Pierre Teilhard de Chardin
En bref : Vous partez à la rencontre d'un grand témoin de la spiritualité ignatienne, le père jésuite Pierre Teilhard de Chardin. Vous suivez le fil de sa vie, du château de Sarcenat aux tranchées de Verdun, de la Chine à New York. Vous découvrez un savant et un mystique, un homme d'une liberté intérieure profonde, attaché jusqu'au bout à l'amour du Christ et à l'Église. L'émission s'achève sur quelques extraits de sa prière au Christ toujours plus grand.
Un témoin d'une incroyable liberté
Nous continuons à découvrir ensemble quelques-uns des grands témoins de la spiritualité ignatienne, témoins d'hier et d'aujourd'hui. Parmi eux, comment ne pas évoquer celui qui fut un passionné de Dieu, mais aussi de l'homme, un chercheur, un scientifique de grand renom qui, inlassablement, a témoigné de la victoire du Christ ressuscité. Il s'agit là du père jésuite Pierre Teilhard de Chardin.
Le découvrir, c'est rencontrer un disciple d'Ignace d'une incroyable liberté, à la vie intérieure intense et structurée, qui a su, en même temps, ne jamais s'éloigner de son travail, de sa recherche, de ses préoccupations intellectuelles et scientifiques. Il s'est tenu, je cite André Dupleix, toute sa vie au croisement de la révélation et de la croissance du monde, au croisement de la parole de Dieu et des appels, des cris des hommes. Le rencontrer, c'est, je cite, « rencontrer un homme de chair et de sang, d'intelligence et de cœur, un savant et un mystique, un actif mais aussi un contemplatif, un souffrant et en même temps un confiant, un témoin absolu de l'espérance et de l'avenir ».
Enfance et vocation
Il naît en mai 1881 au château de Sarcenat, non loin de Clermont-Ferrand, dans une famille de la petite noblesse campagnarde. De sa mère, il dira plus tard : « C'est à elle que je dois le meilleur de moi-même. » Son père, sorti de l'École des chartes, était avant tout un gentleman farmer, certes, mais aussi un homme de culture profondément humaniste, qui sut donner à ses enfants le goût des choses de la nature. Insectes, oiseaux, pierres : les collections furent nombreuses dans la famille.
À onze ans, l'enfant entre au collège. Après sa classe de philosophie, il se sent attiré par la vocation religieuse, chez ces mêmes jésuites, bien sûr. « En moi, dit-il, conscience religieuse et goût de la science croissent simultanément. » Il entre alors au noviciat d'Aix-en-Provence pour une formation qui durera treize ans.
La formation et l'exil
Il prononcera ses tout premiers vœux en 1901 et part à Caen. Il passera une licence ès lettres en 1902. Mais cette même année, les lois dites d'exception vont obliger les jésuites à quitter la France. Il reprend alors des études de philosophie à Jersey, puis part au Caire enseigner la physique et la chimie.
Là, il va consacrer ses heures de liberté à la recherche et, surtout, va multiplier les excursions scientifiques. Il explore, et c'est le naturaliste, le géologue, le paléontologiste qui commence alors, petit à petit, à publier. Il va rencontrer là, entre autres, l'abbé Breuil, futur professeur de préhistoire au Collège de France et qui deviendra son ami, ainsi que le célèbre paléontologue Marcellin Boule.
La Grande Guerre
Vient alors l'année 1914. Ce devait être pour lui celle de ses vœux solennels. Mais l'histoire en décide autrement. D'abord nommé infirmier, il devient, en janvier 1915, brancardier dans un régiment qui sera considéré plus tard comme un régiment d'élite. Et l'expérience de la Grande Guerre sera pour lui, comme pour tant d'autres, bien sûr, décisive. Verdun, en 1916. Le Chemin des Dames, un an plus tard. Il obtiendra, pour sa bravoure, la médaille militaire et la Légion d'honneur.
Au feu, Teilhard, intellectuel distingué, va révéler de vraies qualités d'homme et se faire aimer. De plus, même dans cette situation effroyable et apparemment défavorable à toute réflexion intellectuelle, il trouve le temps d'observer, de réfléchir et va même commencer d'écrire, près de Reims, dans les tranchées, sa future thèse de géologie.
La thèse, Paris et le départ pour la Chine
Il a trente-neuf ans quand il est démobilisé et va rapidement retrouver ses travaux à Paris. Il passe avec succès sa thèse en 1922 et se crée, peu à peu, parmi les savants du monde entier, des relations scientifiques qui deviendront souvent des amitiés profondes. Pendant trois ans, il enseigne la géologie à l'Institut catholique de Paris.
C'est alors que va se produire l'événement décisif : un voyage en Chine. La découverte du pays est pour lui un véritable choc. Il écrit ses impressions et va rédiger ce qui reste son texte le plus célèbre, La messe sur le monde. Nous y reviendrons dans une seconde émission. Puis c'est le retour à Paris, la reprise des cours à la catho, un cycle de conférences aux étudiants des grandes écoles, normales, polytechniques et d'autres.
La crise avec Rome
Mais en 1926, les relations se tendent entre Teilhard et ses supérieurs. Une crise éclate qui se prolongera, de façon plus ou moins tendue et crispée, tout au long de sa vie. Bien sûr, le savant n'inspire aucune inquiétude : il est plus que compétent et reconnu. Le religieux n'est l'objet d'aucun soupçon : il est exemplaire. Non, ce qui déclencha la crise, ce fut, je cite, un certain papier du père sur le difficile problème du péché originel. L'auteur jugeait nécessaire d'accorder le dogme avec ses nouvelles découvertes sur les origines de l'homme.
