La vie de saint Ignace de Loyola (2/4)
En bref : Vous poursuivez la découverte d'Ignace de Loyola, ici à Paris, où l'ancien soldat se fait écolier pauvre à près de quarante ans. Vous le suivez du collège Montaigu à Sainte-Barbe, jusqu'aux premiers compagnons et au vœu de Montmartre. L'épisode s'achève sur sa prière « Prends, Seigneur, et reçois ».
Bonjour à vous qui rejoignez notre émission. Dans notre rubrique Témoins d'hier et d'aujourd'hui, nous découvrons ensemble la vie d'Ignace de Loyola. Dans un premier temps, nous l'avons suivi déjà, gentilhomme fougueux, soldat cruellement blessé, puis chercheur passionné de Dieu, pèlerin, ascète jusqu'à l'excès, et bénéficiant ensuite d'expériences mystiques qui peu à peu le transforment et vont lui donner le désir de mieux servir l'Église en obtenant une solide formation intellectuelle et en recevant la prêtrise.
Le chemin vers Paris
Nous le retrouvons donc en janvier 1528, au moment où, poussé par sa soif d'étudier, il chemine vers Paris. C'est là qu'un peu plus tard, ils seront sept à s'unir par des vœux solennels, tous des intellectuels, formés dans ce Paris de François Ier, où ils auront reçu une éducation, je cite, « avant tout philosophique et littéraire ».
Et c'est vers une capitale bouillonnante, en pleine effervescence, que se dirige Ignace. Conflit d'idées, affrontement des méthodes, procès d'opinion : c'est un peu le Moyen Âge qui s'achève pour laisser place à la société renaissante.
Poussant devant lui son petit âne chargé de livres, Ignace parvient au bout de son voyage le 2 février 1528. Il s'engage alors rue Saint-Jacques, l'ancienne voie romaine qui reliait Orléans à Lutèce, devenue ensuite chemin de Compostelle, puis l'artère principale du quartier latin. Et c'est bien là que, pendant sept ans, va prendre corps le projet d'Ignace, projet qu'il ignore encore, bien sûr.
Sur sa gauche, l'imposant couvent des Jacobins, c'est-à-dire des Dominicains, et l'ensemble vaste des bâtiments de l'université. Mais c'est sur la droite que se dirige notre apprenti étudiant pour rejoindre la triste rue aux chiens. Là se dresse le plus austère, le plus insalubre, le moins accueillant des cinquante collèges parisiens : le collège Montaigu. Une fois installé dans une auberge, Ignace court s'y inscrire.
L'université de Paris
L'université de Paris, environ 12 000 étudiants, était composée de quatre facultés bien distinctes : théologie, médecine, droit et art, c'est-à-dire lettres et sciences.
Les étudiants, eux, étaient clairement différenciés selon la richesse dont ils disposaient. Au sommet, les plus fortunés, les caméristes, ont leur propre chambre et se nourrissent à leurs frais. Plus modestes, les portionnistes, l'équivalent à peu près de nos pensionnats, sont confiés au directeur de collège pour, je cite, « être nourris, morigénés et instruits ». Plus bas encore, les galoches, porteurs de sabots, fort désargentés, et au tout dernier niveau, les domestiques, qui pouvaient espérer entendre et attraper au passage un peu de latin ou de philosophie tout en balayant et nettoyant les salles de classe. Ignace errera d'une catégorie à l'autre, mais ne sera jamais, bien sûr, camériste.
Dure, terrible condition que celle des écoliers de l'époque : jugez plutôt. Réveil à 4 heures du matin, première leçon, à jeun bien sûr, à 5. Il fallait attendre la messe, dite à 7 heures, pour pouvoir, à l'issue de celle-ci, avaler enfin un petit déjeuner frugal. Classe de 8 à 11, déjeuner à la fin duquel étaient annoncées les mises en garde, réprimandes ou punitions prévues, souper à 18, de nouveau classe, salut à la chapelle, et extinction des feux à 21 heures. Le cadre, on le voit bien, est plus que strict.
Le collège Montaigu
De plus, peu de temps avant l'arrivée d'Ignace, un certain Noël Béda se fait nommer principal du collège Montaigu. L'homme est redoutable et grand fournisseur des bûchers si souvent allumés encore. Pourtant, c'est là, et sous la coupe d'un tel homme, qu'Ignace décide de venir étudier. Mais pourquoi ? Je le cite : « il se trouvait très dépourvu de base ». Alors, il lui a fallu, à bientôt 40 ans, étudier avec des jeunes gens des plus pauvres.
Autre difficulté : se trouvant totalement démuni, il doit se loger vraiment loin de Montaigu et vivre d'aumône. Et c'est pourtant au sein de toutes ces difficultés qu'il va attirer à lui trois étudiants espagnols particulièrement brillants que son charisme et ses paroles de feu avaient fascinés. Et ce sera d'ailleurs pour lui l'occasion d'une convocation chez les Jacobins, où il est reçu par le prieur en personne, sorte d'inquisiteur qui n'alla toutefois pas plus loin.
Sainte-Barbe et les premiers compagnons
Un an après, Ignace va faire un choix important : celui de traverser la rue pour passer du collège Montaigu à celui de Sainte-Barbe. Là existent véritablement recherches intellectuelles et débats d'idées. C'est en ce lieu que le futur saint Ignace va découvrir une pédagogie relativement plus humaine et moderne qui inspirera sa propre méthode.
