de la férie
6ème Semaine du Temps Pascal — Samedi 16 mai 2026 · Année A · blanc
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée
📖 1ère lecture — Ac 18, 23-28 ↗
Lire le texte — Ac 18, 23-28
Après avoir passé quelque temps à Antioche, Paul partit. Il parcourut successivement le pays galate et la Phrygie, en affermissant tous les disciples. Or, un Juif nommé Apollos, originaire d’Alexandrie, venait d’arriver à Éphèse. C’était un homme éloquent, versé dans les Écritures. Il avait été instruit du Chemin du Seigneur ; dans la ferveur de l’Esprit, il parlait et enseignait avec précision ce qui concerne Jésus, mais, comme baptême, il ne connaissait que celui de Jean le Baptiste. Il se mit donc à parler avec assurance à la synagogue. Quand Priscille et Aquila l’entendirent, ils le prirent à part et lui exposèrent avec plus de précision le Chemin de Dieu. Comme Apollos voulait se rendre en Grèce, les frères l’y encouragèrent, et écrivirent aux disciples de lui faire bon accueil. Quand il fut arrivé, il rendit de grands services à ceux qui étaient devenus croyants par la grâce de Dieu. En effet, avec vigueur il réfutait publiquement les Juifs, en démontrant par les Écritures que le Christ, c’est Jésus. – Parole du Seigneur.
- 🎙️ PAUL À ATHÈNES (J332 · matin)
- 🎙️ Éphèse, le feu de l’Esprit au cœur du paganisme (J342 · matin)
📘 Comprendre
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
Le Livre des Actes des Apôtres, écrit au cours des années 80 et après l’Evangile de Luc, dont il constitue la suite et un 2ème tome, nous offre le récit, unique dans tout le Nouveau Testament, du passage du message chrétien de la Palestine rurale au monde méditerrranéen gréco-latin fort urbanisé. Il a donc pour auteur celui qui a écrit l’Evangile dit de Luc, et il est dédicacé au même “Théophile”.
Les spécialistes demeurent néanmoins fortement divisés sur l’attribution ou non de ce livre à Luc, le companion Antiochien de Paul (Colossiens, 4, 14 et Philémon, 23), qui, depuis une antiquité très ancienne, est considéré comme l’auteur de ce Livre des Actes, en raison particulièrement d’un certain nombre de passages de ce Livre où il raconte les événements en cours en employant le pluriel “Nous” (Actes, 15, 36 - 18, 28).
Il existe, en effet, de grandes différences entre le portrait de Paul, dans les Actes des Apôtres, et celui que l’on déduit d’une lecture attentive des lettres authentiques de Paul, et cela au point que l’on se demande comment Luc, s’il a été vraiment un companion de Paul et a écrit les Actes, ait pu brosser un tableau de l’apôtre Paul si différent de celui que nous découvrons par ailleurs. Même si l’attribution à Luc de ce Livre, et de l’Evangile qui le précède, semble demeurer la moins mauvaise hypothèse, on ne parvient pas à rendre compte d’une telle différence dans la présentation de la personnalité et des idées de l’apôtre Paul.
Ce Livre des Actes commence avec une introduction sur les tout premiers débuts de la communauté écclésiale (1, 1 - 26), puis il nous décrit la mission à Jérusalem (2, 1 - 5, 42). Une deuxième grande partie nous relate la mission au-delà de Jérusalem et de la Palestine même (réalisée, après le martyre d’Etienne, par les Héllénistes Juifs devenus chrétiens), puis, après la conversion de Saül de Tarse, devenu Paul, une mission de Pierre (au cours de laquelle il convertit le premier païen), suivie, en terre païenne, avec la fondation de la grande Eglise d’Antioche, par le premier voyage de Paul et les problèmes liés à l’entrée de païens en grand nombre dans l’Eglise, dont a dû traiter l’Assemblée de Jérusalem : 6, 1 - 15, 35). La dernière partie du Livre nous fait vivre le rapprochement progressif de Paul vers Rome, où se termine le récit des Actes, après ses voyages missionnaires successifs en Europe et à Ephèse, et son retour à Jérusalem où il est arrêté dans le Temple (15, 36 - 28, 31).
Une autre manière d’analyser le contenu des Actes des apôtres est d’en suivre le déroulement à la façon d’un drame en 4 actes : - ACTE 1 : L’Eglise à Jérusalem (2, 1 - 7, 60), - ACTE 2 : L’Eglise dispersée, en Samarie et à Antioche (8, 1 - 12, 25), - ACTE 3 : Paul le missionnaire (13, 1 - 21, 16), - ACTE 4 (Paul le prisonnier (21, 17 - 28, 31).
Selon cette présentation, nous en sommes maintenant dans l’ACTE 3, qui se déploie en 4 scènes : 1er voyage missionnaire de Paul (13, 1 - 14, 28), L’Assemblée apostolique de Jérusalem (15, 1 - 35), 2ème voyage missionnaire de Paul (15, 36 - 18, 23), 3ème voyage missionnaire de Paul (18, 24 - 21, 16).
Mais, si nous suivons la première répartition indiquée plus haut, avec notre passage, nous continuons de progresser dans la dernière longue partie des Actes des Apôtres, comportant 12 chapitres consacrés uniquement aux missions de Paul, depuis son retour de l’Assemblée de Jérusalem jusqu’à son arrivée à Rome (15, 36 - 28, 31). Si bien que tout cet ensemble constitue ce qu’on appelle les Actes de Paul.
