Le magis
🎓 Enseignement · Mt 25, 14-30
Sœur Michèle · Enseignements et témoignages · diffusé en févr. 2021
🎧 Écouter sur Radio Grand Ciel📖 Ce texte à la messe : Dimanche 15 novembre 2026 · 33ᵉ dim. ordinaire A
En bref : Sœur Michèle vous fait entrer dans un mot cher à Ignace de Loyola, le magis, ce « davantage » qui traverse les Exercices spirituels. Vous verrez comment ce désir d'aimer et de servir Dieu toujours mieux structure la décision et la vie du croyant. Elle rappelle aussi la vigilance nécessaire pour que ce « toujours plus » ne dérape pas dans l'orgueil ou dans l'obsession de la performance.
Le magis, un mot d'Ignace de Loyola
J'aborde aujourd'hui un sujet typiquement ignatien : le magis, mot latin utilisé par Ignace de Loyola. Pour dire quoi ? Voyons ensemble, en particulier avec ce que dit Jacques Fédry, jésuite.
Ce mot, magis, signifie « davantage », « plus ». On le retrouve souvent dans les Exercices spirituels, à plusieurs moments clés. Il exprime le dynamisme de l'amour, la passion d'un être qui veut répondre à l'amour reçu par un amour rendu, vécu dans le service, toujours davantage, toujours mieux. Un davantage qui ne se réalise qu'en compagnonnage.
Un homme de désir
Le dynamisme du magis est celui du caractère d'Ignace, un homme de désir. En lisant son autobiographie, on pressent la culture de l'honneur dans laquelle il a baigné, au sein d'une famille noble du Pays basque, avec un grand désir d'exceller, d'être le premier. Ce n'est pas par hasard que, sur son lit de convalescence à Loyola, il rêve de conquérir le cœur d'une femme. Et voici ce qu'il en dit : « La dame n'était pas de noblesse ordinaire, ni comtesse ni duchesse, mais d'une condition plus élevée encore. »
C'est ce dynamisme premier que la grâce de Dieu va transformer, pour l'orienter au service et à la louange de sa divine majesté, pour sa plus grande gloire, finalité de l'existence humaine.
Voyons en quoi consiste ce « plus », cette dynamique essentielle de l'amour et du service, et la vigilance nécessaire pour canaliser cette force au service de Dieu, car elle est susceptible de dérapage.
Les moments clés des Exercices spirituels
Ce que nous apprennent les Exercices, c'est la générosité et la grâce, éclairées par la lucidité du discernement. Ce désir de mieux aimer et mieux servir, dans lequel se résume le mot magis, c'est le ressort des Exercices spirituels, l'impulsion qui fait passer le retraitant d'une étape à l'autre. Relevons quelques moments clés.
Il y a d'abord le Fondement, le numéro 23 dans les Exercices spirituels. Ce texte se trouve au début des Exercices et il met le retraitant devant le sens de l'existence humaine, son but, les moyens pour la réussir. Cela implique une liberté intérieure pour choisir, parmi tout ce qui se présente à nous, ce qui nous conduira davantage à notre fin. Je cite le numéro 23 :
… si bien que, pour notre part, nous ne voulions pas davantage santé que maladie, richesse que pauvreté, mais que nous désirions et choisissions uniquement ce qui nous conduit davantage à la fin pour laquelle nous sommes créés.
Ce moteur de la décision, c'est la force du désir aimant qui nous pousse à choisir ce qui nous conduit davantage au but de notre existence, qui est Dieu. Le magis est un amour préférentiel, source de liberté par rapport à tout.
Dans les Exercices, nous trouvons aussi, un peu plus loin, l'offrande de soi au Roi du monde, au numéro 97. Après l'expérience du péché pardonné — c'est-à-dire d'avoir été sauvé, gracié comme un condamné à mort à qui le président remet sa peine —, le retraitant entre dans la deuxième semaine, pour se mettre avec toute son énergie à la suite de son sauveur. La parabole du Roi ouvre cette étape : c'est un appel non seulement à travailler pour le roi, mais à vivre avec lui, comme lui, à sa manière, à partager son style de vie, ses souffrances et ses humiliations. Et je cite :
Ceux qui voudront davantage s'attacher et se distinguer en tout auprès de leur roi éternel et seigneur universel feront une offrande de plus grande valeur et de plus grande importance, en disant : « Je veux et désire, et c'est ma décision déterminée, vous imiter en endurant tous les outrages. »
Le magis est un désir de conformité toujours plus grande avec le Christ.
La contemplation de l'Incarnation suit celle du Roi. La grâce qu'on demande est une connaissance intérieure du Seigneur qui, pour moi, s'est fait homme, afin que je l'aime et le suive davantage. Ici, le magis, c'est un plus dans la qualité de l'amour.
Et puis les Exercices spirituels continuent, et le désir s'incarne dans une décision. Le compagnonnage avec le Christ, l'union à lui dans sa vie apostolique, dans sa vie publique, conduit le retraitant à concrétiser son désir de service dans une décision de conversion. Cette décision peut être le choix d'un nouvel état de vie, ou bien une conversion dans ma manière de vivre. Alors je dois retrouver la liberté intérieure du Fondement, de sorte que, devant les différents choix possibles, je me tienne comme au centre d'une balance, pour poursuivre ce que je sentirai être davantage à la gloire et à la louange de Dieu notre Seigneur et au salut de mon âme.