Ses écrits arrivent à Rome. Teilhard est privé de sa chaire et prié de repartir en Chine. Il écrit alors à un de ses amis, je le cite : « C'est fait, on me déplace. Cher ami, aidez-moi. J'ai fait bonne figure, mais intérieurement, c'est comme l'agonie ou la tempête. » Peu à peu, toutefois, il se prépare et pourra écrire, je cite encore : « Plus réellement qu'avant la crise, je crois à l'Église médiatrice entre Dieu et le monde, et je l'aime. Et il me semble que cela me donne beaucoup de paix. »
Vingt ans en Chine
Pendant vingt longues années, la Chine sera vraiment son pays. Il y étudie, fouille, travaille et fait d'importantes découvertes en géologie et paléontologie. De juin 1931 à février 1932, il va participer à la très fameuse expédition Citroën, dite la Croisière jaune, en Asie centrale. Ce sera pour lui une plongée dans un milieu d'incroyants et de non-pratiquants, l'exacte antithèse de son monde intérieur. Et ce sera alors l'occasion de comprendre comment il faut, mais aussi comment il ne faut pas, leur parler ; l'occasion de mieux comprendre comment le christianisme doit être présenté, afin qu'ils aient peut-être la chance d'entendre le message du Christ et de l'Évangile. Et c'est au contact de ce groupe hétéroclite, au cours de cette aventure humaine et scientifique, qu'il écrit : « Ne rien détruire, mais faire monter, car tout ce qui monte converge vers le Christ. »
Suivent alors de nombreux voyages : les États-Unis, le Tibet, les Indes, la Birmanie, la France, les États-Unis de nouveau, puis Pékin. En 1941, Teilhard a soixante ans et écrit : « J'ai passé la soixantaine, incroyable la vitesse du temps. Toute ma spiritualité est de plus en plus demi-abandonnée, comme à la présence et à l'action de Dieu. Communier au devenir est ma formule de prédilection. »
Retour à Paris et dernières épreuves
Mais la Chine est sur le point de devenir la Chine populaire. Il doit la quitter et revient sur Paris, où l'attendent de lourdes épreuves. Celle de la maladie, d'abord. Usé par le rythme de son travail et par ses recherches, il est victime en 1947 d'un infarctus. Puis, c'est l'épreuve morale. La même année, il reçoit de Rome l'interdiction formelle d'écrire dorénavant sur des questions de philosophie ou de théologie. On lui refuse une chaire au Collège de France. On refuse d'imprimer son essai Le phénomène humain.
Il souffre et le dit. Toutefois, je le cite : « Profondément attaché à l'obéissance, je préfère tout sacrifier que de porter atteinte à l'intégrité du Christ. » Mais le fossé se creuse dans le monde intellectuel entre les théologiens et les savants.
New York et la mort un jour de Pâques
À partir de l'année 1951, il s'installe définitivement à New York, où il poursuit son travail et fera encore plusieurs voyages d'études. De nouveaux refus de ses supérieurs, qui lui déconseillent de participer à un colloque à la Sorbonne, ont dû être très douloureux. Toutefois, il n'exprime aucune plainte. Son renoncement à la diffusion de ses idées est total, et son attachement à l'amour du Christ absolu. « Ma vocation, nous dit-il, est de vouer ma vie à la découverte et au service du Christ universel, et ceci dans une fidélité absolue à l'Église. »
Le 15 mars 1954, au cours d'un dîner, il confie à ses proches qu'il aimerait mourir le jour même de la Résurrection. Le 10 avril 1955, jour de Pâques, New York est envahi par le printemps. Il revient d'un concert, et c'est une douleur fulgurante. « Cette fois, dit-il, c'est terrible. » Il succombe très vite ; il a soixante-quatorze ans. Après une simple messe basse, il est inhumé dans le cimetière du noviciat.
Et dès les mois suivants, sa renommée va s'étendre, de façon presque définitive. Viendra un temps de silence au cours des années 70, puis elle retrouvera un véritable rayonnement universel, et ceci non pour son propre mérite, comme le souhaitait Ignace, mais pour la plus grande gloire de Dieu.
Prière au Christ toujours plus grand
Peut-être, pour finir, et pour entendre le style inimitable de Teilhard, quelques extraits de sa prière au Christ toujours plus grand, sous la forme d'un tout petit entre les bras de sa mère.
Vous avez pris pied dans mon âme d'enfant, Jésus. Et voici que, répétant et prolongeant en moi le cercle de votre croissance à travers l'Église, voici que votre humanité palestinienne s'est, peu à peu, répandue de toutes parts. Si bien que, depuis lors, à mes yeux, à mon cœur, vous êtes devenu bien plus encore que celui qui était et est.
Vous êtes devenu celui qui sera, Seigneur de la consistance et de l'union, Seigneur de mon enfance et Seigneur de ma fin, Dieu achevé pour soi et cependant, pour nous, jamais fini de naître. Écartez enfin tous les nuages qui vous cachent encore, aussi bien ceux des préjugés hostiles que des fausses croyances.
Que, diaphanie et incendie à la fois, jaillisse votre universelle présence au Christ toujours plus grand.
Transcription de l'émission Foi, chemin de liberté, produite et diffusée par Radio Grand Ciel (Chartres). L'écoute reste la référence : épisode original.