Nous le rejoignons ici tout à la fin de son 2ème grand voyage missionnaire, au cours duquel, accompagné de Silas, puis de Timothée, et détourné plusieurs fois de son itinéraire initialement prévu, par suite de ciorconstances adverses, il est passé par Derbé, le pays des Galates, avant de se rendre en Macédoine, suite à une vision, et de passer ainsi en Europe : après s’être arrêté à Philippes, Thessalonique, Bérée, où il a créé de nouvelles communautés, mais rencontré de nombreux obstacles suscités par des Juifs hostiles à toute proclamation de la Bonne Nouvelle de Jésus, il est enfin parvenu à Athènes, où, invité à présenter son message devant l’Aréopage, il n’a pas, semble-t-il, rencontré grand succès. Du coup, Paul a continué sa route jusqu’à Corinthe, où il a exercé une bien plus longue mission de fondation et de consolidation d’une grande communauté de croyants, avant de quitter cette ville pour retourner en Syrie, en faisant une brève escale à Ephèse.
Message
A la fin de son 2ème voyage, Paul est donc revenu à son point de départ, l’Eglise d’Antioche de Syrie, pour rencontrer cette Eglise qui l’avait d’abord envoyé en mission au-delà des mers. Mais le voici, après quelque temps, rapidement reparti pour une 3ème mission, voyage qui le conduit d’abord jusqu’en Phrygie, en traversant le pays des Galates. Son but est d’affermir dans la foi les disciples qui se trouvent dans les communautés qui y ont été fondées.
Bien que l’auteur des Actes centre toute la grande activité missionnaire de l’Eglise primitive autour de ces missions de Paul, d’autres évangélisateurs que lui étaient cependant à l’oeuvre dans le champ du Seigneur. C’est ainsi qu’Apollos, un Juif d’Alexandrie converti à Jésus, est arrivé à Ephèse, en vue de passer ensuite en Grèce. Cet homme est un très bon débatteur, qui sait remarquablement argumenter pour montrer à quel point Jésus a totalement accompli les Ecritures de l’Ancien Testament.
Néanmoins, Apollos, très au point, semble-t-il, sur le sens de l’événement Jésus, ne l’est pas en ce qui concerne la baptême chrétien, car il ne connaît que le baptême d’eau de Jean Baptiste, qui n’est qu’un rite de purification, et ne correspond pas au baptême d’eau et d’Esprit Saint pratiqué par les apôtres depuis la 1ère Pentecôte chrétienne et les tout débuts de l’Eglise.
C’est alors que d’autres chrétiens, les amis et collègues professionnels de Paul, Priscille et son mari Aquila, eux-mêmes Juifs convertis à Jésus, interviennent pour aider Apollos à mieux se situer sur ce point du baptême et de l’exacte doctrine de Dieu.
Les chrétiens d’Ephèse aident ensuite Apollos à se rendre en Grèce, où il exerce un ministère très fructueux.
Decouvertes
Par tous ces détails, nous voyons une Eglise vivre sous toutes ses dimensions, ayant déjà ses réseaux pour faire accueillir ses envoyés missionnaires, et soucieuse de la vérité exacte de l’Evangile de Jésus et du salut de Dieu, dont tous se sentent responsables.
D’après la 1ère lettre de Paul aux Corinthiens, Apollos a connu un succès important à Corinthe, au point qu’un parti s’était constitué derrière lui.
Priscille et Aquila sont un couple de Judéo-chrétiens, fabriquants de tentes, comme Paul , et qui ont des comptoirs tout autour dui bassin Méditerranéen, à Rome, Ephèse et Corinthe, toutes villes très importantes comptant plusieurs centaines de milliers d’habitants. Priscille, appelée encore Prisca, est toujours mentionnée en premier, et à 6 reprises, dans le Nouveau Testament. Tous les deux étaient des membres importants des communautés primitives, et souvent “l’Eglise se réunissait chez eux” (Romains, 16, 3 - 5).
En tant que Juif d’Alexandrie, Apollos appartenait à l’une des plus grandes communautés Juives de l’époque, où se pratiquait une méthode d’interprétation philosophique, dont Philon le Juif est le plus célèbre témoin. Cette approche philosophique, différente de la méthode de Paul, explique sans doute l’engouement de nombreux Corinthiens pour l’enseignement d’Apollos.
Prolongement
Avec des fonctions et des charismes différents, nous sommes tous solidaires de la Vérité authentique du Christ, d’une part, et du témoignage de nos frères, d’autre part. Membres les uns des autres, nous avons à travailler, chacun à notre place, dans ce qui est le champ de Dieu, la mission de l’Eglise jusqu’aux extrémités de la terre, et pour tous les hommes et femmes de tous les temps.
Paul, sur ce point, nous a laissés des pages très éclairantes et inoubliables :
4 Il y a, certes, diversité de dons spirituels, mais c’est le même Esprit ;
5 diversité de ministères, mais c’est le même Seigneur ;
6 diversité d’opérations, mais c’est le même Dieu qui opère tout en tous.
7 A chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun.
8 A l’un, c’est un discours de sagesse qui est donné par l’Esprit ; à tel autre un discours de science, selon le même Esprit ;
9 à un autre la foi, dans le même Esprit ; à tel autre les dons de guérisons, dans l’unique Esprit ;
10 à tel autre la puissance d’opérer des miracles ; à tel autre la prophétie ; à tel autre le discernement des esprits ; à un autre les diversités de langues, à tel autre le don de les interpréter.
11 Mais tout cela, c’est l’unique et même Esprit qui l’opère, distribuant ses dons à chacun en particulier comme il l’entend.
12 De même, en effet, que le corps est un, tout en ayant plusieurs membres, et que tous les membres du corps, en dépit de leur pluralité, ne forment qu’un seul corps, ainsi en est-il du Christ.
4 Lorsque vous dites, l’un : ” Moi, je suis à Paul ”, et l’autre : ” Moi, à Apollos ”, n’est-ce pas là bien humain ?
5 Qu’est-ce donc qu’Apollos ? Et qu’est-ce que Paul ? Des serviteurs par qui vous avez embrassé la foi, et chacun d’eux selon ce que le Seigneur lui a donné.
