Journée mondiale des migrants (1/3)
🎓 Enseignement · Ex 23, 9 ; Lv 19, 34 ; Lc 10, 25-37
Raymonde Richard et Christian Mellon · Enseignements et témoignages · diffusé en déc. 2019
🎧 Écouter sur Radio Grand Ciel📖 Ce texte à la messe : Lundi 5 octobre 2026 · lundi, 27ᵉ sem. ordinaire (paire)
En bref : Vous écoutez Christian Mellon commenter le message du pape François pour la Journée mondiale du migrant et du réfugié de septembre 2019. Il vous invite à déplacer le regard : la question migratoire ne parle pas seulement des migrants, elle parle de nous, de nos peurs, de notre charité, de notre humanité. Un parcours en trois temps, appuyé sur l'Écriture et sur des textes du pape.
Aujourd'hui, Raymonde Richard vous propose d'écouter Christian Mellon commenter le message du pape François pour la Journée mondiale des migrants.
Dans son message pour la Journée mondiale du migrant et du réfugié de septembre 2019, il ne s'agit pas seulement de migrants : il s'agit de nous, de nous personnellement, de notre société, de nos valeurs, de nos convictions, de nos problèmes sociaux, économiques, du monde que nous voulons construire. C'est un document important que je vais vous présenter, en disant ce que ça évoque pour moi à la fois comme échos ecclésiaux mais aussi comme échos socio-politiques. Parce qu'on va parler de nous.
L'intérêt des papes pour la question migratoire
L'intérêt des papes pour la question migratoire remonte à la fin du 19e siècle. À l'époque, ils voulaient surtout que les migrants catholiques trouvent, dans les pays où ils arrivaient, les moyens de vivre leur foi, notamment grâce à l'accompagnement de prêtres et de religieuses parlant leur langue. En 1905 déjà, un évêque italien, le bienheureux Jean-Baptiste Scalabrini, incite le Vatican à créer un bureau pour le soin spirituel des migrants. Et c'est en 1915 que Benoît XV institue la Journée mondiale du migrant et du réfugié.
Chaque année, à l'occasion de cette journée, les papes publient un message sur un aspect de la question migratoire : pastoral, spirituel, éthique, voire politique, prenant aussi parfois position sur des aspects controversés, comme nous allons le voir.
Il ne s'agit pas seulement de migrants
Le message de 2018, le dernier, était très politique, au bon sens du terme. Il développait au moins une trentaine de propositions très précises, de mesures qu'il conviendrait, d'après le pape, de prendre pour mettre en œuvre les quatre fameux verbes : accueillir, protéger, promouvoir, intégrer. Ce message de l'année dernière pouvait laisser penser aux lecteurs qu'ils n'étaient pas vraiment concernés.
Le message de cette année rectifie totalement cette impression, parce que son cœur, c'est que la question de l'immigration nous concerne tous. L'attention n'est pas centrée sur les migrants eux-mêmes, mais sur nous, dans notre rapport à eux, bien sûr, mais sur nous, notre société, nos valeurs, notre fidélité au Christ. En tout cela, l'attitude vis-à-vis des migrants sert en quelque sorte de révélateur. Ils sont un signe des temps, une sorte de révélateur d'un certain nombre de problèmes, ou une sorte de richesse, ou de réalité, en tout cas, de nos sociétés.
Il ne s'agit pas seulement de migrants, il s'agit aussi de nos peurs.
Il ne s'agit pas seulement de migrants, il s'agit de charité.
Il ne s'agit pas seulement de migrants, il s'agit de notre humanité.
Il ne s'agit pas seulement de migrants, il s'agit de n'exclure personne.
Il ne s'agit pas seulement de migrants, il s'agit de mettre les derniers à la première place.
Il ne s'agit pas seulement de migrants, il s'agit de toute la personne, de toutes les personnes.
Il ne s'agit pas seulement de migrants, il s'agit de construire la cité de Dieu et de l'homme.
Nos peurs
Premièrement, nos peurs. C'est important de voir que le pape nous dit que la peur n'est pas illégitime. Et je pense que cela rejoint notre propre expérience. Face à quelqu'un qui a peur, c'est tout à fait inutile, voire contre-productif, et d'ailleurs souvent injuste, de lui dire « tu as tort d'avoir peur », ou bien encore « c'est mal d'avoir peur ». La peur est une donnée.
