CapBibliqueCapBiblique

Journée mondiale des migrants (2/3)

🎓 Enseignement

Père Christian Mellon · Enseignements et témoignages · diffusé en déc. 2019

🎧 Écouter sur Radio Grand Ciel

En bref : Vous suivez ici le Père Christian Mellon qui commente le message du pape François pour la Journée mondiale du migrant. Il montre que l'accueil des migrants n'est pas une invention du pontificat actuel, mais s'enracine dans la doctrine sociale de l'Église. Autour de la formule « il ne s'agit pas seulement de migrants », vous parcourez la destination universelle des biens, le droit d'asile, l'exclusion et l'option préférentielle pour les pauvres.

La destination universelle des biens

J'en viens au point suivant du pape François dans son message. Il ne s'agit pas seulement de migrants, il s'agit de n'exclure personne. Pour la théologie chrétienne, personne ne doit être exclu de la jouissance des biens de cette terre. C'est ce qu'on appelle la destination universelle des biens, qui est un des principes essentiels de la doctrine sociale de l'Église.

Je vous le rappelle, ou je vous le donne si vous ne l'avez jamais lu, c'est une formule qu'on trouve dans le Concile Vatican II :

Dieu a destiné la terre et tout ce qu'elle contient à l'usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous.

Les biens de la création sont, par la volonté de Dieu, destinés à tous. Ils doivent affluer entre les mains de tous de manière équitable. Chaque fois que ce n'est pas le cas, il y a atteinte à la justice et donc à la charité. S'il y a sur la terre un seul homme qui n'y trouve pas de quoi vivre, et vivre dignement, pas seulement survivre, c'est contraire au plan de Dieu.

Peu après, le pape Paul VI, dans Populorum progressio, précise que tous les autres droits, y compris ceux de propriété et de libre commerce, sont subordonnés à ce principe. Ça, c'est très important. L'Église ne nie pas le droit de propriété ou de libre commerce. Elle dit simplement qu'il est subordonné au principe de la destination universelle des biens.

Paul VI invoque à l'appui de cette affirmation les théologiens de l'Antiquité, parce qu'il ne s'agit pas là d'une découverte moderne. Je vous ai donné la formulation du Concile Vatican II, mais c'est quelque chose qui traverse toute l'histoire de la pensée chrétienne. Et il cite notamment saint Ambroise, le grand saint du Ve siècle, qui dit dans ses homélies à des gens qui sont plutôt aisés, qui donnent, qui sont généreux :

Ce n'est pas de ton bien que tu fais largesse aux pauvres. Tu lui rends ce qui lui appartient. Car ce qui est donné en commun pour l'usage de tous, voilà ce que tu t'arroges.

La terre est donnée à tout le monde, et pas seulement aux riches. Cinquième siècle.

Le droit d'asile élargi

Alors, en quoi cela va-t-il concerner la question des migrants ? Eh bien, c'est que si l'on prend au sérieux cela, que tout homme a le droit de trouver sur terre de quoi vivre, pas seulement survivre, on doit admettre logiquement que s'il ne le trouve pas chez lui, il a le droit d'aller le chercher ailleurs.

Et c'est pourquoi, aux yeux de l'Église — et ça, c'est un point ignoré de beaucoup de chrétiens —, le droit d'asile ne concerne pas seulement les personnes qui fuient la mort et la persécution, comme dans la Convention de Genève de 1951, mais aussi celles qui ne trouvent pas chez elles de quoi vivre dignement. Et là, l'article 2241 du Catéchisme de l'Église catholique, publié en 1992, est très clair :

Les nations mieux pourvues sont tenues d'accueillir autant que faire se peut l'étranger en quête de la sécurité et des ressources vitales qu'il ne peut trouver dans son pays d'origine. Les pouvoirs publics veilleront au respect du droit naturel qui place l'hôte sous la protection de ceux qui le reçoivent.

Donc vous voyez la spécificité de l'Église : c'est de n'avoir pas dit seulement « en quête de sécurité » — ça, c'est la Convention de Genève —, mais d'avoir ajouté « des ressources vitales qu'il ne peut trouver dans son pays d'origine ». Ce qu'une opinion un peu simpliste et dichotomique classe dans les réfugiés économiques.