6 Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé ; mais c’est Dieu qui donnait la croissance.
7 Ainsi donc, ni celui qui plante n’est quelque chose, ni celui qui arrose, mais celui qui donne la croissance : Dieu.
8 Celui qui plante et celui qui arrose ne font qu’un, mais chacun recevra son propre salaire selon son propre labeur.
9 Car nous sommes les coopérateurs de Dieu ; vous êtes le champ de Dieu, l’édifice de Dieu.
10 Selon la grâce de Dieu qui m’a été accordée, tel un bon architecte, j’ai posé le fondement. Un autre bâtit dessus. Mais que chacun prenne garde à la manière dont il y bâtit.
11 De fondement, en effet, nul n’en peut poser d’autre que celui qui s’y trouve, c’est-à-dire Jésus Christ.
🙏 Seigneur Jésus, c’est en communion avec tous nos frères et soeurs, que tu nous invites à travailler à ta moisson, en annonçant ton Evangile, et en reproduisant tes gestes de miséricorde et de pardon, de la même façon que tu as envoyé ton apôtre Paul en mission, par l’intermédiaire d’une communauté bien précise : apprends-moi à vivre en solidarité avec tous ceux et toutes celles qui croient en toi et cherchent à répandre ton Evangile du salut, aide-moi à accepter, dans un esprit de tolérance et de collaboration, tous ceux qui ont des positions et des méthodes différentes des miennes, garde-moi cependant dans ta Vérité, telle que tu me la donnes à percevoir dans la foi, avec une bonne conscience. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Ce passage appartient à la troisième section missionnaire des Actes (Ac 18-21), charnière entre les voyages pauliniens et les développements éphésiens. Luc compose une transition narrative qui sert plusieurs fonctions : conclure le deuxième voyage en mentionnant le « renforcement » (epistērizōn) des disciples galates et phrygiens, et introduire un personnage majeur, Apollos, dont l’ombre planera sur la première lettre aux Corinthiens (1 Co 1, 12 ; 3, 4-6). Le verbe epistērizō, qui ouvre la péricope, appartient au vocabulaire lucanien de la consolidation ecclésiale (cf. Ac 14, 22 ; 15, 32, 41) et signale que la mission n’est pas seulement expansion mais aussi affermissement de ce qui a été semé.
Le portrait d’Apollos est remarquablement nuancé. Luc le qualifie d’anēr logios — terme rare qui peut signifier « éloquent » ou « cultivé », « versé en lettres » — et le dit dynatos en tais graphais, « puissant dans les Écritures ». Originaire d’Alexandrie, foyer du judaïsme hellénistique de Philon, Apollos incarne sans doute une exégèse allégorique sophistiquée. Pourtant Luc note un manque : il « connaît seulement le baptême de Jean ». Cette précision a fait couler beaucoup d’encre. Käsemann y voyait la trace d’un christianisme préchrétien johannite ; aujourd’hui les exégètes (Barrett, Pesch) y lisent plutôt l’écho d’une catéchèse incomplète, marquée par la prédication baptiste mais ignorant la Pentecôte et son baptême dans l’Esprit.
L’épisode est théologiquement audacieux : un couple de laïcs, Priscille et Aquila, instruisent un docteur. Luc nomme Priscille en premier — ordre inhabituel dans l’Antiquité — ce qui suggère son rôle prééminent dans la transmission. Jean Chrysostome, dans son Homélie 40 sur les Actes, s’arrête longuement sur cette scène : « Vois la sagesse de cette femme. Elle ne le reprend pas en public, elle ne l’humilie pas, mais elle l’instruit en privé. Voilà la marque d’une âme spirituelle. » Chrysostome fait de Priscille un modèle de pédagogie ecclésiale : la correction fraternelle préserve l’honneur de celui qu’elle redresse.
Bède le Vénérable, dans son Expositio Actuum Apostolorum, médite la complémentarité entre l’éloquence d’Apollos et la précision doctrinale du couple : « Il avait la ferveur ; il lui manquait la plénitude de la connaissance. La grâce de l’Esprit n’exclut pas l’enseignement, et la culture des Écritures n’épargne pas l’humilité d’apprendre. » Bède retient cette articulation typiquement lucanienne : la parrhēsia (assurance) ne suffit pas sans la akribeia (précision, exactitude), terme technique repris au v. 26 et qui caractérisera l’orthodoxie apostolique.
L’expression « le Chemin » (hē hodos), employée deux fois (« Chemin du Seigneur », « Chemin de Dieu »), constitue l’une des plus anciennes désignations du christianisme dans les Actes (9, 2 ; 19, 9.23 ; 22, 4 ; 24, 14.22). Elle évoque Is 40, 3 et la voie tracée dans le désert, mais aussi le judaïsme de Qumrân où derek désigne la communauté alliée. Luc joue de la modulation : « le Chemin du Seigneur » (que prêche Apollos imparfaitement) devient « le Chemin de Dieu » (que lui exposent Priscille et Aquila), comme si la christologie apollinienne devait s’élargir à la pleine théologie trinitaire pascale.
Le verset final présente Apollos en débatteur public, démontrant dia tōn graphōn que « le Christ, c’est Jésus » (einai ton Christon Iēsoun). La formulation grecque inverse l’ordre attendu : ce n’est pas Jésus qui est identifié au Christ, mais le Messie attendu qui se révèle être Jésus. Cette argumentation scripturaire — typique du débat synagogal — préfigure les grandes apologies de Justin et de Tertullien, où la christologie se construit comme accomplissement des Écritures. L’épisode dit ainsi quelque chose d’essentiel sur la transmission ecclésiale : la Parole circule, se complète, s’affine ; aucun prédicateur, fût-il éloquent, n’en possède la totalité, et l’Église grandit par des correctifs réciproques.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi la docilité d’Apollos — la force de parler de toi avec ferveur, et l’humilité d’être repris à part quand il me manque encore quelque chose à comprendre.