Certes, on doit explorer les causes pour y porter remède, car la peur peut paralyser, elle peut avoir des effets nocifs, justement, en cette matière. Mais on ne peut pas oublier que la peur de l'autre, la peur de celui qui est différent, est perçue a priori comme une menace : c'est une donnée anthropologique assez ancienne, dans toutes les cultures. Ce n'est pas propre à la question des migrants d'aujourd'hui.
Il y a des peurs fondées, il y a des peurs salutaires, et puis il y a des peurs instrumentalisées. Mais dans un cas comme dans l'autre, on ne peut pas parler à quelqu'un de sa peur comme d'une faute morale, dans un discours culpabilisateur. On peut parfois lui laisser entendre que sa peur résulte d'une ignorance des réalités, des fake news, des faux chiffres. Même chose en tant que prédicateur, en tant que prêtre portant la parole de Dieu : citer l'Évangile, c'est bien, ça fait partie de ce qu'il faut faire, mais ça ne suffit pas. Sinon, il n'y aurait pas, dans notre opinion publique catholique, les attitudes de réticence que vous connaissez.
Il faut donc faire connaître les vrais chiffres, les vraies données, contre les peurs instrumentalisées, mais il faut aller plus profond. Finalement, on a peur de ce qu'on ne connaît pas, et donc le seul remède à la peur, c'est la rencontre : il faut connaître les personnes dont on a peur. Notre Église doit certes prêcher l'Évangile de la charité, de l'accueil, mais aussi, tout simplement, organiser davantage de rencontres entre le peuple chrétien lambda, si je puis dire, et des migrants.
Le pape François propose une culture de la rencontre, qu'il oppose à la culture du rejet. Dans son message de 2014 déjà, il invite à un changement d'attitude envers les migrants : le passage d'une attitude de défense et de peur, de désintérêt ou de marginalisation, qui correspond en fin de compte à la culture du rejet, à une attitude qui a comme base la culture de la rencontre, seule capable de construire un monde plus juste et fraternel, un monde meilleur.
La charité : gratuité et compassion
J'en viens au deuxième point. Il ne s'agit pas seulement de migrants, il s'agit de charité. La charité est une notion tellement centrale dans la théologie, dans la spiritualité, dans l'éthique chrétienne, qu'on pourrait en développer des dizaines de facettes. Ici, le pape n'en retient que deux : la gratuité et la compassion.
La gratuité. La charité la plus élevée, écrit-il, est celle qui s'exerce envers ceux qui ne sont pas en mesure de rendre la pareille, ni même, peut-être, de remercier. Les réticences de notre société envers l'accueil de l'étranger sont donc le symptôme d'un mal plus profond, plus général : c'est la tendance à ne prendre des décisions qu'en fonction de l'intérêt. Qu'est-ce que ça me rapporte ? Intérêt matériel, financier, en termes de prestige, de pouvoir. Je dirais même, parfois — et ça peut être notre tentation — en termes de bonne conscience : voilà, ça nous met la conscience à l'aise. Qu'est-ce que ça me rapporte ? Le calcul envahit tout. C'est une grave déviation quand le calcul touche les domaines où il ne devrait pas être pertinent : l'affectif, le familial, l'amical, le relationnel. C'est ce que François dénonce dans Laudato Si' aussi, sous le nom de paradigme technocratique.
La deuxième composante de la charité que le pape développe, c'est la compassion. Le progrès de nos peuples, écrit-il, dépend surtout de la capacité de se laisser remuer et toucher par celui qui frappe à la porte.
Notre humanité : la compassion
C'est le troisième point. Il ne s'agit pas seulement de migrants, il s'agit de notre humanité — et il va traiter, essentiellement, de la compassion. Quelque chose qui nous constitue comme êtres humains, indépendamment de toute foi religieuse : la capacité à se mettre à la place de l'autre.
Ce sentiment a été éprouvé bien des fois par Jésus lui-même. « Il fut pris de compassion », ou « il fut pris de pitié » : ce sont là des traductions, à mon avis, édulcorées. Ceux d'entre vous qui ont fait un peu d'exégèse biblique, ou qui connaissent les langues bibliques, savent que le mot hébreu, puis le mot grec qui le reprend, est beaucoup plus physique : il s'agit des entrailles. La bonne traduction, que je n'ai encore jamais vue dans les textes liturgiques, ce serait « il fut pris aux tripes ». Le Samaritain, il fut pris aux tripes. Et Jésus, il fut pris aux tripes quand il voit la douleur de la femme dont le fils vient de mourir.