Puis vient la demande de grâce pour bien choisir : demander à Dieu notre Seigneur qu'il veuille mouvoir ma volonté et mettre en mon âme ce que je dois faire, qui soit davantage à sa louange et à sa gloire.
Une dernière remarque conclut la démarche centrale, vitale, au cœur des Exercices : on ne voudra ni ne cherchera rien d'autre, en tout et pour tout, qu'une plus grande louange et gloire de Dieu notre Seigneur, car chacun doit penser qu'il progressera d'autant plus en toute chose spirituelle qu'il sortira de son vouloir et de ses intérêts propres. Le magis est bien une décision réalisée, pour un amour en actes et en vérité, car, nous dit Ignace à la suite de saint Jean, l'amour se prouve plus dans les actes que dans les paroles.
Pour une gloire de Dieu plus grande
Cette phrase est considérée comme la devise des jésuites : l'expression ad majorem Dei gloriam, qui ponctue constamment toute l'activité de la Compagnie de Jésus. Comment traduire ce latin ? « Pour une gloire de Dieu plus grande ». Il ne s'agit pas de l'orgueilleux superlatif — « la plus grande gloire de Dieu » — si fréquemment utilisé dans la publicité, par exemple quand on entend the best in the world, le meilleur du monde. Non : il s'agit simplement, avec nos pauvres moyens, de faire avancer un tant soit peu le règne de Dieu, pour qu'il soit mieux connu, mieux reconnu, mieux aimé.
Au cœur de l'Évangile
Cette dynamique du magis est certes une caractéristique de la spiritualité ignatienne, du fait de sa forte récurrence ; elle n'en est pas pour autant une exclusivité. Cette caractéristique du désir, de la vie et de l'amour, elle est au cœur de l'Évangile. Jésus la formule lui-même, mais de façon énigmatique, à la fin de la parabole des talents. Vous vous souvenez de cette phrase :
À celui qui a, il sera donné, et il sera dans la surabondance ;
mais à celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera retiré.
Cela se trouve en Matthieu 25. Même si nous savons que l'argent appelle l'argent, et que la pauvreté est une spirale entraînant à la catastrophe, ce n'est évidemment pas de cela que Jésus veut nous parler. De quoi donc ?
J'entends pour ma part un appel à correspondre au dynamisme de la vie que Dieu a mis en nous, nous conduisant à avancer sans cesse. Refuser cette source en nous, laisser s'atrophier le désir, nous conduit, dans tous les domaines, non pas seulement à la stagnation, mais à la déchéance.
Quand le désir dérape
Des premiers temps de sa conversion, Ignace raconte lui-même qu'il décidait de faire de grandes pénitences, et qu'ainsi, lorsqu'il se souvenait des pénitences que les saints avaient faites, il se proposait de les faire, et même davantage. Et il trouvait toute sa consolation dans ces pensées, « ne considérant aucune chose intérieure et ne sachant pas ce qu'était l'humilité, ni la charité, ni la patience, ni le discernement pour régler et mesurer ses vertus ».
Qu'est-ce que nous voyons là ? Nous voyons apparaître chez Ignace le davantage — mais un davantage qui dérape dans l'orgueil, un toujours plus, fruit de notre volonté propre, de l'obsession de vouloir nous prouver notre propre valeur. Et bien vite, Ignace s'est rendu compte de cela : en en rajoutant sans cesse, sans se demander si c'est bien cela que Dieu attend de nous, sans voir que nous sommes en train de multiplier les choses que Dieu ne nous demande pas, pour échapper à celles qu'il attend de nous. C'est comme Jonas qui fuit à Ninive. C'est la tentation sous couleur de bien, qu'Ignace a suffisamment éprouvée à Manrèse, et plus tard pendant ses études.
Répondre toujours mieux à ce que Dieu attend
On a souvent souligné que notre monde moderne s'est construit sur une éthique de réussite, de rendement, d'efficacité. Pour produire plus, mieux, moins cher, plus vite, on exige toujours plus de chacun, d'être toujours plus performant. Mais nous nous essoufflons à courir derrière ce modèle de champion que nous nous imposons à nous-mêmes, et nous sommes désespérés de ne pouvoir le réaliser. Est-ce bien cela que Dieu nous demande ?
Le magis ne consiste pas dans l'accumulation fébrile d'un toujours plus quantitatif. C'est le désir de répondre toujours mieux à ce que Dieu attend de nous, qui n'est pas forcément ce que nous avions pensé lui offrir.
Deux points d'attention sur lesquels je me suis retenu d'inventer : la présentatrice s'annonce comme « Sœur Michèle Duprior et Saint Thomas », formule que Whisper rend mal (peut-être « Sœur Michèle du prieuré Saint-Thomas ») ; faute de certitude, j'ai gardé « Sœur Michèle » sans risquer un nom de famille. Et un passage franchement inintelligible avant « j'entends pour ma part un appel… » a été retiré comme bruit de transcription. Si tu as le nom complet exact, je corrige le champ `voix`.
Transcription de l'émission Foi, chemin de liberté, produite et diffusée par Radio Grand Ciel (Chartres). L'écoute reste la référence : épisode original.