Composition de lieu — Imagine la synagogue d’Éphèse, port grouillant d’Asie mineure. La lumière entre par les fenêtres hautes, on entend les voix qui débattent, l’odeur du bois et des manuscrits. Un homme se lève, Apollos, « originaire d’Alexandrie » — il a la culture des grands, le verbe sûr. Il parle « avec assurance », « avec précision ». Au fond de la salle, un couple écoute attentivement : Priscille et Aquila, des artisans, des fabricants de tentes. Ils se regardent. Quelque chose manque. À la fin, ils s’approchent — sans éclat, sans humilier — et ils le « prirent à part ».
Méditation — Tout est dans ce geste : « ils le prirent à part ». Apollos est brillant, « éloquent, versé dans les Écritures », « dans la ferveur de l’Esprit ». Et pourtant, il lui manque quelque chose. Il ne connaît « que le baptême de Jean ». Priscille et Aquila ne le contredisent pas en public. Ils ne l’écrasent pas de leur savoir. Ils l’emmènent à l’écart, et là, dans la discrétion d’une maison sans doute, ils lui « exposèrent avec plus de précision le Chemin de Dieu ».
Arrête-toi sur ce mot : « Chemin ». Pas une doctrine, pas un système — un Chemin. Et ce Chemin se transmet d’humain à humain, à voix basse, dans la confiance. Apollos accepte. C’est cela qui m’arrête. Cet homme qui parlait « avec vigueur » accepte d’être repris par un couple d’artisans. Et toi ? Qui sont les Priscille et Aquila de ta vie — ceux qui t’ont pris à part, doucement, pour te dire ce qui te manquait ? As-tu su les écouter ? Et y a-t-il aujourd’hui quelqu’un que tu pourrais prendre « à part », non pour le corriger, mais pour lui exposer « avec plus de précision » ce que tu as toi-même reçu ?
Remarque comment l’Esprit travaille : il ne foudroie pas Apollos, il lui envoie un couple. Dieu se sert toujours de quelqu’un. Et ce quelqu’un, peut-être, c’est toi pour un autre.
Colloque — Seigneur, j’aimerais avoir la ferveur d’Apollos — cette assurance qui vient de toi. Mais je sais aussi qu’il me manque encore tant de choses, que ma compréhension de toi est partielle, parfois fausse. Donne-moi des Priscille et Aquila sur ma route. Et fais de moi, si tu veux, un Aquila pour quelqu’un — discret, humble, attentif. Apprends-moi à prendre les autres « à part » sans les écraser, dans le respect de leur cheminement.
Question pour la relecture : Y a-t-il dans ma vie une parole reçue « à part » que je n’ai pas encore vraiment accueillie — ou une parole que je devrais oser dire à quelqu’un, doucement ?
🕊️ Psaume — 46 (47), 2-3, 8-9, 10 ↗
Lire le texte — 46 (47), 2-3, 8-9, 10
Tous les peuples, battez des mains, acclamez Dieu par vos cris de joie ! Car le Seigneur est le Très-Haut, le redoutable, le grand roi sur toute la terre. Car Dieu est le roi de la terre : que vos musiques l’annoncent ! Il règne, Dieu, sur les païens, Dieu est assis sur son trône sacré. Les chefs des peuples se sont rassemblés : c’est le peuple du Dieu d’Abraham. Les princes de la terre sont à Dieu qui s’élève au-dessus de tous.
✝️ Évangile — Jn 16, 23b-28 ↗
Lire le texte — Jn 16, 23b-28
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Amen, amen, je vous le dis : ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera. Jusqu’à présent vous n’avez rien demandé en mon nom ; demandez, et vous recevrez : ainsi votre joie sera parfaite. En disant cela, je vous ai parlé en images. L’heure vient où je vous parlerai sans images, et vous annoncerai ouvertement ce qui concerne le Père. Ce jour-là, vous demanderez en mon nom ; or, je ne vous dis pas que moi, je prierai le Père pour vous, car le Père lui-même vous aime, parce que vous m’avez aimé et vous avez cru que c’est de Dieu que je suis sorti. Je suis sorti du Père, et je suis venu dans le monde ; maintenant, je quitte le monde, et je pars vers le Père. » – Acclamons la Parole de Dieu.
🎙️ L’unité, sommet de l’amour (J235 · matin)
📘 Comprendre
Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
L’Esprit De Vérité Vous Conduira Dans La Vérité Tout Entière
Avant de nous aventurer dans ce texte de saint Jean, il faut plus que jamais nous « habiller le cœur » (comme disait Saint-Exupéry) : en cette dernière soirée de sa vie terrestre, Jésus n’emploie pas le mot « Trinité » ; il fait beaucoup plus et beaucoup mieux : il nous introduit dans ce grand mystère, dans l’intimité même de la Trinité. Mais pour percevoir ce mystère d’amour et de communion, il faudrait que nous lui soyons accordés, que nous soyons nous-mêmes feu brûlant d’amour et de communion ; or, nous ressemblons plutôt à du bois trop vert mis au contact du feu : bien difficile de le faire « prendre ».
Ce que Jésus nous dit ici, entre autres choses, c’est que l’Esprit de Dieu, le feu, va venir en nous : il va s’installer au cœur du bois vert. Nous sommes encore dans le contexte du dernier repas de Jésus avec ses disciples, au soir du Jeudi saint : Jésus fait ses adieux et prépare ses disciples aux événements qui vont suivre. Il révèle le maximum de son mystère, mais il y a des choses qu’ils ne peuvent pas encore comprendre : « J’aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous n’avez pas la force de les porter ».
