

Et, désormais, ce pouvoir est entre nos mains ! À nous d’y croire… « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez !… Et moi, ajoute Jésus, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » Le Dieu de la Présence révélé à Moïse au buisson ardent, l’Emmanuel (ce qui signifie « Dieu avec nous ») promis par Isaïe ne font qu’un dans l’Esprit d’amour qui les unit. À nous désormais de révéler au monde cette présence aimante du Dieu-Trinité.

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

Notre texte d’Evangile pour la fête de Saint Matthias fait partie du Dernier Discours de Jésus dans l’Evangile de Jean, en sa 2ème section (15, 1 - 16, 33), et dans la sous-section 1 de cette section (15, 1 - 17), où Jésus se déclare être le cep de vigne et nous les sarments, dans une étonnante image et comparaison de notre unité avec lui.

En effet, comme il est toujours question de “porter du fruit” au v. 16, à la fin de notre page, tout le monde s’accorde à considérer que les v. 1 à 17 de ce chapitre 15 forment un tout.

Mais où alors situer les versets retenus dans notre passage liturgique ? On est d’abord tenté, comme beaucoup, de distinguer 2 parties dans cet ensemble : d’une part, les versets 1 - 8, traitant de la vigne et des sarments, et, d’autre part, notre texte, les versets 9 - 17, insistant sur l’ amour des disciples.

Une autre répartition semble toutefois plus intéressante : limiter aux versets 1 - 6 la présentation de l’image ou de l’allégorie de la vigne et des sarments, pour étendre aux versets 7 - 17 l’explication par Jésus de cette image-comparaison dans le contexte des thèmes principaux de l’ensemble du Dernier Discours de Jésus.

Message

Dans les versets I - 6 qui précèdent la seconde partie ainsi délimitée où se situe notre passage, il n’y a aucune allusion à un futur ou un avenir quelconque dans la présentation de l’image de la vigne et des sarments, alors que beaucoup de passages du discours visent une situation future (14, 3. 20. 22; 16, 22). Ici, de par l’identification de Jésus au cep de vigne (et non à la vigne comme champ ou propriété), les disciples sont déjà unis à Jésus selon une très forte unité qu’il leur faut maintenir, et il n’y aucune allusion au départ prochain de Jésus. On s’est, de ce fait, demandé dans quelle mesure cette image-allégorie de la vigne s’était toujours trouvée associée à la seconde partie de cet ensemble.

Toute autre est la situation des versets 7 - 17 qui contiennent notre page : pratiquement tous les thèmes du Dernier Discours s’y retrouvent constamment : - recevoir ce que vous demandez (v. 7 et 16 : voir 14, 13 - 14; 16, 23 - 24. 26); - la glorification du Père (v. 8 : voir 13, 31 - 32; 14, 13; 17, 1 - 4); - l’amour du Père pour Jésus et l’amour de Jésus pour les disciples (v. 9 : voir 13. 1. 34; 14, 21); - aimer, c’est garder les commandements (v. 10 et 14 : voir 14, 15. 21. 23 -24); - “je vous ai dit cela… ” (v. 11 : voir 14, 25; 16, 1. 4. 6. 25.33); - “aimez-vous les uns les autres” (v. 12 et 17 : voir 13, 34); - “il n ’ y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ” (v. 13 : voir 13, 37); - la relation maître - serviteur : ‘je ne vous appelle plus mes serviteurs, mais mes amis ” (v. 15 : voir 13, 16; 15, 20); - c’est Jésus qui choisit ses disciples et non l’inverse (v. 16 : voir 13, 18; 16, 19).

Les seuls échos de l’allégorie de la vigne et des sarments ne se perçoivent dans cette partie qu’aux v. 7, 8, et 16, à propos des thèmes de “demeurer en Jésus” (v. 7) et de “porter du fruit” (v. 8 et 16).

Ajoutons à cela que ces versets 7 - 17 peuvent se lire selon une structure interne intéressante, les versets 7 - 10, d’une part, et les versets 12 - 17, d’autre part, se répondant de façon inversée autour du verset 11 qui leur sert de pivot : “Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que vous soyez comblés de joie”. Ainsi constatons nous des parallélismes entre le verset 10 et les versets 12 - 14, le verset 9 et le verset 15, le verset 8 et le verset 16, le verset 7 et les versets 16 - 17.

