Des émotions aux motions spirituelles
🎓 Enseignement
Sœur Michèle Marchant · Enseignements et témoignages · diffusé en mars 2021
🎧 Écouter sur Radio Grand CielEn bref : Que ressentons-nous vraiment dans notre vie spirituelle ? Sœur Michèle Marchant vous invite à distinguer l'émotion, réaction intérieure qui nous renseigne sur nos besoins, et la motion, ce mouvement initié par Dieu ou par le mauvais esprit. À la suite d'Ignace de Loyola, elle montre comment ces motions deviennent des balises pour reconnaître le chemin de vie.
Bonjour à vous, les auditeurs de Radio Grand Ciel. Je suis Sœur Michèle Marchant du Prieuré Saint-Thomas et je vous parle aujourd'hui dans le cadre de l'émission « Foi, chemin de liberté », l'émission de spiritualité ignatienne de Radio Grand Ciel.
Je vous emmène aujourd'hui dans un sujet un peu difficile. C'est celui de ce que nous ressentons, ce que nous éprouvons dans notre vie spirituelle : nos émotions spirituelles. Les membres de la Communauté Vie Chrétienne reconnaîtront ici un thème abordé dans leur revue, mais je m'aiderai aussi de ce qu'en dit Maurice Giuliani, jésuite.
Nos émotions colorent notre quotidien
En effet, les émotions colorent notre quotidien. Toute notre vie est tissée d'une succession de sensations, d'émotions agréables, stimulantes, troublantes, violentes, pénibles. Sans elles, la vie serait fade, sans intérêt. Comment pourrions-nous prendre des décisions pour enrichir notre vie, l'orienter vers notre bien, s'il n'y avait pas ces émotions ?
Ces émotions aussi nous apprennent à nous connaître. L'émotion est une réaction intérieure, qui survient lors d'une rencontre, ou lors d'une lecture, lors d'un voyage, quand je vois un beau paysage. Cette émotion revêt toujours une signification pour moi-même. Elle m'indique qu'un besoin est satisfait ou non. Cette émotion me permet de m'orienter sur le plan psychique, et son intensité m'indique l'importance de ce que je vis.
C'est-à-dire ? Eh bien, c'est pareil dans la vie spirituelle. La vie spirituelle est aussi tissée de sensations et d'émotions diverses. Par exemple, je ressens quelque chose quand je lis un passage biblique. Je ressens quelque chose quand j'écoute le témoignage d'une vie, quand je lis un roman ou une histoire qui me touche. Ces émotions vécues durant le temps de prière ont quelque chose de différent des autres émotions.
L'expérience d'Ignace à Loyola
Ignace, lors de sa convalescence à Loyola, en a fait l'expérience. Il s'aperçoit que ces lectures de la vie du Christ, ou des saints, et les pensées qui en découlent, le laissent allègre, c'est-à-dire joyeux, content, consolé, alors qu'il reste sec, mécontent et triste dès qu'il cesse de penser aux exploits qu'il fera, non pas pour Dieu, mais pour l'homme. Pas pour Dieu, mais pour l'honneur d'une grande dame. De cette prise de conscience graduelle, il en viendra à connaître la diversité des esprits qui l'agitent.
Ces expériences ressemblent à des émotions et sont souvent confondues avec elles. Mais de quoi s'agit-il, ici, sur le plan de la vie spirituelle ?
De l'émotion à la motion
Avec le temps, Ignace définira plutôt ces expériences comme étant des « motions », ce qui nous permet de faire la différence avec nos émotions. Dans la vie spirituelle, bien que cela ressemble à une émotion, l'expérience vécue relève d'une autre dimension. Elle est le résultat d'une collaboration entre Dieu et moi. C'est Dieu qui me touche. C'est Dieu qui, à travers telle lecture biblique, tel temps de prière, tel témoignage que j'entends, telle expérience dans ma vie, c'est Dieu qui me parle. Et c'est cela qu'Ignace appellera une « motion spirituelle ».
Et là, je vois que je ne suis pas seule à l'origine de ce que j'éprouve dans ma vie spirituelle. C'est Dieu qui intervient. Cette motion est une relation avec le monde extérieur et avec Dieu.