L’histoire de l’humanité, comme toute histoire humaine est celle d’un long cheminement. Comme nous, parents ou éducateurs, accompagnons ceux qui nous sont confiés dans leur éveil progressif, Dieu accompagne l’humanité dans sa longue marche. Tout au long de l’histoire biblique, Dieu s’est révélé progressivement à son peuple : ce n’est que peu à peu que le peuple élu a abandonné ses croyances spontanées pour découvrir toujours un peu mieux le vrai visage de Dieu. Mais ce n’est pas fini : la preuve, c’est la difficulté des propres disciples de Jésus à le reconnaître comme le Messie, tellement il était différent du portrait qu’on s’en était fait d’avance.
Et ce long chemin de découverte de Dieu n’est pas encore terminé, il n’est jamais terminé : il continuera jusqu’à l’accomplissement du projet de Dieu. Tout au long de ce cheminement, l’Esprit de vérité nous accompagne pour nous guider vers la vérité tout entière… La vérité semble bien être l’un des maîtres-mots de ce texte : à en croire ce que nous lisons, la vérité est un but et non pas un acquis : « L’Esprit de vérité vous guidera vers la vérité tout entière »… Cela devrait nous interdire de nous disputer sur des questions de théologie… puisqu’aucun de nous ne peut prétendre posséder la vérité tout entière !
D’autre part, elle n’est pas d’ordre intellectuel, elle n’est pas un savoir ; puisque, dans le même évangile de Jean, Jésus dit « je suis la Vérité ». Alors nous comprenons pourquoi dans le texte d’aujourd’hui, il emploie plusieurs fois le verbe « connaître » : « Ce qui va venir, il vous le fera connaître… il reprendra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître ».
Invités À Entrer Dans L’Intimité Même De Dieu
En langage biblique on sait bien que « connaître » désigne une expérience de vie et non pas un savoir. À tel point que ce mot « Connaître », est celui qui est employé pour l’union conjugale. L’expérience de l’amour ne s’explique pas, on peut seulement la vivre et s’en émerveiller.
L’Esprit va habiter en nous, nous pénétrer, nous guider vers le Christ qui est la Vérité… alors, peu à peu, la révélation du mystère de Dieu ne nous sera plus extérieure : nous en aurons la perception intime : là encore, j’entends un écho des promesses des prophètes : « ils me connaîtront tous du plus grand au plus petit ».
Je reviens sur la phrase : « J’aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous n’avez pas la force de les porter. » Pourquoi les apôtres n’ont-ils pas « la force de les porter » ? Parce qu’ils n’ont pas encore reçu l’Esprit-Saint, semble-t-il. Cela veut dire que si nous désirons vraiment pénétrer un peu plus dans la connaissance des mystères de Dieu, il nous faut résolument invoquer l’Esprit-Saint.
Dernière remarque : « Ce qui va venir, il vous le fera connaître ». « Ce qui va venir »* :* n’attendons pas des révélations à la manière des voyants… il s’agit de beaucoup plus grand : c’est le grand projet de Dieu qui se réalise dans l’histoire humaine : ce que saint Paul appelle « le dessein bienveillant » et qui est, justement, l’entrée de l’humanité tout entière dans la vie intime de la Trinité. « Il reprendra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître »* :* il n’est pas question, là non plus, de nous placer sur un plan intellectuel : ce ne sont pas les idées de Jésus qu’il va nous faire comprendre. C’est l’expérience même de sa vie qu’il va nous faire revivre à notre tour. Le cheminement même de l’homme-Jésus vécu avec l’Esprit-Saint devient le nôtre.
Les Tentations au désert, c’est l’Esprit d’amour qui lui permet de les surmonter ; c’est encore l’Esprit qui le conduit dans toute sa mission, qui inspire ses paroles et ses actes… qui lui donne l’audace des miracles… jusqu’à la dernière audace de l’abandon total à Gethsémani. C’est cela la vérité tout entière du Christ, celle vers laquelle nous cheminons à travers l’expérience de nos vies. C’est cet Esprit qui nous habite désormais et qui nous donne à notre tour toutes les audaces de la mission. On est loin d’un savoir intellectuel ! C’est à l’expérience même de l’intimité de Dieu que nous sommes invités…
Au fond, quand nous célébrons la Fête de la Trinité, nous ne contemplons pas de loin un mystère impénétrable, nous célébrons déjà la grande fête de la fin des temps : celle de l’entrée de l’humanité dans la Maison de Dieu.
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
L’Evangile de Jean est un Evangile dont la structure nous paraît bien différente de la construction adoptée dans les trois autres Evangiles.
En effet, l’Evangile de Jean, entre un court Prologue (Jean, 1, 1 - 18), qui est la reprise d’une hymne primitive bien adaptée pour servir d’ouverture à la mission terrestre en Jésus du Verbe fait chair (la Parole de Dieu) , et un Epilogue (Jean, 21, 1 - 25), qui est un compte rendu d’apparition(s) du Christ ressuscité en Galilée, ajouté, semble-t-il, lors de la rédaction finale de l’Evangile, se divise en deux grandes parties :
-
LE LIVRE DES SIGNES, dans lequel , tout au long du ministère public de Jésus, nous assistons à la révélation qu’il nous donne de Dieu son Père par ses signes et ses paroles (Jean, 1, 19 - 12, 50),
-
LE LIVRE DE LA GLOIRE, long de huit chapitres (!), où Jésus, à ceux qui le reçoivent et l’accueillent, montre sa gloire en retournant au Père, à son “Heure”, passage qui se réalise dans sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de son Esprit ( Jean, 13, 1 - 20, 31).
