La vie de saint Ignace de Loyola (4/4)
En bref : Après la naissance officielle de la Compagnie de Jésus en 1540, vous suivez Ignace de Loyola dans les grandes intuitions de son ordre : l'envoi en mission jusqu'aux confins du monde, l'obéissance érigée en marque distinctive, l'éducation, puis ses dernières années de souffrance à Rome. L'épisode se referme sur la prière d'Ignace lui-même.
Bonjour à vous qui rejoignez notre émission du chemin ignatien, « Foi, chemin de liberté ». Dans la rubrique « Témoins d'hier et d'aujourd'hui », nous avons suivi saint Ignace de Loyola au cours de trois émissions précédentes. Nous nous sommes arrêtés en 1540, au moment où le pape Paul III signe la bulle qui donne naissance à la Compagnie de Jésus. Retournons donc à Rome retrouver Ignace et les siens.
Retour à Rome : une communauté vouée à la dispersion
Au pied du Capitole, les trois chambres où Ignace a vécu, a travaillé, où il est mort. Certes, cette première communauté était fort restreinte, mais sa vocation première la destinait à l'éclatement. Le deuxième chapitre de l'ébauche des Constitutions le dit clairement, je cite : « Tout ce que Sa Sainteté nous ordonnera pour le bien des âmes ou la propagation de la foi, nous sommes tenus de l'exécuter immédiatement. Qu'il nous envoie chez les Turcs, au Nouveau Monde, chez les luthériens, ce vœu peut nous disperser en diverses parties du monde. »
François Xavier et Pierre Favre en mission
Et le premier coup d'envoi de cette dispersion acceptée, voire désirée, fut le départ pour les Indes de François Xavier. Le fondateur fait appel à François : « C'est une entreprise pour vous. » Et l'interpellé répond : « Alors soit, me voici. » Et dès le lendemain, après avoir reprisé pantalon et soutane, François Xavier se mettait en route. Ignace et lui ne devaient plus se revoir ici-bas.
À d'autres compagnons partis en mission, Ignace va adresser ses instructions, faites d'audace et de prudence mêlées, je cite : « En traitant avec les gens, parlez peu, écoutez longuement. Faites-vous tout à tous. Sur le bateau, à l'auberge, visez toujours à la simplicité. N'acceptez aucune rémunération, ni aumône. Si, pour la gloire de Dieu et le bien des âmes, il est bon de risquer vos vies, vous ne devez pas refuser de le faire, mais sans témérité : ne tentez pas Dieu. »
Alors, pendant que François Xavier voyage d'océan en océan et s'immerge dans le monde des infidèles de l'Asie, son ancien compagnon de chambre parisien, Pierre Favre, chemine quant à lui de Rome à Worms, de Ratisbonne, et de Louvain à Cologne, et pénètre le monde sans cesse plus important des hérétiques de l'Europe germanique. Face à eux, jamais Pierre ne cherche à les écraser, à les confondre par la polémique, la discussion, mais il souhaite ardemment les conduire à changer de vie, et par là même à remettre en question leur adhésion à l'hérésie. L'essentiel est toutefois non de réformer les autres, mais, je cite, de se réformer soi-même afin de restaurer les ruines du catholicisme. Ne croyant qu'à l'exemple vécu, il veut amener les catholiques à une vie de foi plus authentique et plus fervente. Après sa mort à Rome en août 1546, certains de ses successeurs emploieront d'autres méthodes.
Le concile de Trente
Un an auparavant, en 1545 donc, s'ouvre le concile de Trente, convoqué par Paul III pour manifester la vitalité du catholicisme face à la Réforme. Vont y participer quatre jésuites, c'est-à-dire presque la moitié de l'effectif de l'époque, et ce par la volonté clairement exprimée du pape. Depuis Rome, le préposé général Ignace suit de très près les rapports qui lui sont faits sur les débats.
Et c'est au cours de ce concile qu'eut lieu la célèbre et la plus marquante empoignade entre le jésuite Diego Laínez, que l'on comparait déjà à l'époque à saint Augustin, et le dominicain Melchior Cano, particulièrement hostile aux ignatiens. On en vint même à des échanges enflammés, puis injurieux, à tel point que Laínez se jeta au pied du dominicain, de vingt ans son aîné, pour lui demander pardon. Et la réprimande d'Ignace fut si cinglante que Laínez, tempérament de feu s'il en fut, lui répondit ceci, je cite : « Je vous demande, père, de me corriger aussi souvent que nécessaire. Arrêtez mes sermons, mes études. Envoyez-moi servir à la cuisine et au jardin, jusqu'à ma mort, si vous le jugez bon. »
L'obéissance, marque de la Compagnie
Et voici revenu le thème de l'obéissance. S'il est une règle fondamentale des Constitutions auxquelles Ignace va travailler pendant quinze ans, c'est bien celle-ci. Je cite l'une de ses lettres : « Nous pouvons souffrir que d'autres ordres religieux nous surpassent en jeûne, en veille et autres austérités. Mais, par la pureté et la perfection de l'obéissance, je désire que se signalent ceux qui, dans cette compagnie, suivent Dieu. » Dans l'esprit de beaucoup, ce précepte est symbolisé par la formule bien connue « perinde ac cadaver », ainsi qu'un cadavre.