Lorsque j'éprouve une émotion, cela révèle toujours un besoin. Elle m'informe sur les dimensions multiples de mon existence. Par exemple, si j'éprouve un manque affectif, j'éprouve de la tristesse. Si je m'apprête à recevoir une amie, je m'apprête à la recevoir en éprouvant déjà la joie de la rencontre. Plus nous prenons conscience de nos émotions, plus nous les accueillons et nous les extériorisons, plus nous sommes capables de partager notre vie intérieure avec ceux qui nous côtoient.
La motion spirituelle, quant à elle, me parle aussi de relation. Dans les Exercices spirituels, Ignace souligne fortement l'importance de sentir et goûter les choses intérieurement. Le but ultime n'est pas de susciter des sensations, mais de percevoir le mouvement initié par Dieu, ou peut-être le mauvais esprit. Ce mouvement m'indique un chemin de croissance, un chemin de bonheur, ou un chemin de malheur, un chemin qui va plutôt vers la mort. Ce sont des balises sur ma route pour découvrir le désir de Dieu en moi, ou mon refus de Dieu. Ces balises m'informent sur les options que je dois prendre pour atteindre le bonheur.
C'est parce qu'il se passe quelque chose en moi pendant ma contemplation ou ma prière que je peux prendre conscience de ce mouvement suscité en moi. Et selon ce que je ressens, j'aurai la capacité de reconnaître si je suis accordée ou non à cet objet de ma contemplation, à Jésus-Christ que je regarde dans la prière.
Consolation et désolation
Au long de sa longue convalescence, Ignace prend peu à peu conscience qu'il est agité par différents esprits. La joie, l'allégresse sont ressenties quand il se projette dans le service de Dieu, alors que les exploits visant à le signaler à la grande dame de ses rêves illusoires le laissent sec et mécontent. Il en vient à associer l'action du bon esprit à la consolation, et à la désolation, l'action du démon.
Ici nous pouvons comprendre que le démon est autant celui qu'il désigne comme étant l'ennemi de la nature humaine, que tout ce qui n'est pas encore converti au service de Dieu en moi, tout ce qui fait obstacle au service de Dieu. La motion spirituelle, c'est donc un mouvement initié par le bon ou le mauvais esprit. Et cela me demande une réponse : adhésion ou rejet ? Dieu nous invite, Dieu m'invite à choisir la vie.
Sentir et goûter intérieurement
C'est pourquoi, pour Ignace de Loyola, il est nécessaire de sentir. Sentir quoi ? La connaissance intérieure de nos péchés ? Sentir ce qui est davantage pour la gloire de Dieu ? Sentir que l'amour porté à quelqu'un vient de l'amour de Dieu ? Voici des exemples.
Ignace nous montre tout au long de son expérience personnelle qu'on n'accède pas encore à la vie, à la pleine vie spirituelle, du fait qu'on obéit, du fait qu'on pratique la vertu, du fait qu'on s'exerce à la charité, mais seulement lorsque la conscience s'offre à la motion qui, venue de Dieu, la porte aux attitudes que l'Esprit Saint lui-même inspire. Jusque dans la prière, il faut savoir parler à Dieu selon ce que l'on sent en soi.
Cela nous aide à préciser la mystique ignatienne. L'effet ultime de la consolation, de ce bonheur de la vie en Dieu parce que je corresponds à ce que Dieu me propose, l'effet ultime, c'est que tous les travaux sont plaisir et toutes les fatigues repos. À celui qui marche avec cette ferveur, chaleur et consolation intérieure, il n'y a pas de si grandes charges qui ne lui paraissent légères, ni de pénitence ou d'autres peines si grandes qu'elles ne soient très douces.
Je cite ici Ignace de Loyola : « La motion de l'Esprit Saint, bien loin de contraindre, de réduire ou de briser, au contraire, l'âme, très souple pour l'action, multiplie ses forces. » Elle peut donc servir Dieu, qui en fait agit en elle et lui donne cette force et ce dynamisme.
Transcription de l'émission Foi, chemin de liberté, produite et diffusée par Radio Grand Ciel (Chartres). L'écoute reste la référence : épisode original.