La compassion, nous dit François, ne s'explique pas seulement au niveau rationnel. Elle fait vibrer les cordes les plus sensibles de notre humanité, provoquant un élan irrépressible à nous faire le prochain de ceux que nous voyons en difficulté. Ou encore : avoir de la compassion signifie faire de la place à la tendresse, que la société contemporaine nous demande si souvent, au contraire, de réprimer.
La tendresse. Voilà un mot qui revient un peu dans un certain nombre d'écrits, et je trouve que c'est intéressant. Quelquefois, quand on veut le dénigrer, on va l'appeler « bisounours » ; mais pour un chrétien, je pense qu'il vaut mieux dire « la tendresse », « la tendresse de Dieu ».
L'exemple le plus frappant, chez le pape François, c'est son homélie à Lampedusa, quelques mois après son élection. Voici un extrait :
Je voudrais demander : est-ce que l'un de nous a déploré la mort de ses frères et sœurs ? Est-ce que l'un de nous a pleuré pour ces personnes qui se trouvaient sur le bateau ? Nous sommes une société qui a oublié comment pleurer, comment faire l'expérience de la compassion. La mondialisation de l'indifférence nous a ôté notre capacité de pleurer.
Cette expression, la mondialisation de l'indifférence, on peut aussi la retrouver dans le message du 1er janvier 2016 :
L'indifférence envers le prochain prend différents visages. Il y a celui qui est bien informé, écoute la radio, lit les journaux, assiste aux programmes télévisés, mais il le fait de manière tiède, presque dans une condition d'accoutumance. Ces personnes connaissent vaguement les drames qui affligent l'humanité, mais elles ne se sentent pas impliquées, elles ne vivent pas la compassion.
Là, je pense évidemment aux milliers et milliers de noyés en Méditerranée. On s'habitue, il n'y a plus de compassion. Quelquefois, quelqu'un qui a vécu ça et qui a survécu nous fait un témoignage, et ça redevient concret pour nous ; mais dans l'ensemble, on peut dire que c'est quelque chose auquel on s'habitue.
Nous pouvons lire ici une nouvelle citation, cette fois émanant du Conseil pontifical pour la pastorale des migrants et des personnes en déplacement, Erga Migrantes Caritas Christi :
Nous ne pouvons donc pas passer ici sous silence la réponse généreuse donnée par des hommes et des femmes, des associations et des organisations qui, devant la souffrance de tant de personnes provoquée par les migrations, luttent pour les droits des migrants, forcés ou non, et pour leur défense. Cet engagement est un fruit tout spécial de la compassion de Jésus, bon Samaritain, que l'Esprit Saint suscite partout dans le cœur des hommes de bonne volonté et particulièrement dans l'Église.
Cette capacité à comprendre ce que vit l'autre parce qu'on l'a vécu soi-même permet de ne pas situer les questions concernant l'accueil en termes moraux. Dans la Bible, l'invitation à accueillir l'étranger n'est pas présentée comme une exigence morale : ça ne fait pas partie des dix commandements. Voici comment, dans l'Exode et dans le Lévitique, est fondé le commandement du respect de l'étranger.
Exode :
Vous avez vous-même résidé comme étranger dans le pays d'Égypte.
Lévitique, c'est la même chose :
Car vous avez été étranger au pays d'Égypte.
C'est donc le fait d'avoir soi-même vécu quelque chose comme ça qui permet de se mettre à la place de celui qui est en train de le vivre. François fait référence à la compassion du Samaritain dans la parabole que Jésus termine par « Vous aussi, faites de même ». Le prochain, dans l'Évangile, n'est pas celui que l'on choisit, mais celui qui nous arrive et dont nous devenons proches.
Chers auditeurs, vous aurez la suite de ce commentaire dans une prochaine émission.
Transcription de l'émission Foi, chemin de liberté, produite et diffusée par Radio Grand Ciel (Chartres). L'écoute reste la référence : épisode original.