Je crois que c'est un des fruits des témoignages que nous avons eus ces derniers jours : voir que cette fameuse dichotomie entre réfugiés politiques et réfugiés économiques, si elle est claire au point de vue juridique et du droit international, ne l'est pas du tout dans les faits, et que les motivations pour l'exil sont plus un arc-en-ciel de motivations qu'une dichotomie très nette.

Une même ligne : Jean-Paul II, Benoît XVI, François

On retrouve tout cela — alors, vous allez dire, c'est l'article, oui, déjà le Catéchisme c'est 92, c'était sous Jean-Paul II —, mais on trouve exactement la même chose chez Benoît XVI. Je cite souvent, et vous allez voir dans le reste de cette intervention, Jean-Paul II et Benoît XVI, pour aller contre l'idée qu'il y a chez beaucoup de chrétiens que toutes ces positions en faveur des migrants seraient dues au pape François. Pas du tout. Ce qui est dû au pape François, c'est les formulations, c'est les gestes. Il est plus fort, il est plus éloquent dans ses gestes, mais sur le fond, il est exactement dans la ligne de ses prédécesseurs. Je crois que c'est important de le savoir.

Donc voici, par exemple, ce qu'écrivait Benoît XVI :

Tous appartiennent à une famille unique, migrants et populations locales qui les accueillent, et tous ont le même droit de bénéficier des biens de la terre, dont la destination est universelle, comme l'enseigne la doctrine sociale de l'Église.

Le vénérable Jean-Paul II — il cite donc son prédécesseur —, à l'occasion de cette même journée célébrée en 2001, souligna que :

Le bien commun universel englobe toute la famille des peuples, au-dessus de tout égoïsme nationaliste. C'est dans ce contexte qu'il faut considérer le droit à émigrer. L'Église reconnaît ce droit à tout homme, sous son double aspect : possibilité de sortir de son pays, et possibilité d'entrer dans un autre pays à la recherche de meilleures conditions de vie.

Voilà : si vous avez des personnes dans votre paroisse un peu réticentes, et qui n'aiment pas trop le pape François, citez-leur Benoît XVI et Jean-Paul II.

N'exclure personne

Alors, je voudrais commenter maintenant le mot « exclure » — puisqu'il ne s'agit pas seulement de migrants, il s'agit de n'exclure personne — sous un autre angle, non plus ecclésial, mais sociologique. Je crois que l'exclusion de bien des migrants dans nos sociétés n'est qu'un cas particulier d'une tendance qui a été décrite et analysée par bien des sociologues : la montée des phénomènes d'exclusion.

Ceux qui suivent ces questions depuis trente ou quarante ans ont noté un changement important dans le vocabulaire. Hier, on disait « exploitation », « oppression ». Aujourd'hui, quand on énumère les personnes en difficulté dans nos sociétés, il y a toujours les pauvres, bien sûr, mais il n'y a presque plus les exploités : il y a les exclus. On entend par là ceux dont on pourrait se passer, la société fonctionnerait aussi bien, voire mieux, s'ils n'étaient pas là. Voilà : les exclus.

Je vois là une des clés d'interprétation de ce qu'on appelle le malaise des banlieues. J'habite dans une cité HLM de Saint-Denis depuis quinze ans, y compris au moment des émeutes de 2005. Quand les sociologues se penchent sur ce qui fait qu'il y a des rancœurs, qui peuvent parfois prendre des formes violentes, d'autodestruction ou de destruction, il y a certes le chômage, l'échec scolaire, les habitats dégradés — tout ça, vous connaissez. Mais, plus profondément, il y a le sentiment d'être exclu, de ne pas être respecté. Le mot « exclusion », je crois, est vraiment tout à fait central.

Les personnes en situation irrégulière

Je reviens maintenant à un texte d'Église sur l'exclusion, concernant un point très particulier — particulier quantitativement, mais important éthiquement et politiquement : ce qu'on appelle les personnes en situation irrégulière, donc, vulgairement, dans la grande presse, ce qu'on appelle les sans-papiers. Là aussi, l'Église a dit des choses qui peuvent nous surprendre, et qu'il est important de connaître. Je vous laisserai découvrir le signataire. Voici la première moitié de la citation :

En tant que sacrement d'unité, donc signe et force de regroupement de tout le genre humain, l'Église est le lieu où les immigrés en situation illégale, eux aussi, sont reconnus et accueillis comme des frères. Les différents diocèses ont le devoir de se mobiliser pour que ces personnes, contraintes à vivre en dehors de la protection de la société civile, trouvent un sentiment de fraternité dans la communauté chrétienne. « Qu'as-tu fait de ton frère ? » La réponse ne doit pas être donnée dans les limites imposées par la loi, mais dans l'optique de la solidarité.