Le Livre de la Gloire, qui va des chapitres 13 à 20 de cet Evangile, nous relate d’abord la dernière soirée des Jésus avec ses disciples, épisode qui couvre 5 chapitres, avec le lavement des pieds des disciples par Jésus, l’annonce de la trahison de Judas, les 3 discours d’adieux de Jésus et sa grande prière finale adressée à Dieu, son Père (13 - 17). Les 2 chapitres suivants sont consacrés à la passion et la mort de Jésus, et sont suivis du chapitre 20, qui traite entièrement de la résurrection et nous fournit la conclusion de l’Evangile, même si le chapitre 21, que l’on appelle “Epilogue”, nous donne un rebond de la résurrection avec le récit d’une apparition supplémentaire de Jésus ressuscité, autour d’une pêche miraculeurse et d’un long dialogue avec Pierre, avant de nous proposer une 2ème conclusion de l’Evangile, dans laquelle l’auteur se présente comme étant le “disciple que Jésus aimait”, que l’on continue d’identifier, non sans difficultés, avec l’Apôtre Jean, fils de Zébédée, et frère de Jacques.
Le Livre de la Gloire ne nous rend compte que de “l’Heure” de Jésus, c’est-à-dire tout ce qui concerne son “passage” au Père (passion-mort-résurrection de Jésus-don de l’Esprit par le Ressuscité).
A noter l’importance que le 4ème Evangile accorde aux tout derniers moments de la vie de Jésus, soit 9 chapitres, y compris l’Epilogue, là où les autres Evangiles ne consacrent que 2 chapitres.
Avec ce passage, nous lisons une partie du Dernier Discours de Jésus. Ce dernier discours, placé par l’Evangéliste au cours du dernier repas de Jésus avec ses disciples la veille de sa mort, peut se diviser en trois sections : - Section 1 (13, 31 - 14, 31), - Section 2 (15, 1 - 16, 33), - Section 3 (17, 1 - 26). Chacune de ces sections se partage ensuite en sous-sections, certaines de ces sous-sections pouvant, à leur tour, être subdivisées.
Dans la Section 2 du Dernier Discours de Jésus (15, 1 - 16, 33), suite à la présentation et à l’explication de l’image-comparaison de la vigne et des sarments (sous-section 1 : 15, 1 - 17), ainsi qu’à la constatation de la haine du monde à l’égard de Jésus et de ses disciples (sous-section 2 : 15, 18 - 16, 4a), une dernière sous-section, que nous lisons maintenant (16, 4b - 33), reprend les thèmes déjà abordés lors de la grande 1ère partie de ce discours (Section 1 : 13, 31 - 14, 31).
Dans cette nouvelle partie du Discours, après nous avoir reparlé de son départ et de la venue du Paraclet (16, 4b - 15), Jésus fait comprendre à ses disciples que son retour “autrement” sera pour eux source de joie et de redécouverte approfondie de sa personne et de son message (16, 16 - 23a). Il annoncera ensuite que toutes nos requêtes nous seront alors accordées et que nous serons capables de comprendre vraiment ses paroles et le sens total de sa mission (16, 23b - 33).
Message
Ce que va changer dans la vie de ses disciples le départ de Jésus et son retour dans le Paraclet-Esprit Saint, c’est d’abord que, désormais, ils pourront tout demander au Père en passant par lui, en invoquant son Nom.
C’est ensuite que Jésus communiquera avec ses disciples dans un langage direct, immédiat, les rejoignant au plus profond de leur être. Et dans cette Présence-Parole de Jésus, le Père sera lui aussi immédiatement à notre portée, et ce, dans la mesure où nous avons foi en Jésus et croyons qu’il est sorti du Père et qu’il vient de Dieu.
Decouvertes
Notons que ces paroles de Jésus en cette partie du chapitre 16 (16, 23b - 28) sont parallèles à celles qu’il a prononcées tout juste auparavant, en 16, 20 - 23a. Elles y renvoient donc, tout en leur apportant un éclairage supplémentaire.
C’est bien deux privilèges que Jésus accorde à ses disciples : celui d’une telle intimité que toutes leurs demandes seront exaucées (versets 23b, 24, 26), et celui de vraiment comprendre Jésus comme étant la révélation du Père (verset 25).
Nous avons désormais l’expérience de Jésus dans le mystère de l’inhabitation de son Esprit en nous (15, 7). Avec cette présence de Jésus unie à celle en nous du Paraclet, nous sommes donc totalement unis à Jésus, et donc tout-à-fait proches du Père.
Prier ainsi au Nom de Jésus, rejoindre ainsi le Père par, et en, Jésus, ne faire qu’un avec Jésus, tout cela n’est possible qu’au terme de son “Heure” de passion-mort-résurrection-ascension-don de l’Esprit Paraclet : voir Ephésiens, 2, 18.
Qu’attend Jésus que nous demandions au Père par lui et en lui ? Tout ce qui peut contribuer à insérer la vie éternelle de Dieu au coeur de notre existence, tout ce qui est le fruit en nous du Paraclet, et, particulièrement, tout ce qui peut nous ouvrir à une meilleure connaissance de Jésus et de ce qu’il nous révèle du Père.
Que veut dire Jésus quand il nous promet de nous annoncer clairement et ouvertement ce qui concerne le Père ? Sans doute que sa Parole sera Lumière totale sur notre route. Egalement, ce qu’il a déjà dit en 14, 25 - 26, concernant l’Esprit qui nous enseignera toutes choses. Surtout, que nous découvrirons le Père dans l’Esprit qui vient du Père, et fait de nous des “enfants” du Père, capables d’une authentique rencontre avec lui.