Il arrive à Sainte-Barbe en tant que pensionnaire et va partager sa chambre avec trois autres personnes : deux étudiants brillantissimes, Pierre Favre et François Xavier, et un professeur de philosophie, Juan de la Peña.
Au bout de deux ans de cohabitation, c'est un vrai dialogue spirituel qui se noue entre Pierre Favre, berger savoyard à l'origine, et Ignace. En 1534, Pierre va recevoir des mains d'Ignace les Exercices qu'il va vivre avec une ferveur dévorante. Et plus tard, il se consacrera à l'accompagnement à travers un ministère de confession, de conversation, et pourra ainsi réformer les âmes auxquelles il ne cessera de proposer les Exercices.
François Xavier, gentilhomme navarrais, va lui aussi choisir de suivre Ignace et deviendra cet homme d'action missionnaire intense, hanté par l'urgence d'annoncer la bonne nouvelle du Christ. Bientôt, ils seront sept, auxquels se joindront trois Français et un jeune Espagnol.
Les études et la maîtrise
Mais avant ce moment, il importe de poursuivre les études commencées. Après plus de trois ans passés à Sainte-Barbe, il passe à 41 ans l'examen à l'issue duquel il obtient une licence. Puis un an après, c'est l'épreuve finale en vue de la maîtrise. Elle comprend deux examens : le premier, privé, au cours duquel le candidat est interrogé sur n'importe quel sujet, et l'autre, public. Ignace sera reçu à l'un comme à l'autre et obtient donc le titre de professeur, le titre de maître ès arts, ainsi que le fameux biretum, bonnet carré ou barrette, qui deviendra plus tard un signe distinctif des jésuites.
Il reste alors à Ignace à travailler sa théologie, ce qu'il choisit de faire chez les Jacobins ou Dominicains de la rue Saint-Jacques pendant 18 mois. Et là, tout maître de lui qu'il soit, Ignace reste l'homme capable de privations extrêmes qui vont raviver des douleurs d'estomac insupportables et vont jusqu'à mettre sa vie en péril.
Homme d'excès, il le reste, comme le montre l'anecdote suivante, je cite. Un homme de sa connaissance avait un commerce galant avec une femme qui demeurait près de Paris. Que fait alors Ignace ? Il va se mettre jusqu'au cou dans un étang presque glacé qui était sur le chemin de cet homme et se met à crier : « Où allez-vous, malheureux ? Ne voyez-vous pas que le glaive de la justice divine est prêt à vous frapper ? Eh bien, allez donc assouvir votre passion brutale. Je souffrirai ici pour vous jusqu'à ce que la colère du ciel soit apaisée. » Inutile de dire que le galant, frappé d'une action si singulière, retourna sur ses pas et changea de vie.
Mais il faut qu'Ignace survive, car un moment décisif approche. Il va donc obéir au médecin qui lui interdit toute mortification.
Le vœu de Montmartre
Le 15 août 1534, Ignace et ses six compagnons cheminent vers la chapelle Notre-Dame sur la colline de Montmartre. Et c'est là, dans cette sorte de crypte, presque une catacombe, que seront posées les fondations de ce qui deviendra la Compagnie de Jésus.
Le premier objectif est de gagner Jérusalem, là où le cœur peut être au plus proche de la passion du Christ. Mais la Palestine, Ignace le sait bien, est difficilement accessible. Alors, on gagnera Venise, port d'embarquement, pour y attendre un an. Et si rien n'est possible, on ira à Rome pour, je cite, « se présenter au vicaire du Christ pour qu'il les emploie là où il jugerait que ce serait davantage à la gloire de Dieu et plus utile pour les âmes ». Bien sûr, on fait aussi le vœu de chasteté et celui d'une pauvreté radicale.
Mais bien vite, ce que l'on appelle aujourd'hui le vœu de Montmartre paraît suspect à l'Inquisition. Certes, Ignace et ses compagnons ne remettent pas un instant en cause la légitimité de l'Église catholique. Mais leur démarche, qui vise à devenir des contemplatifs dans l'action, pour conduire les autres à trouver Dieu en toute chose, alerte toutefois les autorités religieuses. Ignace, une fois encore, se présente donc devant l'inquisiteur, encore un Dominicain bien sûr, qui demande à voir les fameux Exercices. Il les lit et n'y voit rien de répréhensible, bien au contraire.
Ignace peut alors partir le cœur tranquille pour l'Espagne. Il va tenter de s'y refaire des forces et rencontrer les familles de certains de ses compagnons. Tous se sont donné rendez-vous à Venise au printemps 1537.
La prière d'Ignace
Pour terminer, écoutons la prière formulée par Ignace lui-même.
Prends, Seigneur, et reçois toute ma liberté, ma mémoire, mon intelligence et toute ma volonté, tout ce que j'ai et tout ce que je possède. C'est toi qui m'as tout donné ; à toi, Seigneur, je le rends. Tout est à toi, dispose-en selon ton entière volonté. Donne-moi seulement de t'aimer et donne-moi ta grâce, elle seule me suffit.
Transcription de l'émission Foi, chemin de liberté, produite et diffusée par Radio Grand Ciel (Chartres). L'écoute reste la référence : épisode original.