En conclusion, l’unité que Jésus propose à ses disciples comme étant celle du cep de vigne, qu’il est, et des sarments, qu’ils sont, est une unité qui devient le “lieu” d’épanouissement de toutes les valeurs et ouvertures que représentent tous les thèmes évoqués aux versets 7 - 17.

Decouvertes

Tout comme Jésus est la source d’eau vive (Jean 4, et 7, 37 - 39), est également le pain qui descend du ciel et qui donne la vie (Jean, 6), il est présenté ici comme le cep de vigne qui transmet la vie à ses branches.

Cette image de la vigne et tous les développements qui suivent sont remplis de sous - entendus ” Eucharistiques” : ces paroles sont prononcées lors du dernier repas de Jésus, où commence son “Heure” de passage au Père, il y est question de donner sa vie, et de porter du fruit. Selon 12, 24, porter du fruit suppose que le grain de blé meure et soit jeté en terre.

Ce que Jésus propose et déclare à ses disciples, c’est l’existence d’une très forte intimité entre lui et eux. Les versets 7 - 17 montrent que “demeurer sur la vigne” c’est vivre les dimensions suprêmes de l’amour.

Noter l’importance du mot “comme” pour signifier : l’unité de l’amour entre le Père et Jésus, puis entre Jésus et nous (v. 9), la fidélité aux commandements du Père, de la part de Jésus, et, de notre part, aux commandements de Jésus (v. 10), notre amour fraternel réciproque à l’image de l’amour de Jésus pour nous (v. 12).

Porter du fruit, c’est garder les commandements de Jésus, c’est être ami de Jésus et non plus serviteur, c’est entrer dans l’intimité du Père à travers la connaissance que Jésus nous en partage, et obtenir tout ce que le Père peut nous donner si nous le lui demandons par Jésus.

Nous le voyons, tous ces thèmes sont vraiment imbriqués les uns dans les autres et se répondent mutuellement.

Prolongement

Ce texte est d’une richesse inépuisable : à nous de le lire, le relire en lien avec tout le reste du Dernier Discours.

Texte par lequel nous devons nous laisser porter pour redécouvrir la richesse de notre proximité - intimité avec Jésus, “lieu” d’une intimité extraordinaire et directe avec Dieu notre Père.

🙏 Seigneur Jésus, apprends-moi à devenir davantage témoin de cette intimité entre le Père et toi, et entre toi et chacune et chacun des croyants que nous sommes, intimité que tu nous transmets comme une unité et un partage d’une vie de plénitude, de vérité et d’amour réciproque, source à la fois de notre identité personnelle profonde et du rayonnement de Dieu, à travers ton humanité ressuscitée, que nous avons à manifester en tous nos gestes et paroles de disciples et d’apôtres, à la suite de Matthias et de tous ceux qui nous ont précédès. AMEN.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

La finale de Matthieu (28, 16-20) constitue un texte d’une économie saisissante : cinq versets qui condensent toute la christologie, l’ecclésiologie et la mission de l’évangile. Composés probablement vers 80-90 dans une communauté judéo-chrétienne (Antioche selon l’hypothèse majoritaire), ces versets fonctionnent comme la clé de voûte de tout l’évangile. Beaucoup d’exégètes — Wolfgang Trilling, Benjamin Hubbard — y ont vu une scène construite selon le modèle vétérotestamentaire des récits d’investiture (Moïse, Josué, Cyrus en Is 45). La structure quadripartite est limpide : déplacement (v. 16), théophanie (v. 17), proclamation (v. 18), envoi avec promesse (vv. 19-20).

La « montagne de Galilée » (τὸ ὄρος) est mystérieuse : aucun nom n’est donné, et l’article défini suggère un lieu connu du lecteur. Matthieu construit son évangile autour de cinq montagnes signifiantes : tentations, Béatitudes, Transfiguration, Discours eschatologique, et cette montagne finale. Origène, dans ses Commentaires sur Matthieu (XII, 43), voit dans cette montagne la figure de l’élévation spirituelle requise pour recevoir la révélation finale : « Là où le Christ se manifeste glorifié, il faut monter. » Le retour en Galilée — « Galilée des nations » (Mt 4, 15, citant Is 8, 23) — anticipe la mission universelle : c’est de la périphérie païenne que partira l’évangélisation, non plus de Jérusalem comme chez Luc.