Ce qui fonde la discipline extrême dont Ignace a voulu faire la marque distinctive de son ordre, c'est le fait que cette société, ou Compagnie de Jésus, qui sera présente au cœur du monde et sur tous les continents, et donc de ce fait dispersée, en a besoin. Mais cette même obéissance, aussi exigeante fût-elle, sera toutefois nuancée, comme l'explique le père Ravier, je cite : « L'autorité a des devoirs : celui de s'informer, de consulter, d'échanger de conscience à conscience, de tenir compte de la vie de la majorité, le devoir de prière face à sa propre conscience et face à Dieu. » Et ce n'est que s'il respecte ces devoirs que le supérieur peut décider et commander légitimement.
Cependant, nul doute n'est possible : la Compagnie reste profondément marquée du sceau imprimé à Rome au milieu du XVIe siècle. La discipline est voulue par son fondateur, qui souhaitait, je le cite, « que l'efficacité fût le fruit de l'ordre ».
L'éducation et les œuvres
Avec l'envoi en mission déjà évoqué, une autre intervention est fondée, celle de l'éducation. Ignace de Loyola comprit sans doute très vite que ce travail d'enseignement serait certainement un extraordinaire terreau, un vivier de force toujours nouvelle pour la Compagnie. Et en quelques années, les collèges se multiplient, au point que le terme de jésuite et celui d'éducateur deviendront pour beaucoup synonymes.
Ignace et les siens vont aussi s'exercer à toutes sortes d'œuvres, comme la tentative de conversion des Juifs et la rédemption des femmes dites de mauvaise vie, allant jusqu'à chercher, je cite, « les filles de joie » pour les mener là où l'on pouvait les accueillir ; et ils ne rougissaient pas de paraître dans la ville au milieu d'une troupe de ces créatures.
Les écrits et le journal spirituel
Cependant, le père fondateur, torturé par des maux de foie et d'estomac contractés lors de ses grandes macérations d'autrefois, quitte de moins en moins sa retraite de Santa Maria della Strada, où le rejoindra Juan Alfonso de Polanco, collaborateur idéal qui assurera la mise au net des Exercices spirituels. Et la correspondance d'Ignace, très souvent dictée à Polanco, voire rédigée par celui-ci, est un véritable monument de 6 800 lettres.
Mais nous disposons aussi d'autres textes, beaucoup plus intéressants, dont une grande partie a été brûlée et dont ne subsiste environ qu'une cinquantaine de pages. Il ne s'agit pas là d'un journal à proprement parler, mais d'un essai d'Ignace pour fixer les mouvements que l'Esprit de Dieu imprime dans son âme, la trace de son passage, mystérieuse, déconcertante. Déchiffrée à grand-peine par ses premiers éditeurs, cette loquela, terme qu'aucun commentateur n'a traduit, est définie par Ignace comme une musique céleste, extase murmurée et transcrite, où s'inscrivent l'élaboration des Constitutions, les conflits intérieurs qui l'agitent, les visitations divines reçues, et ce don des larmes qui l'épuise, le transporte et le révèle à lui-même.
Les dernières années et la mort
Ignace vieillit, dans d'incessantes souffrances physiques qui le forcent le plus souvent à garder la chambre. Citons ici le magnifique portrait qu'a fait de lui André Suarès, à partir de celui peint par Morales : « Une face étroite, un grand nez, un grand front chauve. La chair a fondu, et tout le cède aux yeux profonds, exténués, lumineux sous la cendre. Tout dans cette tête émaciée est une lumière voilée, une flamme profonde au plus secret du sépulcre, qui est la vie de ce monde. »
À partir de 1550, Ignace de Loyola n'est plus qu'en état de survie. Le 30 juillet 1556, il demande à Polanco de prévenir le pape que la fin est proche. Au cours de la nuit, le frère infirmier l'entendra murmurer : « Mon Dieu, mon Dieu ! » Il rend son dernier souffle au petit matin. Son compagnon Polanco résume ainsi ses derniers instants, je cite : « Il quitta ce monde d'une manière des plus ordinaires, ce monde que pourtant il avait marqué de son signe indélébile, lui qui laisse aux siens comme testament ses paroles : Allez, mettez le feu, embrasez tout. »
La prière d'Ignace
Nous écoutons la prière même d'Ignace pour conclure.
Prends, Seigneur, et reçois toute ma liberté, ma mémoire, mon intelligence et toute ma volonté.
Tout ce que j'ai et tout ce que je possède, c'est toi qui m'as tout donné. À toi, Seigneur, je le rends. Tout est à toi, dispose-en selon ton entière volonté. Donne-moi seulement de t'aimer, et donne-moi ta grâce : elle seule me suffit.
Transcription de l'émission Foi, chemin de liberté, produite et diffusée par Radio Grand Ciel (Chartres). L'écoute reste la référence : épisode original.