Cette découverte du Père par et en Jésus n’est possible que dans l’amour du Père pour nous et dans notre amour pour Jésus. Se crée ainsi une situation d’intimité si forte que Jésus n’est plus un intermédiaire entre nous et le Père, mais le “lieu” de notre rencontre directe du Père. Ce mystère nous sera précisé dans la prière de Jésus en 17, 23 - 26 (le Père nous aime du même amour dont il aime Jésus), et en 17, 21 - 23 (le Père, Jésus, et nous, nous sommes “un”). A ce niveau d’unité, notre prière sera la prière même de Jésus.
Une pareille unité, c’est ce que réalise Jésus en sa mission. Venu en ce monde partager notre condition humaine, il est un avec nous. Retournant au Père, et toujours revêtu de notre humanité, transfigurée en sa résurrection, il établit notre parfaite union avec le Père. Il accomplit ainsi sa mission à la façon dont le Prophète Isaïe nous décrit, en la deuxième partie de son Livre, l’achèvement de la mission de la Parole de Dieu envoyée sur la terre (Isaïe, 55, 10 - 11). S’il a part à notre humanité, c’est pour qu’en lui, nous ayons part à la divinité de Dieu, qu’il a mission de nous partager et de nous communiquer.
Prolongement
Avons-nous saisi ce que Jésus nous propose comme relation avec Dieu notre Père par sa Parole, et ce qu’il réalise dans notre existence par son Esprit en qui il nous est présent à jamais ?
Croyons-nous vraiment qu’il est venu de Dieu, qu’en lui Dieu a parlé notre langage et pris part à notre histoire pour que, dès maintenant, nous entrions par lui dans sa vie et en vivions chaque jour ?
Avons-nous mesuré l’enjeu de “l’Heure” de Jésus, nous à qui il nous est donné de la recevoir dans la foi, et de la vivre dans son Esprit qui crée en nous, face au Père et face à nos frères et soeurs, l’attitude même qu’avait Jésus ?
🙏 Seigneur Jésus, ce mystère de la rencontre du Père par toi, dans l’Esprit, que tu nous proposes et que tu réalises en nous et pour nous, est d’un telle intensité d’intimité et d’unité, que nous restons toujours surpris et dépassés par ce don ineffable qui va infiniment au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer, et, encore moins attendre : ouvre mes yeux, ouvre mon coeur, à cette grâce et cette révélation inattendues de ce projet de Dieu qui nous appelle ainsi à entrer dans la gloire de sa divinité, en devenant réellement ses “enfants” bien-aimés. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Ce passage clôt le grand discours d’adieu johannique (Jn 13-17), juste avant la prière sacerdotale. Nous sommes à un seuil : Jésus achève son enseignement en images (paroimiai) et annonce une révélation directe, parrhēsia, « ouvertement », « en pleine clarté ». La dialectique entre voilement et dévoilement structure tout le quatrième Évangile depuis le prologue, et trouve ici son point d’inflexion eschatologique. Le « jour » (en ekeinē tē hēmera) évoqué deux fois renvoie au temps pascal et pentecostal, où l’Esprit-Paraclet conduira à la vérité tout entière (Jn 16, 13).
Le terme grec paroimia — distinct de parabolē synoptique — désigne en johannique une parole énigmatique, voilée, requérant initiation. Jésus reconnaît ainsi la limite pédagogique de son enseignement terrestre : tant que la Croix-Glorification n’a pas eu lieu, la pleine intelligence demeure suspendue. Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur Jean (livre XI), explique : « Il dit ces choses obscurément, parce que la nature humaine n’était pas encore capable de recevoir la connaissance parfaite des mystères. Mais après la Résurrection, lorsque l’Esprit serait donné, alors ils comprendraient sans énigmes ce qu’il avait dit en énigmes. » Pour Cyrille, le passage de la paroimia à la parrhēsia recoupe le passage du Christ selon la chair au Christ selon l’Esprit.
La promesse « demandez en mon nom » introduit une nouveauté radicale dans la prière. Le « nom » (onoma) en sémitique n’est pas étiquette mais identité agissante, et prier en tō onomati signifie entrer dans la médiation filiale du Christ. Augustin, dans son Tractatus 102 sur Jean, en tire une règle exégétique fondamentale : « Demander au nom du Christ, c’est demander ce qui convient au salut. Tout ce qui n’est pas demandé en vue du salut n’est pas demandé au nom du Sauveur. » Augustin résout ainsi l’apparente difficulté soulevée par les prières non exaucées : ce qui est contraire à notre véritable bien ne peut être demandé au nom de Celui qui est notre Bien.
Le verset 26-27 contient une parole déconcertante : « Je ne vous dis pas que je prierai le Père pour vous, car le Père lui-même vous aime. » Cette déclaration semble contredire la doctrine de l’intercession christique (cf. Rm 8, 34 ; He 7, 25 ; 1 Jn 2, 1). Les exégètes modernes (Brown, Schnackenburg) y lisent non une négation de la médiation, mais une insistance sur l’amour direct du Père : la prière du Christ n’est pas nécessaire pour fléchir un Père réticent ; au contraire, elle exprime l’unité d’amour qui circule déjà entre le Père et les disciples. Origène, dans son traité Sur la Prière (chap. 15), avait déjà saisi cette articulation : la prière au Père par le Fils n’est pas captation d’une faveur, mais participation au mouvement même de l’amour trinitaire qui précède toute demande.