Le verset 17 contient une phrase troublante : « ils se prosternèrent (προσεκύνησαν), mais certains eurent des doutes (ἐδίστασαν) ». La construction grecque οἱ δὲ ἐδίστασαν est ambiguë : faut-il traduire « certains doutèrent » (les uns adorèrent, les autres doutèrent) ou « ils doutèrent » (les mêmes, dans un mélange d’adoration et d’hésitation) ? Ulrich Luz et Daniel Harrington optent pour la seconde lecture : Matthieu veut dire que l’adoration pascale n’exclut pas la fragilité de la foi. Le verbe διστάζω n’apparaît qu’ici et en Mt 14, 31, lors de la marche de Pierre sur les eaux — discrète inclusion. Cette honnêteté du texte, qui n’idéalise pas les Onze au moment même de l’investiture suprême, est théologiquement précieuse.

La déclaration « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre » (ἐδόθη μοι πᾶσα ἐξουσία) reprend manifestement Daniel 7, 14 (LXX) : « Lui fut donné domination, gloire et règne. » Le Christ ressuscité s’identifie ouvertement au Fils de l’homme glorifié de Daniel. Le passif « m’a été donné » (passif divin) maintient la primauté du Père et inscrit l’événement dans la logique trinitaire que la formule baptismale va déployer. Jean Chrysostome, dans son Homélie 90 sur Matthieu, souligne le contraste avec la kénose : celui qui disait « Je n’ai pas où reposer la tête » reçoit maintenant tout pouvoir — non comme acquisition nouvelle pour le Verbe, mais comme manifestation glorieuse de ce qu’il était selon sa divinité, désormais reconnu selon son humanité.

La formule baptismale trinitaire (« au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ») a fait couler beaucoup d’encre. Critique historique : la formulation est étonnamment développée pour les années 30, et les baptêmes des Actes se font « au nom de Jésus » (Ac 2, 38 ; 8, 16 ; 19, 5). Beaucoup d’exégètes, dont Jean Zumstein, y voient une formule cultuelle de la communauté matthéenne, reflet de l’usage liturgique fin Ier siècle (la Didachè 7, 1 atteste cet usage à la même époque). Cela ne réduit pas l’autorité dominicale du commandement : Matthieu inscrit dans la bouche du Ressuscité ce que sa communauté a reconnu comme expression authentique de sa volonté. Basile de Césarée, dans son Traité du Saint-Esprit (X-XV), s’appuiera massivement sur cette formule pour défendre la divinité de l’Esprit : la coordination grammaticale des trois noms par le même article (« le nom » au singulier, ὄνομα) signifie l’unité de nature dans la distinction des Personnes.

Le verbe central de la mission est μαθητεύσατε (« faites des disciples ») — un impératif unique dans le NT à cette forme transitive. Les trois participes qui l’entourent (en allant, baptisant, enseignant) en sont les modalités. Matthieu, qui a structuré son évangile autour de cinq grands discours d’enseignement, achève cohéremment son projet : le disciple est celui qui apprend à garder (τηρεῖν) tout ce que Jésus a commandé. Augustin, dans son De Trinitate (I, 9, 18) et plus encore Grégoire de Nysse, voient dans l’envoi missionnaire l’extension nécessaire de la communion trinitaire : le Dieu qui se donne en se communiquant ne peut qu’envoyer. La mission n’est pas une activité ajoutée à l’Église mais sa nature même.

Enfin, la promesse finale — « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (μεθ’ ὑμῶν εἰμι) — forme une inclusio magistrale avec l’annonce initiale de l’Emmanuel (Mt 1, 23 : « Dieu avec nous »). Tout l’évangile est encadré par cette présence promise. Il y a là un paradoxe propre à Matthieu : alors que Luc raconte un départ (l’Ascension), Matthieu proclame une présence permanente. Les deux sont compatibles : précisément parce que le Christ est élevé au-dessus de tout, sa présence n’est plus localisée mais universelle. Comme l’écrivait Léon le Grand dans son Sermon 73 sur l’Ascension : « Ce qui était visible de notre Rédempteur est passé dans les sacrements. » L’Ascension n’éloigne pas le Christ ; elle est la condition même de sa proximité à toute l’Église, en tout temps et en tout lieu.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi d’entendre « je suis avec vous tous les jours » non comme une formule rassurante, mais comme la promesse qui tient ma vie.