Voyons maintenant la fin, et le signataire, en bas : Jean-Paul II, message de 1996.

Aujourd'hui, le migrant en situation irrégulière se présente à nous comme cet étranger en qui Jésus demande à être reconnu. L'accueillir, être solidaire de lui est un devoir d'hospitalité et une façon de se montrer fidèle à sa propre identité de chrétien.

Voilà, j'ai été un peu long sur l'exclusion, mais vous voyez, il y avait différents aspects.

Mettre les derniers à la première place

Il ne s'agit pas seulement de migrants, il s'agit de mettre les derniers à la première place. Alors là, peut-être qu'en nous il y a une petite rébellion intérieure, quand même. François, là, il exagère. On veut bien accueillir les migrants, on veut bien même leur faire une place, les respecter, mais que signifie « les mettre à la première place » ?

Eh bien, il fait référence à ce passage de l'Évangile : les premiers seront derniers, et les derniers seront premiers. Tout l'Évangile nous invite à résister à l'esprit du monde, cet esprit qui hiérarchise, qui classe les personnes, qui s'intéresse aux personnes en fonction de leur poids, de leur pouvoir, de leur richesse, de leur prestige. Or la vraie devise du chrétien, écrit François, c'est « d'abord les derniers ». « D'abord », ça ne veut pas dire que les autres n'y sont pas aussi, mais c'est d'abord les derniers.

Et là, ça renvoie clairement à un autre principe de la doctrine sociale de l'Église, qu'on appelle l'option préférentielle pour les pauvres. Saint Jean-Paul II, dans son encyclique Sollicitudo rei socialis de 1987, avait élevé l'amour préférentiel pour les pauvres au rang de principe de référence pour l'ensemble de l'Église. Voilà ce qu'il écrit :

Je voudrais signaler ici l'un de ces points : l'option ou l'amour préférentiel pour les pauvres. C'est là une option, ou une forme spéciale de primauté, une priorité dans la pratique de la charité chrétienne dont témoigne toute la tradition de l'Église. Elle concerne la vie de chaque chrétien en tant qu'il imite la vie du Christ, mais elle s'applique également à nos responsabilités sociales, et donc à notre façon de vivre, aux décisions que nous avons à prendre de manière cohérente au sujet de la propriété et de l'usage des biens.

Vous voyez qu'il s'agit certes d'une option, d'attitudes personnelles de chaque chrétien, mais aussi d'aspects sociaux, de décisions à prendre au sujet de la propriété et de l'usage des biens. Ça revient toujours : les conséquences de la destination universelle des biens.

Pour ceux d'entre vous qui sont assez proches de la Compagnie de Jésus, vous savez que cette année, en février, le Père Général a publié pour tous les jésuites du monde, au terme d'un discernement de plus d'un an, les quatre priorités apostoliques. Dans l'une, justement, il y a le mot « exclu » qui est retenu — et à l'intérieur, il y a évidemment les migrants. Et l'option préférentielle pour les pauvres, c'est la deuxième de ces quatre.

Toute la personne, toutes les personnes

Il ne s'agit pas seulement de migrants, il s'agit de toute la personne, de toutes les personnes. Alors, toutes les personnes : il n'y a personne à laisser en dehors.

Mais la formulation « toute la personne » apporte du neuf — enfin, pas du neuf par rapport à la doctrine sociale de l'Église, puisqu'il se réfère très explicitement à la fameuse formule de Paul VI, dans Populorum progressio : le développement de tout homme — ça, c'est l'universalité — et de tout l'homme, toutes les dimensions de la personne.

Donc le respect inconditionnel de toute personne, qui est un pilier de toute la doctrine sociale de l'Église, suppose que la personne soit respectée dans toutes ses dimensions : pas seulement sa vie physique, son intégrité, sa liberté, mais aussi sa dignité. Et par sa dignité, l'Église inclut souvent sa capacité à contribuer au bien commun.

Transcription de l'émission Foi, chemin de liberté, produite et diffusée par Radio Grand Ciel (Chartres). L'écoute reste la référence : épisode original.