La double affirmation finale — « Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde ; je quitte le monde et je vais au Père » — constitue ce que Bultmann appelait la « formule du double mouvement » johannique, condensé christologique d’une rare densité. Les verbes exēlthon (je suis sorti) et poreuomai (je vais) dessinent une parabole descendante-ascendante qui rappelle Ph 2, 6-11 et préfigure le Credo. Hilaire de Poitiers, dans son De Trinitate (livre VI), commente : « Sortir du Père ne signifie pas un déplacement local, mais l’engendrement éternel manifesté dans l’économie ; aller vers le Père ne signifie pas un éloignement, mais le retour glorieux de la chair assumée vers la gloire qu’il avait avant la fondation du monde. »
La joie « accomplie » (peplērōmenē) constitue le fruit promis de cette nouvelle économie de la prière. Le parfait passif suggère un état durable, un accomplissement définitif. La théologie johannique de la joie (cf. Jn 3, 29 ; 15, 11 ; 17, 13 ; 20, 20) fait écho à la joie messianique d’Is 35 et 61, et se distingue radicalement du chairein mondain : elle naît de la communion au Christ glorifié et de l’accès filial au Père. Dans le contexte du temps pascal, l’Église médite que cette joie n’est pas projetée à un futur lointain mais déjà offerte, car « ce jour-là » s’est inauguré au matin de Pâques et se prolonge dans chaque eucharistie où les disciples « demandent au nom » du Ressuscité. La résonance avec la première lecture est saisissante : Apollos, baptisé seulement de Jean, ne connaît pas encore la parrhēsia pascale ; Priscille et Aquila l’introduisent à ce Chemin où la Parole ne se dit plus en images mais s’annonce ouvertement.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de croire vraiment, au fond de moi, que « le Père lui-même m’aime » — et de demander en ton nom avec la confiance d’un enfant.
Composition de lieu — C’est encore le soir du Jeudi Saint. Jésus parle à ses disciples — tu fais partie d’eux. La pièce est basse, la table est encore là. Il sait qu’il va partir. Eux ne savent pas encore ce qui les attend. Il y a sur son visage une gravité douce, et dans sa voix, une urgence tendre : il leur dit l’essentiel avant la nuit. Tu es assis tout près. Il te regarde. « L’heure vient où je vous parlerai sans images. » Quelque chose s’ouvre.
Méditation — Trois fois en quelques lignes, Jésus dit : « demandez ». « Ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera. » « Jusqu’à présent vous n’avez rien demandé en mon nom ; demandez, et vous recevrez. » « Ce jour-là, vous demanderez en mon nom. » Pourquoi insiste-t-il tant ? Peut-être parce qu’il connaît notre tentation : ne pas demander. Par pudeur. Par fausse humilité. Par peur d’être déçus. Par habitude de nous débrouiller seuls. Jésus, lui, nous presse : ose demander. Et il ajoute cette promesse vertigineuse : « ainsi votre joie sera parfaite ».
Mais le cœur du texte est ailleurs. Écoute bien : « je ne vous dis pas que moi, je prierai le Père pour vous, car le Père lui-même vous aime ». Reste là. Ne va pas plus loin. « Le Père lui-même vous aime. » Pas un Père qu’il faut amadouer par l’intermédiaire de Jésus. Pas un Père distant qui aurait besoin d’être convaincu. Un Père qui aime déjà, directement, sans filtre. Jésus ne se met pas entre nous et le Père — il nous ouvre l’accès direct. Quelle image du Père portes-tu ? Celle d’un juge à apaiser ? D’un absent ? Ou de Celui qui « lui-même » t’aime, à cause de ton attachement à Jésus ?
« Je suis sorti du Père, et je suis venu dans le monde ; maintenant, je quitte le monde, et je pars vers le Père. » Tout le mouvement de l’Incarnation tient en une phrase. Il est venu te chercher. Il repart, et il t’emmène. À la veille de l’Ascension, ces mots prennent leur poids : ce n’est pas une absence, c’est une porte qui s’ouvre.
Colloque — Seigneur Jésus, tu me dis que le Père lui-même m’aime. Je voudrais le croire pleinement. Pardon pour les fois où je t’ai prié comme on supplie un médiateur lointain, sans oser m’approcher. Apprends-moi à demander — vraiment, simplement, comme un enfant qui sait qu’il est aimé. Et toi, Père, fais-moi sentir aujourd’hui que tu m’aimes « toi-même ». Que ma joie devienne parfaite, non parce que tout va bien, mais parce que je sais à qui je suis.
Question pour la relecture : Qu’est-ce que je n’ose pas demander au Père — et pourquoi ?
🙏 Prier
Père, toi qui m’aimes « toi-même », je viens à toi sans intermédiaire, au nom de ton Fils Jésus qui est sorti de toi et qui retourne à toi.
Apprends-moi à demander. Non pas du bout des lèvres, mais avec la hardiesse d’Apollos et la confiance des tout-petits.
Mets sur ma route des Priscille et des Aquila qui sauront me prendre à part pour m’enseigner « avec plus de précision » le Chemin de ton Fils. Et fais de moi, pour quelqu’un, un compagnon discret.
Que toute ma vie devienne acclamation, musique qui t’annonce, joie qui te chante, en attendant le jour où tu nous parleras « sans images ». Amen.
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour
La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.
🕯️ Entrer dans la prière
Nous voici dans les derniers jours du temps pascal, à la veille de l’Ascension. L’Église nous fait entendre Jésus annoncer qu’il « quitte le monde » et part « vers le Père » — et en même temps, dans les Actes, nous voyons l’Évangile courir, porté par des hommes et des femmes très ordinaires : Paul qui « affermit » les disciples, Apollos qui parle « avec assurance », Priscille et Aquila qui prennent quelqu’un « à part » pour lui exposer « avec plus de précision » le Chemin. C’est cela, le mystère pascal : le Christ s’efface et l’Esprit prend le relais dans des vies concrètes. Le psaume éclate de joie — « battez des mains » — parce que ce départ n’est pas une absence, c’est un règne qui commence. Pose ton livre. Respire. Aujourd’hui, laisse-toi rejoindre par cette parole étonnante : « le Père lui-même vous aime ». Commence peut-être par l’Évangile, qui est le cœur, puis reviens vers Apollos et la délicatesse de Priscille. Demande la grâce d’oser demander.