Composition de lieu — La Galilée. La région des commencements, là où tout a commencé pour ces hommes — l’appel sur le rivage, les premiers miracles, les longues marches dans la poussière. Une montagne. Tu y montes avec les Onze. L’air est plus vif en altitude. En bas, on devine le lac. Et Jésus est là, debout, vivant. Tu le vois. Regarde-le. Regarde son visage de Ressuscité — les marques peut-être, le regard surtout. Tu te prosternes. À côté de toi, certains se prosternent aussi mais leur regard est trouble : « certains eurent des doutes ». Tu n’es pas seul à hésiter.

Méditation — Matthieu termine son Évangile par cette scène incroyablement sobre. Pas de nuée, pas d’ascension visible, pas d’anges. Juste une montagne, onze hommes, et trois phrases du Christ. Mais entre la prosternation et la parole, ce détail bouleversant : « certains eurent des doutes ». Matthieu ne cache rien. Au moment même de la mission universelle, des disciples doutent encore. Et Jésus ne les écarte pas. Il s’approche. Il leur parle à tous, doutants compris. « Tout pouvoir m’a été donné. » Le mot grec est exousia — l’autorité. Celui qui parle est le Seigneur du ciel et de la terre.

« Allez ! De toutes les nations faites des disciples. » Le verbe est à l’impératif, sec, presque urgent. Mais arrête-toi sur la structure : « baptisez-les… apprenez-leur à observer ». La mission, ce n’est pas convertir par la force, c’est faire entrer dans une relation (le baptême au nom du Père, du Fils, de l’Esprit) et apprendre à vivre. Patiemment. Ce que Jésus a commandé, ce ne sont pas des règles mais une manière d’être : aimer, pardonner, être miséricordieux, faire confiance. Vers quelle « nation » très précise es-tu envoyé aujourd’hui ? Ton bureau ? Ta famille ? Cette personne avec qui c’est difficile ?

Et puis la dernière phrase. Il fallait toute l’audace du Ressuscité pour la prononcer : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » Au moment où Matthieu raconte le départ, Jésus dit la présence. Emmanuel — « Dieu avec nous » — c’est le premier nom donné à Jésus dans cet Évangile (Mt 1, 23) ; c’est le dernier mot qu’il prononce. L’Évangile entier est encadré par cette promesse. Tous les jours. Pas seulement les beaux jours. Les jours gris, les jours de doute (« certains eurent des doutes »), les jours où tu ne sens rien. Tous les jours.

Colloque — Jésus, je suis là sur la montagne, avec ceux qui se prosternent et ceux qui doutent. Je suis souvent les deux à la fois. Tu le sais. Et tu m’envoies quand même. Tu me confies quelque chose. Apprends-moi à entendre ton « je suis avec vous » non pas comme une consolation lointaine, mais comme ta main posée sur mon épaule aujourd’hui. Donne-moi le courage du « Allez ! », même quand mes pieds sont lourds. Et si je doute encore demain, approche-toi de moi comme tu t’es approché d’eux.

Question pour la relecture : À quel moment de cette contemplation me suis-je reconnu — chez ceux qui se prosternent, ou chez ceux qui doutent ? Et qu’est-ce que Jésus m’a dit, à moi, là où j’étais ?

🙏 Prier

Seigneur Jésus, tu es monté vers le Père, et voici que tu es plus présent que jamais. Ouvre les yeux de mon cœur à cette présence qui ne fait pas de bruit, à cette force qui travaille en moi sans que je m’en aperçoive — la même force qui t’a relevé du tombeau.

Détourne mes yeux du ciel vide quand tu m’attends sur la terre. Envoie-moi vers les extrémités très concrètes qui sont mes journées, mes proches, mes peurs. Et si je doute, comme certains sur la montagne, approche-toi quand même, et redis-moi doucement : « Je suis avec toi tous les jours. »

Père, Fils, Esprit Saint, je m’abandonne à ta plénitude qui me dépasse. Amen.

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour

La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.